La Presse Anarchiste

Français d’Algérie = Israël

    Il est évi­dent certes : 

    1) Que la clique dic­ta­to­ri­ale égyp­ti­enne n’u­tilise l’hos­til­ité à l’Is­raël que comme déri­vatif à ses dif­fi­cultés internes. 

    2) Que l’U.R.S.S. n’ap­puie les états arabes que pour de gross­es raisons de straté­gies et de pro­pa­gan­des mon­di­ales, la clien­tèle de 60 mil­lions d’Arabes, voire de 300 mil­lions de musul­mans est préférable à celle d’un mil­lion et demi d’Is­raéliens ou de 5 mil­lions de Juifs. 

    Ceci dit, il n’empêche que d’un point de vue anar­chiste aus­si, les Israéliens ne valent pas mieux que les Français d’Afrique du Nord : 

    Col­lec­tiv­ités humaines de même impor­tance, d’o­rig­ine voi­sine et vivant dans des con­di­tions semblables. 

    D’abord, comme toutes col­lec­tiv­ités humaines elles ont droit à notre fraternité. 

    Par­mi les Français d’Afrique du Nord comme par­mi les juifs d’Is­raël, il y a beau­coup de tra­vailleurs, pas mal de par­a­sites, encore plus de gens qui tra­vail­lent dur à des activ­ités parasitaires. 

    Européens implan­tés en pays arabe depuis 2 ou 3 généra­tions, ils ont apporté les méth­odes tech­niques mod­ernes dans des pays médié­vaux. Les modes mod­ernes d’ex­ploita­tion du sol comme d’ex­ploita­tion de l’homme. 

    Une société dans sa presque total­ité urbaine dans un pays qui n’avait pas de grandes villes, pas de réseau de com­mu­ni­ca­tion, pas d’in­dus­trie. Une agri­cul­ture mécan­isée et spécu­la­tive dans des régions tra­di­tion­nelle­ment vouées au nomadisme pas­toral et à l’é­conomie de sub­sis­tance. Une économie d’échange liée au com­merce mon­di­al et ne s’é­tant main­tenue par lui que par l’ex­is­tence du marché et du sou­tien économique français pour l’Afrique du Nord, que par l’ap­pui financier de la com­mu­nauté juive mon­di­ale et surtout améri­caine pour Israël 

    En un mot la société cap­i­tal­iste dans une société trib­ale et féodale. 

    Cela n’équiv­aut pas néces­saire­ment à un pro­grès humain. 

    Nous n’avons jamais cru à la néces­sité objec­tive de pass­er par toutes les formes d’ex­ploita­tion pos­si­ble pour arriv­er au socialisme. 

    La lib­erté du nomade est un mythe aus­si séduisant que celle de l’aven­tur­er, du pio­nnier par­tant pour les « ter­res vierges ». 

    Et de même qu’il n’est pas plus ques­tion de retourn­er à la vie libre des grands pas­teurs qu’à celle du com­mu­nisme prim­i­tif des cav­ernes, nous voyons aujour­d’hui plus claire­ment que jamais, com­bi­en le mythe du « pio­nner » était vrai et faux, utopique. 

    Sim­ple­ment parce que le monde est fini, fermé. 

    Toutes les Icaries d’Amérique, toutes les colonies de Doukho­bores, de Cau­casie, de Silésie, du Cana­da ont échoué et échoueront comme échoueront les Kibboutz. 

    Il est déli­cat de con­stru­ire la société nou­velle dans la coquille de l’an­ci­enne, mais le para­doxe est de con­stru­ire la nou­velle comme boucli­er de l’ancienne. 

    Une minorité d’a­vant garde, ser­vant de rem­part au monde du prof­it c’est quand même pré­caire à tous points de vue. Tolérée en tant qu’u­nité infinitési­male, qu’as­so­ci­a­tion de « cinglés » utiles, isolée du reste de la pop­u­la­tion. Tolérée tant qu’il s’a­gi­ra de pro­téger les fron­tières du capitalisme. 

    Tant de braves gens de bonne volon­té ― à côté des entre­pre­neurs avides ― pro­scrits volon­taires ou non. Ouvri­ers de Juin 48, opposants du 2 décem­bre, Alsa­ciens-Lor­rains en Algérie ; rescapés des pogromes, des ghet­tos et des camps de la mort en Israël. 

    Tous se sont don­nés un mal de chien pour créer un peu plus de bon­heur, ont irrigué, fer­til­isé des ter­res ? Oui ! Bra­vo ? Non ! 

    Tous leurs efforts de sueur et de sang, de patience et de ténac­ité n’ef­faceront pas les liens qui les attachent à ce qui est plus : au sys­tème qui leur a per­mis cela, qui leur a fourni ces ter­res acquis­es par toutes les formes juridiques de la spo­li­a­tion. Ce sys­tème c’est le même en Israël et au Maghreb : c’est le colonialisme. 

    Un bar­rage ne fait pas le social­isme et mille bar­rages non plus. 

    Un hectare pris sur le « désert » ne fait pas la civil­i­sa­tion meilleure, ni mille hectares. 

    Ces routes, ces villes, ces champs, ces écoles, ces récoltes ont la valeur qu’ils ont chez nous ni plus ni moins. C’est la société mod­erne où nous vivons avec tous ses espoirs et toutes ses tares. 

    Mais le drame com­mence parce qu’Israël exclut les Arabes comme l’Al­gérie française exclut les mêmes Arabes. 

    Parce que la société la plus évoluée ― exploiteurs et exploités ― se jux­ta­pose à l’autre ― exploiteurs et exploités ― et repousse l’an­ci­enne. Pire : l’ig­nore. Surtout si (et la mécan­i­sa­tion le per­met) l’a­gri­cul­ture comme l’in­dus­trie peut se pass­er de main-d’oeu­vre indigène. 

    L’indigène est là, à côté. Témoin. 

    Témoins ces Arabes chas­sés de leur pâturage d’hiv­er des plaines de l’O­ranie repoussés dans les montagnes. 

    Témoins ces cen­taines de mil­liers de Kabyles afflu­ant dans les bidonvilles. Les Européens ont éteint les foy­ers d’endémies et d’épidémies trop dan­gereux pour le monde, et les mon­tag­nards sont de plus en plus nom­breux à rester en vie ― bien que s ans tra­vail possible. 

    Témoins ces 700.000 Arabes (autant que de juifs armés) chas­sés d’Is­raël par­qués dans des camps. 

    Témoins ces citoyens de sec­onde zone que sont les 150.000 Arabes restés en Israël. 

    Aujour­d’hui on com­prend que les seules coloni­sa­tions ayant réus­si depuis un siè­cle et demi sont celles qui ont préal­able­ment détru­it physique­ment l’indigène. 

    Achat par l’É­tat améri­cain des scalps d’Indiens. 

    Chas­se à l’homme sys­té­ma­tique en Tasmanie. 

    Réserves indi­ennes des États-Unis. 

    Déjà les réserves ban­toues en Afrique du Sud, lais­sent prévoir l’échec inévitable de l’« Apartheid ». 

    Pas plus que les Anglo-.Boers les Français du Maghreb ni les juifs d’Is­raël ne pour­ront avaler un continent. 

    Les jours sont comp­tés de ces annex­es de la civil­i­sa­tion européenne qui ne peu­vent s’af­firmer que par la néga­tion des autres formes sociales et nationales. 

    Nous n’al­lons pas regret­ter leur règne éphémère. 

J. Pres­ly