La Presse Anarchiste

Lire ou ne pas lire

[[par Rat­geb, Édit. 10–18, moins de 4 F.]]« Il indi­querait la voie à suiv­re pour aboutir à une com­plète har­monie entre la nature et l’e­sprit… Trans­po­si­tion joyeuse du Par­adis tel qu’il était à l’époque d’Adam et tel qu’il sera sous le règne du nou­v­el Adam … le roy­aume mil­lé­naire gou­verné par l’e­sprit divin et inno­cent de l’amour. Le tableau tout entier serait une illus­tra­tion des rites d’une secte héré­tique, la secte du libre Esprit, qui pra­ti­quait le culte d’Adam et à laque­lle Bosch aurait adhéré. L’œu­vre serait en somme une éma­na­tion du vieux gnos­tisme licen­cieux qui érigeait la débauche en méth­ode d’as­cen­sion spir­ituelle. » Robert L. Delevoy, à pro­pos du Tableau de Jérôme Bosch : Le Jardin des Délices (dont un frag­ment illus­tre la cou­ver­ture du livre cité).

Sans chercher à devin­er qui écrit sous le nom de Rat­geb, on peut dire que ce texte est une con­tin­u­a­tion des essais de Vaneigem : « Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes généra­tions » [[par Raoul Vaneigem. Edit. Gal­li­mard NRF ( réédité en 1972).]], « Avis aux civil­isés rel­a­tive­ment à l’au­to­ges­tion général­isée » [[Inter­na­tionale Sit­u­a­tion­niste n°12. (Réédi­tion com­plète : Van Gen­nep, Ams­ter­dam 1970) I. S. : B.P. 307–03 Paris.]], « Ter­ror­isme ou révo­lu­tion » (texte précé­dant « Pour la révo­lu­tion » d’Ernest Cœurderoy[[Édit. Champ Libre, Paris 1972.]]), ce dernier, « ébauche d’un ouvrage qui paraî­tra sous une forme plus appro­priée » : « De la grève sauvage… » pour­rait être, cette forme. Le livre, dense et bref, d’une grande clarté, se com­pose de trois par­ties : La société de survie, ABCD de la révo­lu­tion et l’au­to­ges­tion généralisée.

Le tout est un plaisir pour qui n’a pas vu paraître, depuis 68, un seul livre révo­lu­tion­naire, bien que l’a­mon­celle­ment, au nom du gauchisme, des ouvrages spé­cial­isés puisse don­né l’il­lu­sion du con­traire : les col­lec­tions de livres gauchistes, en dehors de quelques réédi­tions, ne sont en fait que soci­olo­gie, économie, psy­cholo­gie, his­toire, ou sim­ple­ment journalisme.

Le prob­lème du cours de la révo­lu­tion, de la rad­i­cal­i­sa­tion des luttes ouvrières, est man­i­feste­ment ce qui presse le plus Rat­geb d’écrire, c’est à la fois la par­tie du livre (ABCD de la révo­lu­tion) la plus caté­gorique, la plus pré­cise et la plus frag­ile : crit­i­ca­ble, pra­tique­ment irréal­is­able. Le plus dif­fi­cile à détéminé est la stratégie de la révo­lu­tion : le dan­ger du sché­ma­tisme et de la sim­pli­fi­ca­tion est grande. Le rôle de stratège, même col­lec­tif, retourne toutes les sépa­ra­tions du vieux monde con­tre les meilleures inten­tions révo­lu­tion­naires. Rat­geb emploie un vocab­u­laire mil­i­taire (zone, enne­mi, ral­liement, guéril­la…) qui est trop sim­pliste pour car­ac­téris­er la vio­lence révo­lu­tion­naire. Mais le texte ouvre la voie de l’au­to­ges­tion général­isée quand il mon­tre que la force de la révo­lu­tion sera dans ses capac­ités de trans­for­ma­tion immé­di­ate de la vie, de pas­sage de l’échange au don, d’abo­li­tion du tra­vail for­cé et du salari­at. Si « les nou­veaux droits de l’homme » ont déjà trou­vé à tra­vers ce livre un bon « anti-lég­is­la­teur », la révo­lu­tion ne pos­sède pas encore son anti­s­tratégie et, de fait, elle ne peut s’in­scrire que dans le cours de la lutte autonome des travailleurs.

Tous les sci­en­tistes, écon­o­mistes ou psy­cho­logues ne pour­ront sup­port­er de voir fondé la révo­lu­tion sur « les refus les plus com­muns », sur la dis­tri­b­u­tion des richess­es : le DON, sur le droit des pas­sions et le retour des temp aven­tureux, mais leur raisonnabil­isme leur per­met trop bien de fonder les rav­ages quo­ti­di­ens du capitalisme.

Un cri­tique lit­téraire du jour­nal « Le Monde » a félic­ité Rat­geb pour son imag­i­na­tion poé­tique (il s’é­ton­nerait moins s’il se sou­ve­nait de Fouri­er), la « poésie », si elle per­met de voir plus près de soi-même et plus loin que la pre­mière crise pétrolière ou gou­verne­men­tale venue, est la sub­ver­sion même.

Rat­geb démon­tre que la plus effi­cace pra­tique révo­lu­tion­naire est celle qui se fonde sur « la hausse immé­di­ate du plaisir de vivre », non sur la morale et la jus­tice de nos social­istes sci­en­tifiques. Les tra­vailleurs de Lip ont déjà don­né une assez belle idée de ce plaisir, et ils ont d’une seule grève active obscur­ci l’avenir de leur paté­nal­istes pro­tecteurs de la CFDT et PSU. Le coup de barre élec­toral­iste, mit­ter­ran­diste de cette gauche, qui réduit l’au­to­ges­tion à un pro­gramme élec­toral, n’est bien com­préhen­si­ble que par rap­port à la ten­ta­tive ouvrière de Lip.

La gauche en France = le cap­i­tal­isme bureau­cra­tique + la démoc­ra­tie bour­geoise. Il leur faut faire oubli­er Lip, l’en­fouir comme une anec­dote dans la « grande marche au pou­voir de la gauche », il faut au con­traire pour nous, pour les tra­vailleurs, dis­cuter les insuff­i­sances de Lip, cri­ti­quer tout ce qui restait encore de représen­ta­tion ouvrière, de sépa­ra­tions dans la lutte, de dépen­dance de l’or­gan­i­sa­tion des grévistes par rap­port aux bureau­craties, tout ce qui a causé l’isole­ment du mouvement…

L’au­to­ges­tion général­isée, telle qu’elle est décrite et syn­thétisée par Rat­geb, telle qu’elle a été dis­cutée, étudiée, à tra­vers l’his­toire du mou­ve­ment ouvri­er par des groupes comme Noir et Rouge [[« L’au­to­ges­tion, l’É­tat et la révo­lu­tion », Noir et Rouge Edit. La Tête de Feuilles. On trou­vera des études, infor­ma­tions et analy­ses sur les grèves sauvages dans des numéros d’I­CO., disponibles pour les cama­rades que ça intéresse : com­man­des à la revue]], telle qu’elle est pour cha­cun la lutte con­tre tous les pou­voirs qui veu­lent canal­isé notre vie, l’au­to­ges­tion général­isée reste la forme d’or­gan­i­sa­tion sociale la plus haute que seule la lutte autonome des tra­vailleurs peut réalis­er pour changé la vie en trans­for­mant le monde. Dans ce sens, le livre de Rat­geb est à pren­dre, sur sa pro­pre demande, comme une somme de « con­tri­bu­tions à la lutte des ouvriés révo­lu­tion­naires, des­tinées à être dis­cutées, cor­rigées et prin­ci­pale­ment mis­es en pra­tique sans trop tarder. »

M. M.