La Presse Anarchiste

Lire ou ne pas lire

[/Ed. Champ Libre — 1974/]

« La Con­sti­tu­tion anglaise est la seule au monde (…) où la dic­tature ne soit pas de droit excep­tion­nel, mais de droit com­mun. Et la chose est claire. En toute cir­con­stance, à toutes les épo­ques, le Par­lement a, quand il le veut, le pou­voir dic­ta­to­r­i­al (…). Il peut tout, et c’est là ce qui con­stitue le pou­voir dictatorial. »

Donoso Cortès, Mar­quis de Valdega­mas, Dis­cours sur la dic­tature (4 jan­vi­er 1849)

« Si l’on pou­vait dire que le com­mu­nisme est fas­cisant, on devrait pou­voir égale­ment retourn­er les ter­mes et dire que le régime de Pinochet (ou hier celui de Mus­soli­ni) est ou était com­mu­nisant, ce qui est absurde et choquant pour les fas­cistes eux-mêmes. »

Jean-François Kahn sur Europe 1 (cité dans Le Monde du 15 novem­bre 1974)

Ces Cahiers parais­sent deux fois l’an. Deux coups d’en­voi promet­teurs. La pre­mière livrai­son s’ap­parentait à la série Clas­siques de la Sub­ver­sion (qui a déjà pub­lié Déjacque, Coeur­deroy, Darien, et main­tenant Zo d’Axa) chez le même édi­teur : même cou­ver­ture noire, même souci de présen­ter au pub­lic d’au­jour­d’hui des anar­chistes du 19e siè­cle trop rapi­de­ment oubliés. La pièce de résis­tance de cette antholo­gie étant la (re)publication de textes d’Anselme Bel­le­gar­rigue, en par­ti­c­uli­er les deux numéros con­nus de L’A­n­ar­chie, jour­nal de l’Or­dre (1850 : le tour­nant obscur…). À not­er aus­si le « Man­i­feste de la démoc­ra­tie au 19e siè­cle », de Vic­tor Con­sid­érant, et « La légende de Vic­tor Hugo », de Paul Lafargue.

Le deux­ième numéro, lui, est d’un style tout autre, en ce sens qu’il s’or­donne autour du thème de La Dic­tature, et suit ses avatars dans la société indus­trielle. Un choix de textes judi­cieux éclaire le rap­port fon­da­men­tal entre le développe­ment de la dic­tature éta­tique — idéologique et matérielle — et la crois­sance des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires mod­ernes, de masse, en cor­re­spon­dance avec l’ap­pari­tion d’un fait nou­veau : la nation. « Si Dieu n’ex­is­tait pas, il faudrait l’in­ven­ter » soupi­rait encore Voltaire. C’est que le despote éclairé dont il rêvait n’é­tait sup­port­able — n’é­tait con­cev­able, même — que dans la mesure où il tenait son pou­voir d’une autorité supérieure — et autrement plus for­mi­da­ble — mais dont le représen­tant direct — le Pape — lui, offrait l’a­van­tage de ne plus avoir droit de regard sur le domaine pro­pre­ment poli­tique. Ce sys­tème de la roy­auté de droit divin, stade ultime de la féo­dal­ité, va être bat­tu en brèche dès la fin du 17e siè­cle par les bour­geoisies mon­tantes, qui vont lui oppos­er la nation, c’est-à-dire la com­mu­nauté humaine (mais voir sur ce sujet le livre de Jean-Yves Guiomar, L’idéolo­gie nationale : Nation Représen­ta­tion Pro­priété, Ed. Champ Libre).

C’est d’ailleurs J.-Y. Guiomar qui nous présente Hérault de Séchelles, l’aris­to­crate Hébertiste, auteur de la Con­sti­tu­tion de 1793, qui finit guil­lot­iné avec Dan­ton. Sa Théorie de l’am­bi­tion, ses Réflex­ions sur la décla­ma­tion, textes qui ouvrent l’an­tholo­gie, mon­trent bien que, pour lui, Dieu est déjà mort : c’est l’art du dém­a­gogue qu’il expose ; la faveur des puis­sants compte moins que l’ad­mi­ra­tion de la foule. Et la bour­geoisie vic­to­rieuse, le roi déposé, l’au­torité rede­vient humaine, la nation devient réal­ité : les hommes s’ar­ro­gent la toute-puis­sance qu’ils réser­vaient à Dieu, dans la mesure où leur savoir leur per­me­t­tra de domin­er le monde. Comme le dira aux Cortes espag­noles, en 1849, Donoso Cortès — le Joseph de Maistre espag­nol — dans un dis­cours admirable de clair­voy­ance, et à bien des égards prophé­tique : « Les voies sont pré­parées pour un tyran gigan­tesque, colos­sal, uni­versel, immense ; tout est pré­paré pour cela. Remar­quez-le bien, il n’y a plus de résis­tances ni morales ni matérielles » (p. 87).

Ce que Donoso Cortès con­state, en con­ser­va­teur lucide, c’est que la fin du vieil ordre social rend inopérantes les idéolo­gies sécu­laires, et en tout pre­mier lieu ce qui don­nait à l’homme son image du monde et de lui-même : la reli­gion. « Vous serez comme des dieux, telle est la for­mule de la pre­mière révolte du pre­mier homme con­tre Dieu. Depuis Adam, le pre­mier rebelle, jusqu’à Proud­hon, le dernier impie, telle est la for­mule de toutes les révo­lu­tions » (p. 84). Or : « Il n’y a, messieurs, que deux répres­sions pos­si­bles : l’une intérieure, l’autre extérieure ; la répres­sion religieuse et la répres­sion poli­tique. (…) Lorsque la répres­sion religieuse baisse, la répres­sion poli­tique monte » (p. 86). Et cette répres­sion poli­tique va pou­voir faire appel à des tech­niques sans cesse plus sub­tiles, sans cesse plus puis­santes, au ser­vice d’un État qui sera de plus en plus soumis à la volon­té de la foule et aux intrigues des dém­a­gogues : « les révo­lu­tions pro­fondes furent tou­jours l’œu­vre d’op­u­lentes aris­to­craties. Non, messieurs, le germe des révo­lu­tions n’est pas dans l’esclavage, n’est pas dans la mis­ère ; le germe des révo­lu­tions est dans les désirs de la mul­ti­tude surex­citée par les tri­buns qui l’ex­ploitent à leur prof­it » (p. 84). Désor­mais, « com­bi­en grande est la folie d’un par­ti qui se fig­ure pou­voir gou­vern­er avec moins de moyens que Dieu, et s’in­ter­dit le moyen, par­fois néces­saire, de la dic­tature » (p. 83). Mais la réac­tion religieuse souhaitée par Donoso Cortès ne vien­dra pas, et il le sait : « la ques­tion, comme je l’ai dit, n’est pas entre la lib­erté et la dic­tature (…) : il s’ag­it de choisir entre la dic­tature de l’in­sur­rec­tion et la dic­tature du gou­verne­ment (…) entre la dic­tature qui vient d’en bas et celle qui vient d’en haut. » (p. 89).

Choi­sis­sant con­sciem­ment un com­bat d’ar­rière-garde, c’est pour la sec­onde alter­na­tive que penche Donoso Cortès. Choi­sis­sant con­sciem­ment un com­bat d’a­vant-garde, c’est, deux généra­tions plus tôt, la pre­mière qu’avait choisie Hérault de Séchelles. Les pris­es de posi­tions de ces deux aris­to­crates, venant, l’une à l’oc­ca­sion de la con­vul­sion des révo­lu­tions nationales répub­li­caines du 18e siè­cle, l’autre à l’oc­ca­sion de celle des révo­lu­tions nationales libérales du 19e siè­cle, expri­ment bien l’al­ter­na­tive qui se pose alors aux class­es dirigeantes : diriger avec le peu­ple, ou con­tre lui — mais tou­jours au nom des intérêts supérieurs de la nation, qui va se con­fon­dre avec la patrie. Et ce sont les révo­lu­tion­naires plébéiens du 20e siè­cle qui vont fournir l’ex­pres­sion la plus achevée de ce proces­sus, qui abouti­ra à ce slo­gan féro­ce­ment ambigu de mai 68 : « l’É­tat, c’est cha­cun d’en­tre nous. »

La révo­lu­tion nationale réalise, une fois pour toutes, l’i­den­ti­fi­ca­tion entre l’É­tat, le ter­ri­toire nation­al et le peu­ple, par la prise de pou­voir d’un groupe qui, aux yeux de tous, représente la Nation : qu’il s’agisse d’une Assem­blée ou d’un Par­ti. Et, comme l’a bien vu Donoso Cortes, une telle révo­lu­tion doit avoir une dimen­sion non seule­ment anti­cléri­cale, mais bien athée, ou, plus juste­ment, antithéologique — bien qu’en pra­tique le saut soit trop grand : on se con­tentera de l’an­ti-chris­tian­isme, qui sus­cit­era l’émer­gence de cultes nationaux, laïcs (du type Franc-Maçon­ner­ie) — ce qui, d’ailleurs, n’as­sur­era que mieux, à terme, la mort de Dieu ; de même que la mort du roi devra pass­er par sa sub­sti­tu­tion par un dic­ta­teur nation­al. Et faut-il s’é­ton­ner si l’homme qui aura l’én­ergie et la vision néces­saires à ce rôle vien­dra sou­vent des régions mar­ginales, qui ont le plus besoin de la révo­lu­tion nationale pour s’in­té­gr­er à la nation ? Le corse Napoléon, l’autrichien Hitler, le géorgien Staline… À not­er que, dans les pays qui n’ont pas encore réal­isé leur révo­lu­tion nationale (et ceci vaut pour les régions, telle la Bre­tagne, qui n’ont pas vrai­ment par­ticipé à la nation qui les entoure) tous les groupes révo­lu­tion­naires sont à la fois nation­al­istes et répub­li­cains : c’est le cas de l’Ir­lande, où la lutte con­tre l’Église et la reli­gion donne tout son sens au fait que les forces les plus rad­i­cales sont engluées dans l’Ar­mée Répub­li­caine Irlandaise, et le mou­ve­ment Répub­li­cain (offi­ciel ou pro­vi­soire), qui chérit tou­jours sa fil­i­a­tion his­torique avec la grande Révo­lu­tion Française. Il est vrai que J.-Y. Guiomar par­ticipe au groupe La Taupe Bre­tonne (5 numéros parus, dont 3 aux édi­tions Champ Libre), qui s’est cen­tré sur la cri­tique du nation­al­isme, à par­tir de l’ex­péri­ence bre­tonne, appar­en­tée de bien des façons à sa cou­sine celte irlandaise : il est intéres­sant de retrou­ver chez lui la même cri­tique anti­cléri­cale que chez les gauchistes irlandais ; et c’est sans doute ce qui lui a per­mis de cern­er l’essen­tiel de la révo­lu­tion nationale répub­li­caine française.

Mais en légiti­mant l’É­tat, la révo­lu­tion nationale donne des droits sur lui aux plus déshérités, et la jonc­tion se fait néces­saire­ment avec les mou­ve­ments et les idéolo­gies qui défend­ent les intérêts de classe de ces derniers. Le car­ac­tère néces­saire­ment belliqueux du nation­al­isme ne tardera pas à se mari­er à la vio­lence de la lutte des class­es : c’est bien « la patrie en dan­ger » qui va per­me­t­tre la Com­mune de Paris, et Jau­rès, en exal­tant la Révo­lu­tion Française, sera le porte-parole d’une généra­tion de social­istes ; les social­istes alle­mands, eux, atten­dent tou­jours leur révo­lu­tion nationale, et doivent se con­tenter des largess­es de Bis­mark. « Les pro­lé­taires n’ont pas de patrie » devaient rap­pel­er les social­istes du 19e siè­cle : en fait, ils en eurent bien­tôt une, mythique, qu’elle s’ap­pelle la Sociale ou l’A­n­ar­chie — aus­si mythique que celle des Juifs… d’où le côté d’abord anti­na­tion­al du mou­ve­ment ouvri­er, et les rap­ports révéla­teurs entre le mes­sian­isme juif et les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires (voir à ce sujet les oeu­vres de Ger­chom Scholem). Mais cette patrie mythique aura bien­tôt son embry­on, bien réel, lui, dans les organ­i­sa­tions ouvrières — par­tis et syn­di­cats — dont le car­ac­tère nation­al va s’af­firmer à rai­son qu’elles par­ticipent à un État qu’elles revendiquent au lieu de rejeter : « À quand enfin la République de la Jus­tice et du Tra­vail ? » s’ex­clame J.-B. Clé­ment à la fin de La semaine sanglante, écrite en juin 1871. Et, logique­ment, appa­raît la Patrie de la Révo­lu­tion : la France (cf. Kropotkine…).

Quoi d’é­ton­nant si le syn­di­cal­isme d’ac­tion directe — dont la voca­tion est de gér­er l’É­tat — ver­ra sou­vent la grève générale, et la lutte de class­es en général, en ter­mes de Guerre Sociale ? Mais une guerre où « On n’se tue pas entre Français » rap­pelle Mon­téhus en 1907 (Salut au 17e). Cette con­fu­sion trag­ique, mais logique et (presque) inévitable entre Patri­o­tisme et Social­isme explique la tra­jec­toire poli­tique d’un Aris­tide Briand, mais surtout de Mon­téhus lui-même, qui, avec Gus­tave Hervé (qui avait fait de La Guerre Sociale le titre de son jour­nal), dès qu’il ver­ra la patrie en dan­ger, se mobilis­era joyeuse­ment pour la guerre patri­o­tique — comme toute la classe ouvrière, comme (presque) tous les révo­lu­tion­naires. Et, après la guerre mon­di­ale, les syn­di­cal­istes révo­lu­tion­naires res­teront mobil­isés, dans les par­tis autori­taires, soit aux ordres de la nou­velle Patrie du Social­isme : la Russie, soit pour réalis­er la révo­lu­tion nationale social­iste. Et, de gai­eté de cœur, les hommes vont tranch­er ce choix ter­ri­ble qu’avait déjà sig­nalé Donosé Cortès — dic­tature de l’in­sur­rec­tion ou dic­tature du gou­verne­ment mais atro­ce­ment sim­pli­fié : dic­tature du pro­lé­tari­at ou dic­tature de la bour­geoisie. Thiers ou Noske con­tre Lénine ou Mus­soli­ni — de toute façon la dic­tature éta­tique en sort renforcée.

Il est sig­ni­fi­catif que ce soient les pays où les résis­tances à la guerre s’é­taient le plus fait sen­tir qui ver­ront ces révo­lu­tions nationales social­istes : l’Alle­magne, l’I­tal­ie, la Russie, les pays issus de l’empire Aus­tro-Hon­grois… La révo­lu­tion a réveil­lé le nation­al­isme des mass­es, et il suf­fit de savoir le capter. Comme le dit Hitler à Her­mann Rauschn­ing, (des extraits de son Hitler m’a dit — 1939 — font suite au dis­cours de Donoso Cortès) : « les petits-bour­geois soci­aux-démoc­rates et les bonzes des syn­di­cats ne pour­ront jamais devenir de véri­ta­bles nationaux social­istes : les com­mu­nistes, tou­jours » (p. 96). Et c’est bien dans les S.A. que se fondirent les mil­i­tants social­istes et com­mu­nistes après 1933. Hitler revient sans cesse sur le rôle essen­tiel de la masse : « J’ai fanatisé la masse pour en faire l’in­stru­ment de ma poli­tique. J’ai réveil­lé la masse. Je l’ai for­cée à s’élever au-dessus d’elle-même, je lui ai don­né un sens et une fonc­tion. On m’a reproché de réveiller dans la masse les instincts les plus bas. Ce n’est pas cela que je fais. Si je me présente devant la masse avec des argu­ments raisonnables, elle ne me com­prend pas ; mais quand j’éveille en elle des sen­ti­ments qui lui con­vi­en­nent, elle suit immé­di­ate­ment les mots d’or­dre que je lui donne. Dans une assem­blée de masse, il n’y a plus de place pour la pen­sée. Et, comme j’ai pré­cisé­ment besoin de créer une telle ambiance (…) je fais rassem­bler dans mes réu­nions le plus grand nom­bre pos­si­ble d’au­di­teurs de toutes sortes et les con­trains à se fon­dre dans la masse, qu’il le veuille ou non : des intel­lectuels, des bour­geois aus­si bien que des ouvri­ers. Je brasse le peu­ple et je ne lui par­le que lorsqu’il est pétri en une seule masse. » (pp. 109–110) C’est là toute la dynamique des Fronts de Libéra­tion Nationale qui seront mis sur pied avec tant de vigueur par les stal­in­iens (et par leurs émules pure­ment et sim­ple­ment nation­al­istes) par la suite : la destruc­tion du pro­lé­tari­at et de la bour­geoisie dans l’or­dre, par leur asservisse­ment simul­tané à la puis­sance de l’É­tat, qui n’est plus dis­tin­guable du Par­ti — voilà la révo­lu­tion nationale social­iste, qui « est un social­isme en devenir, qui ne s’achève jamais, parce que son idéal se déplace sans cesse. » (p. 100).

« Être dic­ta­teur, c’est un slo­gan der­rière lequel il n’y a aucune réal­ité. Ma façon de gou­vern­er, c’est de faire sans cesse dans le par­ti la somme générale d’in­nom­brables obser­va­tions, juge­ments et voeux de toutes sortes ; tra­vail épuisant et qui n’est jamais fini. Mon devoir essen­tiel est de ne jamais me trou­ver en con­tra­dic­tion avec mon par­ti. (…) Que sig­ni­fie notre par­ti ? Pourquoi avons-nous élim­iné les par­tis mul­ti­ples et tout le sys­tème démo­c­ra­ti­co-par­lemen­taire ? (…) Il n’ex­iste plus de bétail élec­toral que l’on soûle de paroles à chaque con­sul­ta­tion. À la place de la masse, il y a main­tenant la com­mu­nauté du peu­ple dont nous faisons l’é­d­u­ca­tion, la nation organ­isée et con­sciente d’elle-même : notre par­ti. » Cet exposé magis­tral du cen­tral­isme démoc­ra­tique ne provient bien sûr pas de Lénine, ni de Trot­sky, ni même de Staline : c’est tou­jours Hitler qui par­le (pp. 104–105).

Il est vrai qu’ap­pa­raît ici le terme de nation, que Lénine et les bolcheviks se refu­saient à utilis­er ; ironique­ment — et mon­trant bien qu’il ne suf­fit pas de se refuser à jouer un rôle pour éviter d’être amené, par la logique même de sa sit­u­a­tion, à le jouer — c’est le refus de Staline de con­sid­ér­er comme légitimes les aspi­ra­tions auton­o­mistes (voir des extraits de Le marx­isme et la ques­tion nationale dans l’an­tholo­gie pré­parée par Georges Haupt, Michael Lowy et Claudie Weill : Les marx­istes et la ques­tion nationale 1848–1914, aux édi­tions François Maspéro), allié au dogme lénin­iste qui iden­ti­fi­ait la révo­lu­tion bour­geoise (et donc nationale) avec le régime de Keren­s­ki, ce sont ces mêmes cer­ti­tudes qui amèneront les bolcheviks, avec la meilleure foi du monde — une fois n’est pas cou­tume — à réalis­er eux-mêmes la révo­lu­tion nationale russe, au nom de l’in­ter­na­tion­al­isme. En l’oc­cur­rence, le lénin­isme jouera le rôle essen­tiel du jacobin­isme, fonde­ment idéologique néces­saire à la créa­tion de l’É­tat nou­veau, et prélude à la dic­tature. Wal­ter Kriv­it­sky, l’es­pi­on sovié­tique qui trahit Staline lorsque le Guépéou finit par éten­dre sa dom­i­na­tion à son pro­pre ser­vice, en 1937, témoigne, dans son livre Agent de Staline — (1939) — dont des extraits font suite à ceux de H. Rauschn­ing —  de la dimen­sion pro­pre­ment poli­cière de la révo­lu­tion nationale — la révo­lu­tion qui « mange ses pro­pres enfants », pour repren­dre une expres­sion révéla­trice, issue d’une autre révolution.

Car c’est bien un rap­port de piété fil­iale qui unit les révo­lu­tion­naires à l’É­tat nou­veau, iden­ti­fié à la Patrie — c’est-à-dire à la terre des ancêtres, la terre où l’on ensevelit son père, la terre natale. Ce qui va entraîn­er, et le besoin con­stant de récrire l’his­toire, celle de la nation comme celle de la révo­lu­tion, et la vio­lence avec laque­lle la révo­lu­tion doit être sauve­g­ardée — dans le cas de l’URSS, pour préserv­er le « Social­isme dans un seul pays », pour main­tenir l’in­tégrité de la Patrie du Social­isme — et per­me­t­tra son iden­ti­fi­ca­tion finale au dic­ta­teur (Staline, « le petit père des peu­ples », juste­ment). Rôle cap­i­tal de la Ter­reur, qui légitime l’É­tat nation­al par un bap­tême de sang, dans le sang des enne­mis de la nation, et donc en par­ti­c­uli­er des révo­lu­tion­naires les plus rad­i­caux, qui trahissent par le fait même d’être restés loy­aux aux idéaux ini­ti­aux (et tou­jours proclamés) d’une révo­lu­tion qui voulait don­ner la terre aux déshérités. Et ceci va se faire, en URSS, au nom de ce qui fai­sait l’o­rig­i­nal­ité de la révo­lu­tion bolchevique, qui se don­nait pour but de représen­ter le pro­lé­tari­at, et non la nation — et refu­sait donc la col­lab­o­ra­tion de class­es prônée par les révo­lu­tions nationales social­istes alle­mande ou ital­i­enne, et, rompant totale­ment avec le libéral­isme, étendait son jacobin­isme au domaine économique.

Kriv­it­sky réduit, de manière sai­sis­sante, le Front Pop­u­laire et la Guerre d’Es­pagne à leur dimen­sion poli­cière : pour le Krem­lin, il ne s’agis­sait que d’amen­er l’Alle­magne à com­pos­er, depuis qu’elle s’é­tait prou­vée, en tant qu’É­tat nation­al, par l’épu­ra­tion des S.A., à l’oc­ca­sion de la « nuit des longs couteaux » de juin 1934. Le matéri­al­isme dialec­tique deve­nait Realpolitk dans ces paroles de Staline : « Nous devons nous enten­dre avec une puis­sance de pre­mier plan telle que l’Alle­magne nazie. » Mais, par­al­lèle­ment, à mesure que l’U.R.S.S. accep­tait de traiter de nation à nation sur l’arène mon­di­ale, et aban­don­nait la tac­tique « classe con­tre classe », la poli­tique de Front Pop­u­laire pré­fig­u­rait le poly­cen­trisme des « voies nationales vers le social­isme », qui sera con­sacré lors de la sec­onde guerre mon­di­ale par la poli­tique des comités de Résis­tance Nationale et la dis­so­lu­tion offi­cielle du Kom­intern en 1943.

Le Front Pop­u­laire : dure épreuve que ce dou­ble jeu auquel les par­tis com­mu­nistes vont se ris­quer, en ten­tant de se réin­sér­er dans le jeu poli­tique nation­al tout en restant fidèles à la patrie sovié­tique ; en s’ac­cor­dant des exi­gences de la démoc­ra­tie par­lemen­taire tout en faisant l’apolo­gie de la dic­tature du pro­lé­tari­at russe. Ces ten­sions se retrou­veront dans les « démoc­ra­ties pop­u­laires » d’après-guerre, et seront un des fac­teurs impor­tants der­rière les explo­sions de 1953 à Berlin, 1956 à Budapest, 1968 à Prague… En France, Dori­ot va résoudre ce dilemme en quit­tant le PCF pour fonder le Par­ti Pop­u­laire Français. Le Par­ti Com­mu­niste, lui, plus douloureuse­ment, mais plus sûre­ment, devien­dra répub­li­cain. Seule manière en effet, de con­quérir le pou­voir d’É­tat dans un pays où, depuis 1789, l’au­torité et la légitim­ité sont répub­li­caines. Car on ne fait pas deux fois la révo­lu­tion nationale, et c’est ce qui rend dérisoires les efforts des fas­cistes français. La sec­onde guerre mon­di­ale — celle que l’URSS appelle encore « la grande guerre patri­o­tique » — sera un for­mi­da­ble révéla­teur du désar­roi de ceux qui ne sauront pas, tels le P.C.F. d’après 1941, con­cili­er patri­o­tisme et social­isme. Des anciens Croix de Feu du colonel de la Rocque aux mil­i­tants sor­tis de la SFIO avec Mar­cel Déat pour for­mer le Par­ti Social Français en 1933, c’est la plus grande con­fu­sion, entre qui col­la­bor­era avec l’oc­cu­pant alle­mand pour réalis­er un Social­isme Français qui passerait par Vichy, ultime incar­na­tion de la sou­veraineté nationale ; et qui lut­tera con­tre l’en­vahisseur en se récla­mant d’une légitim­ité d’ex­ilés. Faut-il rap­pel­er que les pre­miers groupes de la Résis­tance comp­taient une forte pro­por­tion de groupes d’ex­trême-droite ? Et que c’est au Maréchal Pétain que nous devons le décret insti­tu­ant le 1er mai comme jour chômé, et son appel­la­tion de Fête du Tra­vail (« le 1er mai, jour de la saint Philippe »… « le Maréchal tient ses promess­es — même celles des autres » rap­pelait la pro­pa­gande de Vichy).

C’est ce qu’­ex­prime admirable­ment un fas­ciste de la pre­mière et de la dernière heure, Pierre Drieu la Rochelle, dans des arti­cles chargés de lucid­ité amère, qu’il écrira en 1943 pour La Révo­lu­tion Nationale, et qui fer­ment cette antholo­gie : « Dans les for­ma­tions qui ont passé pour fas­cistes, on a vu beau­coup de réac­tion­naires et beau­coup de mod­érés et beau­coup d’an­ti­com­mu­nistes. Or un réac­tion­naire est le con­traire d’un fas­ciste, et un mod­éré n’é­tant rien ne peut pas être fas­ciste plus qu’autre chose. D’autre part être anti­com­mu­niste est sim­ple­ment négatif et cache ou bien le néant de la pen­sée, ou les inquié­tudes du porte-mon­naie, ou le trou­ble d’un com­porte­ment bour­geois qui est tout à fait périmé. » (p. 185) « Un vrai fas­ciste est un social­iste et un social­iste n’est vrai que si, à un moment ou à un autre, il mérite l’ap­pel­la­tion de fas­ciste, parce que c’est un homme de com­bat et d’au­torité, autant que de colère et de rup­ture à l’é­gard du cap­i­tal­isme. » (p. 194) Et Drieu la Rochelle note : « Mus­soli­ni se dit main­tenant fas­ciste répub­li­cain : il l’é­tait jusqu’en 1921 et il aurait mieux fait de le rester plutôt que de garder son roi et d’en faire un empereur. (…) Encore plus que répub­li­cain, Mus­soli­ni devrait se dire et surtout se faire social­iste. Ça aus­si, il l’é­tait autre­fois. Il fut même le chef des social­istes ital­iens. (…) Mus­soli­ni a lou­voyé entre les class­es. Il a beau­coup fait d’é­tatisme. Les démoc­rates en font bien en Angleterre et en Amérique. Qui peut n’en pas faire ? Mais il n’a fait que de l’é­tatisme cap­i­tal­iste, il n’a même pas fait du cap­i­tal­isme d’é­tat. » (p. 193).

Et c’est Drieu la Rochelle qui explicite le mieux la sol­i­dar­ité des social­istes éta­tiques, nationaux, avec cette volon­té de révo­lu­tion dans l’or­dre et la dig­nité, cette épou­vante d’un Grand Soir des bas-fonds, de la « jun­gle », des « ban­des de ceux qui ne sont ni com­mu­nistes ni patri­otes, (…) ceux qui sont le pur pro­duit de la grande ville, du ciné­ma, du marché noir. Et ceux-là pilleront, mas­sacreront, dis­lo­queront tout. » Et « les ban­des bondiront sur les châteaux, mais aus­si sur les apparte­ments, sur les ban­ques, mais aus­si sur les églis­es, les musées et les bib­lio­thèques. » « Et il n’y aura plus du tout de société, alors qu’il n’y a déjà plus d’É­tat, ni du tout de patrie, pilée par les occu­pa­tions con­tra­dic­toires. » (pp. 202–203) Alors ? Alors, on pren­dra le par­ti de Donoso Cortès : « Quand la légal­ité suf­fit pour sauver la société, la légal­ité ; quand elle ne suf­fit pas, la dic­tature. » (p. 81)

Et Drieu la Rochelle, en un sai­sis­sant retourne­ment de la prob­lé­ma­tique de Guerre Sociale, oppose, à ces ban­des, l’in­ter­na­tionale des « allées et venues de ces pro­lé­tari­at pau­vres et révoltés que sont leurs armées (des fas­cistes et des nationaux-social­istes) » (p. 288), de même qu’il oppose aux ban­des « le comité de la résis­tance (…) ; il y a des organ­i­sa­tions, les Francs Tireurs et Par­ti­sans sont encadrés et tenus en main, l’ar­mée secrète est là avec ses cadres d’of­ficiers et de sous-officiers, la police et la garde mobile ne sont pas tout à fait dis­soutes. Et il y en a d’autres. Peuh ! Tous ces gens-là se bat­tront les uns con­tre les autres et lais­seront le champ d’au­tant plus libre aux autres, aux ban­des… » (pp. 202–203) On com­prend mieux, alors, la tra­jec­toire d’un Claude Roy, qui d’une par­tic­i­pa­tion à l’heb­do­madaire col­lab­o­ra­tionniste Je suis Partout pas­sa en 1943 aux FTP, puis au PC, avant de faire une cri­tique et du stal­in­isme, et de l’étatisme.

Dans une société mod­erne, l’É­tat est iden­ti­fié à la nation, et ceci n’est devenu vrai que par une révo­lu­tion nationale, par une insur­rec­tion qui a instau­ré sa dic­tature — un ordre nou­veau (cf. L’Or­dine Nuo­vo, titre du jour­nal de Gram­sci). Fas­cisme et stal­in­isme sont des exem­ples his­toriques et géo­graphiques par­ti­c­uliers de cette dic­tature. En France, l’É­tat est répub­li­cain, et la dic­tature ne peut être que répub­li­caine ; et en ce sens un Le Pen sera tou­jours moins dan­gereux (ne lui en déplaise) qu’un Mar­cellin ou un Poni­a­tows­ki, ou qu’un PC répub­li­cain lavé de la tare orig­inelle d’an­ti-nation­al­isme, d’in­féo­da­tion à la Russie. Un PC devenu pleine­ment nation­al depuis la Résis­tance, et que sa per­spec­tive éta­tique amène à lut­ter con­tre les sociétés multi­na­tionales, dont il réclame, non pas la social­i­sa­tion, mais bien l’é­tati­sa­tion, sous le nom sig­ni­fi­catif de… nation­al­i­sa­tion (il serait instruc­tif de faire l’his­torique de ce terme : son appari­tion, dans son accep­ta­tion mod­erne, sem­ble liée à la struc­tura­tion du syn­di­cal­isme, que ce soit en Angleterre, vers 1870–1880, ou en France, au tour­nant du siè­cle). Et c’est bien la fer­veur nationale, l’idéolo­gie nationale répub­li­caine (ce qui, en France, est un pléonasme) qui a per­mis de neu­tralis­er les FTP, qui se croy­aient le fer de lance de la révo­lu­tion social­iste en France, pour les trans­former en … Com­pag­nies Répub­li­caines de Sécu­rité (voir à ce sujet le livre de Mau­rice Agul­hon et Fer­nand Bar­rat, C.R.S. à Mar­seille 1944–1947, Armand Col­in éd., col­lec­tion F.N.S.P. — Textes et Doc­u­ments de Sci­ences Sociales — 1971).

Mais lais­sons la parole à un con­nais­seur en matière de dic­tature : Mau­rice Bardèche, dans Défense de l’Oc­ci­dent : « Le fonc­tion­nement de la démoc­ra­tie est aujour­d’hui telle­ment fal­si­fié par l’amé­nage­ment des lois élec­torales, qu’il n’ex­iste presque plus dans le monde de véri­ta­bles démoc­ra­ties (…). Ces régimes semi-autori­taires ne peu­vent pré­ten­dre au titre de « démoc­ra­tie » que parce qu’ils se soumet­tent péri­odique­ment au ver­dict des élec­tions générales et se retirent si ce ver­dict leur est con­traire. C’est à ce type de régime fondé sur la con­fis­ca­tion tem­po­raire du pou­voir, ou, si l’on préfère, sur un bail de gérance qu’ap­par­ti­en­nent la plu­part des grands États actuels. (…) Il en résul­tait que, main­tenant, dans le monde actuel, les régimes semi-autori­taires l’emportent de beau­coup et que la ten­dance à un pseu­do-fas­cisme libéral à direc­tion plouto­cra­tique est large­ment prépondérante (…). Il était beau­coup plus dif­fi­cile de car­ac­téris­er, sans ris­quer de lour­des erreurs, les régimes qui sont franche­ment autori­taire (…). Un État est « fas­ciste » quand il est à la fois un État qui défend l’indépen­dance nationale, dans le domaine économique aus­si bien que dans le domaine poli­tique, et un État qui com­bat les féo­dal­ités et les monopoles de la puis­sance finan­cière pour assur­er une juste répar­ti­tion du revenu nation­al entre tous ceux qui col­la­borent à la pro­duc­tion. » (« Pro­grès et chances du Fas­cisme », dans le n° 91–92 d’oc­to­bre-novem­bre 1970 sur « Le Fas­cisme dans le monde »).

Et Bardèche pré­cise : « Un État dont un direc­toire mil­i­taire assume la direc­tion n’est pas inévitable­ment un État autori­taire absorbé tout entier par la lutte con­tre le com­mu­nisme et indif­férent à la lutte par­al­lèle et com­plé­men­taire qu’il faut men­er con­tre les féo­dal­ités économiques. (…) Il faut sou­vent un cer­tain temps à un obser­va­teur qui veut être objec­tif pour décider si un État autori­taire est un sim­ple régime de gérance qui pro­tège les priv­ilèges acquis ou s’il est un État « nation­al » qui s’est engagé résol­u­ment dans la voie de l’indépen­dance et de la jus­tice. » (ibi­dem) En effet, pour Bardèche : « Le gaullisme, comme le fran­quisme, s’est car­ac­térisé dans la ges­tion des affaires nationales par une rup­ture avec les élé­ments énergiques et par un recours à l’im­mo­bil­isme ayant pour objet d’as­sur­er et de per­pétuer la hiérar­chie des priv­ilèges de la société des nan­tis. » (ibi­dem)

Ce qui est trag­ique, c’est que les stal­in­iens, comme les fas­cistes, sont d’abord mûs par un même désir de jus­tice sociale. Mais ils se sont lais­sé pren­dre à l’ap­pât de l’é­tatisme, qu’ils incar­nent désor­mais dans cer­taines régions du monde. Il faut com­pren­dre cela, en même temps que l’analyse écon­o­miste sur « les intérêts de la petite bour­geoisie (ou du grand cap­i­tal, ou de la « nou­velle classe » de la bureau­cratie) » pour com­pren­dre ce phénomène sig­nalé par Wil­helm Reich, de sec­tions de com­bats entières du par­ti Social-Démoc­rate alle­mand pas­sant inté­grale­ment, avec armes et bagages, aux S.A. : voilà l’aspect pro­lé­tarien de la « psy­cholo­gie de masse du fas­cisme ». Désor­mais, les seules révo­lu­tions pro­fondes ne pour­ront se faire que con­tre l’É­tat, comme le com­pre­naient les anar­chistes russ­es dès la nais­sance du pou­voir bolchevik. Il faut bien voir que seule la con­tre-révo­lu­tion peut sor­tir de posi­tions telles que développe ce texte car­ac­téris­tique, élaboré par « un groupe d’étudiants » :

« ( …) Cette con­struc­tion d’une société nou­velle, c’est cela la véri­ta­ble révo­lu­tion. En fait, les gauchistes ont échoué dans leurs ten­ta­tives pour faire la révo­lu­tion parce qu’ils avaient une vision livresque et par­faite­ment erronée de ce que peut être une Révo­lu­tion. Ils ont été ten­tés de le décou­vrir en lisant (presque aus­si mal que les colonels paras de l’ac­tion psy­chologique en Algérie) les écrits de Mao Tsé-toung ou en ressor­tant les livres pous­siéreux de Léon Trot­sky, quand ce n’é­tait pas ceux de Rosa Lux­em­bourg ou de Gram­sci. Ils n’ont pas voulu com­pren­dre que la déf­i­ni­tion de la Révo­lu­tion devait se faire sur le ter­rain, d’une façon pragmatique.

« La Révo­lu­tion n’est pas un jeu. La Révo­lu­tion ne se décrète pas dans des meet­ings, elle ne s’in­vente pas dans des con­cil­i­ab­ules de com­plo­teurs de salon ; la Révo­lu­tion se fait. Elle se fait si les révo­lu­tion­naires ont en main les out­ils néces­saires à sa réussite :

  • Un par­ti révo­lu­tion­naire (…)
  • Une ligne poli­tique révo­lu­tion­naire (…)
  • Une volon­té révo­lu­tion­naire au ser­vice d’une idéolo­gie révo­lu­tion­naire (…)

« Ces trois out­ils sont la con­di­tion néces­saire à toute véri­ta­ble action révo­lu­tion­naire. Mais une fois ces out­ils créés, il serait crim­inel de ne pas tout faire pour ren­vers­er le régime et bâtir l’É­tat Nou­veau. (…)

« La révo­lu­tion ne sera faite que si des révo­lu­tion­naires con­séquents sont dis­posés à tout ris­quer pour sa réal­i­sa­tion. Les petits-bour­geois du mou­ve­ment gauchiste, les fils des priv­ilégiés de l’An­cien Régime sont, par essence, presque tous inca­pables de saisir, d’une façon tan­gi­ble, ces prob­lèmes, et de ten­ter de leur apporter des solu­tions concrètes.

« Ils préfèrent se lancer dans des dis­cus­sions aus­si oiseuses que nom­breuses, refu­sant l’ac­tion dans ce qu’elle peut avoir de prise sur le réel. Les phan­tasmes finis­sent par devenir, chez eux, le seul côté vrai­ment sen­ti de l’ex­is­tence. La Révo­lu­tion devient un Sab­bat ; la Reli­gion n’est plus l’opi­um du peu­ple ; c’est l’opi­um qui est la Reli­gion du gauchisme. »

De quel groupe mao, ou de L.O.. ou de l’U.E.C. provi­en­nent ces lignes ? Un buste en plâtre de la révo­lu­tion tri­om­phante à ceux qui auront vu qu’elles sont tirées du numéro de Défense de l’Oc­ci­dent précédem­ment cité. Il est vrai que la dic­tature nous est plus famil­ières sous d’autres traits, tels que ceux-ci : « Chaque fois que se con­stitue un groupe­ment où se trou­vent en con­tact des hommes con­scients, ils n’ont pas à tenir compte de l’a­p­athie de la masse. Il est déjà assez regret­table que les incon­scients se refusent à user de leurs droits, sans encore leur recon­naître l’é­trange priv­ilège d’en­traver la procla­ma­tion et la réal­i­sa­tion du Droit des con­scients. » (Émile Pouget. Les bases du syn­di­cal­isme ; cité dans la brochure Spar­ta­cus Cap­i­tal­isme-Syn­di­cal­isme même com­bat, par la CORALE, p. 6).

De telles cita­tions ne sont pas sim­ple jeu d’e­sprit, et appel­lent à se deman­der, finale­ment, au nom de quoi la plu­part d’en­tre nous se récla­ment de l’a­n­ar­chisme, en mon­trant la facil­ité avec laque­lle ces posi­tions auraient pu rejoin­dre celle du fas­cisme (ou du stal­in­isme) : l’ex­em­ple his­torique du mou­ve­ment syn­di­cal, en par­ti­c­uli­er du syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire et de l’a­n­ar­cho-syn­di­cal­isme est là pour mon­tr­er, de façon élo­quente, que dans les faits, la com­par­ti­men­ta­tion gauche-droite, lib­er­taire-autori­taire, n’est sou­vent qu’un leurre, qui sert d’a­van­tage à préserv­er les « bonnes con­sciences » qu’à éviter les con­fu­sions idéologiques et pra­tiques (cf. les car­rières de cer­tains mil­i­tants de la C.N.T. passés au fran­quisme). Il s’en faut de peu : le refus de toute dic­tature peut amen­er par le biais du refus de la dic­tature du pro­lé­tari­at, à la col­lab­o­ra­tion de class­es. Ou au con­traire, un cer­tain élitisme, bien ancré dans la tra­di­tion anar­chiste, avec un cer­tain goût de la con­spir­a­tion (cf. l’aven­ture de la Fédéra­tion Com­mu­niste Lib­er­taire de Fontenys, et son organ­isme directeur clan­des­tin, au nom révéla­teur : O.P.B. — Organ­i­sa­tion Pen­sée-Bataille), alliés à une prob­lé­ma­tique de Guerre Civile amène bien des cama­rades sur le ter­rain de l’É­tat, quand ils n’y par­ticipent pas active­ment (et l’oc­ca­sion fait le lar­ron : voyez les « anar­chistes sovié­tiques », ou les « cama­rades min­istres » espag­nols, pour ne citer que les exem­ples plus con­nus). L’a­vant-garde con­sciente et organ­isée qui pousse le pro­lé­tari­at incon­scient vers la révo­lu­tion : c’est le chemin de toutes les dic­tatures modernes.

Ces notes ont pour but, d’abord de servir de jalons pour la dis­cus­sion d’une série de thèmes trop sou­vent nég­ligés par les anar­chistes, et en pre­mier lieu de la ques­tion nationale (Rudolf Rock­er est une excep­tion : mais il n’est tou­jours pas pub­lié en français ! À quand une tra­duc­tion de Nation­al­isme et Cul­ture par exem­ple ?). Ensuite, je voudrais rap­pel­er que nous vivons depuis trop longtemps sur un mythe con­fort­able : le fas­cisme, c’est les autres. Il serait bon de voir que « le fas­cisme » (au sens habituel, plus large, de « ten­ta­tive, pas for­cé­ment con­sciente, d’in­stau­r­er une dic­tature, un État nou­veau »), cela peut être nous-mêmes.

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P. Lep­ein­tre