La Presse Anarchiste

Voyage en Russie (3)

[[La pre­mière par­tie de cet arti­cle est parue dans le numéro 1 de Témoins, la sec­onde dans le numéro 2.]]

La famine.

Au début de décem­bre 1921, nous partîmes pour Kazan. Le voy­age ne fut pas des plus sim­ples, car les trans­ports étaient com­plète­ment désor­gan­isés. Un beau jour, nous avions soudain reçu l’ordre de faire nos malles et de nous ren­dre immé­di­ate­ment à la gare. Ce que nous fîmes. Arrivés à notre train, nous sommes mon­tés dans nos wag­ons débar­rassés de leurs punais­es par ordre exprès de Trot­s­ki. Le train, au bout de douze heures, ne faisant tou­jours pas mine de par­tir, et toutes nos récla­ma­tions ne ser­vant de rien, nous téléphonâmes au secré­taire de Trot­s­ki et, deux heures plus tard, notre con­voi se met­tait en route. Nous devions encore télé­phon­er une sec­onde fois lorsque, à je ne sais plus quel arrêt, ayant décou­vert que notre loco­mo­tive avait été… volée, et n’arrivant pas à met­tre la main dessus, nous ne savions plus à quel saint nous vouer : en vain, même, le chef de notre expédi­tion avait-il essayé des dernières men­aces en met­tant son revolver sous le nez du chef de gare. Le revolver res­ta sans effet – mais non point notre coup de télé­phone au secré­taire de Trotski.

Il y eut encore quan­tité d’aventures. Une fois, le con­duc­teur de la loco­mo­tive refusa de con­tin­uer son tra­vail tant que nous ne lui auri­ons pas don­né à manger. À tout instant, faute d’huile de grais­sage, la chaleur du frot­te­ment fai­sait pass­er au rouge un essieu. Nous mîmes presque sept jours pour arriv­er à Kazan, bien que la dis­tance ne soit pas tout à fait de huit cents kilomètres.

À Kazan, je fus chargé de par­courir la région, afin de voir où nos sec­ours seraient le plus utiles.

Au cours d’une con­férence tenue par le per­son­nel san­i­taire de Kazan, nous avons fait la con­nais­sance d’un phar­ma­cien de la ville de Spassk, un chef-lieu de dis­trict, et cet homme nous dit qu’il fal­lait y aller. Comme il par­lait alle­mand, nous l’avons tout naturelle­ment écouté. Mon com­pagnon le boulanger suisse Hen­ri Mey­er et moi-même avons alors engagé un cocher tartare, puis, après avoir fait l’acquisition de « valen­ki » (bottes de feu­tre), de peaux de mou­ton et de vivres, nous nous sommes mis en route. Le ther­momètre mar­quait vingt degrés au-dessous de zéro.

Le voy­age fut intéres­sant. L’aller nous prit quelque trois jours, car nous n’avions qu’un pau­vre petit cheval tout chétif.

Entre deux étapes, on pas­sait la nuit chez les paysans. Nous par­lions avec eux. Ils ne por­taient pas le gou­verne­ment dans leur cœur. Ils se plaig­naient de la bru­tal­ité avec laque­lle on leur avait pris leur blé et leur bétail. Leur humeur à notre égard n’était pas non plus par­ti­c­ulière­ment avenante. Ayant appris de nous que nous étions suiss­es, ils nous racon­tèrent que les sol­dats rouges leur avaient volé leur blé pour le ven­dre à notre pays. La vie était meilleure sous le tsar ; dans ce temps-là, on avait encore du pain. Tan­dis que main­tenant, il avait fal­lu manger les chevaux pour ne pas mourir de faim – et Dieu sait si on ne fini­rait pas par crev­er quand même. De Spassk, nous nous sommes ren­dus dans les vil­lages où sévis­sait la véri­ta­ble famine. C’était hor­ri­ble. Dans chaque mai­son paysanne, couchés dans les lits ou à même le sol, une demi-douzaine ou une douzaine entière d’êtres humains res­pi­rant à peine, le ven­tre et les mem­bres gon­flés, ago­ni­saient sans plus répon­dre aux ques­tions qu’on leur adressait.

Dans cette région, il y avait beau temps que tout le bétail avait été mangé. On s’y « nour­ris­sait » d’herbe, de paille, de tout ce qui peut s’avaler. C’était un spec­ta­cle effroy­able. Après, tout vous lais­sait insen­si­ble. Nous avons vu quelques cen­taines de ces mal­heureux, mais il y en avait des mil­liers. La guerre étrangère, la guerre civile, les réqui­si­tions, la pas­siv­ité des paysans qui, dans leur apathie, ne plan­taient plus rien, enfin la sécher­esse avaient créé cet état de chose. On voy­ait aus­si à quel point la faim rend pas­sif. La plu­part des paysans, sans mon­tr­er la moin­dre réac­tion, se couchaient pour mourir. Les natures énergiques se fai­saient brig­ands, voleurs de grands chemins. Autour de Kazan, les cam­bri­o­lages ne se comp­taient plus et, chaque jour, on fusil­lait quar­ante à cinquante « ban­dits ». En même temps, le typhus fai­sait rage. À Kazan même, trente à quar­ante malades mouraient chaque jour. Les hôpi­taux que je vis­i­tai comp­taient plus de deux mille cas de typhus exan­thé­ma­tique. La moitié de la pop­u­la­tion avait l’estomac et les intestins malades à force d’ingurgiter les nour­ri­t­ures les plus impos­si­bles. On ne ces­sait d’amener aux hôpi­taux une foule de gens aux mem­bres gelés et de mal­heureux atteints de cette gan­grène des joues qui porte le nom sci­en­tifique de noma.

Les médecins eux-mêmes avaient l’air de cadavres. Ils n’avaient presque rien à manger. Ni médica­ments ni ther­momètres. Dans un hôpi­tal pour enfants, pas une seule instal­la­tion de bain ne fonc­tion­nait. On man­quait presque totale­ment de pots de cham­bre. Dans chaque lit, il y avait jusqu’à six malades.

Ce qui man­quait surtout, c’était la nour­ri­t­ure. Le pro­fesseur Müh­lens, de Ham­bourg, qui se trou­vait sur les lieux avec une mis­sion de la Croix-Rouge, dis­ait : « Nous autres médecins avons le sen­ti­ment d’être absol­u­ment super­flus. On n’a pas besoin de nous. On a besoin de farine. – Quant à nous, après avoir vu où en était la sit­u­a­tion, nous avons télé­graphié à Kazan d’envoyer sur-le-champ des vivres à Spassk.

Comme beau­coup de par­ents mouraient, ou bien s’en allaient sans plus s’occuper de leur progéni­ture, il y avait une quan­tité innom­brable d’enfants aban­don­nés. Le gou­verne­ment s’occupait d’eux, créant de nom­breux homes. On ren­con­trait, dans cette région de la grande famine, quan­tité de gens qui ne songeaient qu’à se dévouer. La bon­té voisi­nait avec l’égoïsme le plus cynique, l’esprit de sac­ri­fice avec le vol des dernières ressources du voisin. La faim crée des ban­dits, des saints – et des cadavres. C’est comme si l’homme moyen, en pays affamé, n’existait plus.

De retour à Kazan, nous sommes allés voir les ouvri­ers dans les fab­riques et chez eux.

Le plus beau loge­ment que j’aie vu alors était une cham­bre vide au milieu de laque­lle pendait une sorte de cor­beille où était couché un enfant. Il n’y avait point de meubles, hormis une espèce d’estrade sur laque­lle la famille dor­mait tout habillée.

C’était le type même d’un bon loge­ment ouvri­er du temps des tsars. J’ai vu aus­si de trente à quar­ante caves où logeaient des ouvri­ers, – autant de trous noirs comme l’encre, sans aucune fenêtre, avec un escalier de pierre con­duisant à une cave humide, égale­ment en pierre. Naturelle­ment, aucun chauffage. En guise de meubles, des caiss­es. On était encore trop près du passé. Ce qu’on voy­ait là, c’était la vie des ouvri­ers sous le tsarisme, et non pas l’époque bolchevique. À la dif­férence des paysans, les ouvri­ers, du moins, avaient de quoi manger.

Ils nous par­lèrent de leur vie. Le mem­bre du par­ti qui nous accom­pa­g­nait nous con­duisit dans une grande fab­rique nation­al­isée tra­vail­lant pour l’Armée rouge. C’était une fab­rique de chaus­sures com­por­tant en out­re des ate­liers de tis­sage et de con­fec­tion. À notre arrivée, les ouvri­ers nous entourèrent, et je leur posai des ques­tions, aux­quelles ils répondirent sans hési­ta­tion aucune :

  1. Com­ment vivez-vous ? – Nous vivons mal. Nous n’avons pas de pain, nous n’avons pas de vête­ments chauds. – L’un d’eux s’avance et mon­tre la mince étoffe dont il est vêtu. – Nous n’avons pas de linge.
  2. Était-ce mieux sous le tsar ou est-ce mieux main­tenant ? – Sous le tsar.
  3. Pourquoi ? – À cause de la guerre.
  4. Êtes-vous sat­is­faits de la NEP ? – Oui, ça va mieux depuis.
  5. Ne voulez-vous pas que les ouvri­ers eux-mêmes pren­nent en main les fab­riques ? – Pas main­tenant ; peut-être plus tard.
  6. Êtes-vous con­tents du gou­verne­ment ? – Non. – En voulez-vous un autre ? – Non.

Nous nous sommes ren­dus ensuite dans une sec­tion de l’usine où ne tra­vail­laient que des femmes. Nous leur avons demandé : Com­ment vivez-vous ? – Mal. – De quoi avez-vous besoin ? – De vête­ments pour nos enfants. Lorsque nous nous sommes retirés, les femmes nous crièrent : que les ouvri­ers de chez vous nous envoient du pain et des vête­ments pour que nous viv­ions mieux.

Nous demandâmes aus­si aux ouvri­ers à quoi ils s’intéressaient. Ils nous répondirent avec humeur : com­ment lire, quand on a faim ? Je demandai : Êtes-vous plus libres qu’avant ? À quoi ils répondirent oui, sans hésiter.

Je demandai encore : Qu’avez-vous cru, lorsque vous faisiez la révo­lu­tion ? – Nous avons pen­sé que les fab­riques nous appartiendraient.

Un soir, encore sous le coup du spec­ta­cle de tant de mis­ère, nous venions de rejoin­dre le train qui nous ser­vait de loge­ment, lorsque, au bout de notre table, s’assit, la pipe au bec, une sorte de nabot qui nous dévis­age de son haut. Façon de dire, car, vu sa taille, il était obligé de lever les yeux pour avoir nos têtes dans son champ visuel. Sur quoi le per­son­nage nous tint un véri­ta­ble ser­mon. Nous n’avions pas com­pris notre mis­sion, dit-il. Pri­mo, il nous était inter­dit d’avoir le moin­dre con­tact avec la Croix-Rouge alle­mande, – cette mis­sion dirigée, comme je l’ai déjà dit, par un homme vrai­ment humain, le pro­fesseur Müh­lens, qui nous avait don­né plus d’une indi­ca­tion pré­cieuse sur la meilleure façon de dis­tribuer nos vivres. Secun­do, c’était, de notre part, une très grave faute que d’avoir demandé à la ville de Spassk d’envoyer de nos pro­vi­sions aux paysans. Notre tâche était de procéder à un « place­ment pro­duc­tif » des vivres et par con­séquent, pour­suiv­it notre censeur, cette tâche devait con­sis­ter à con­tribuer au développe­ment de la petite indus­trie dans la région de Kazan, c’est-à-dire que nous ne devions dis­tribuer nos vivres qu’aux ouvri­ers tra­vail­lant dans cette branche de l’économie. Cela dit, non sans nous avoir égale­ment reproché un tas d’autres crimes, il exigea notre stricte soumis­sion aux autorités dont il était le représentant.

Je cher­chai en vain à lui faire com­pren­dre que la caté­gorie à laque­lle il nous dis­ait de lim­iter notre sec­ours avait quand même, si peu que ce fût à manger, tan­dis que, sans notre assis­tance, les paysans étaient pure­ment et sim­ple­ment con­damnés à crev­er de faim. Là-dessus, il sor­tit de sa poche un cer­ti­fi­cat où il était écrit noir sur blanc que nous étions tenus de lui obéir. De deux doigts, je mesurai la hau­teur de son front en lui déclarant que, étant déjà, anatomique­ment, un idiot, il ne pou­vait pas ne pas l’être aus­si en poli­tique ; non, ajoutai-je, je ne lui obéi­rais pas, et, s’il insis­tait, je m’en irais tout de suite.

Comme j’avais glis­sé dans mon dis­cours le nom de mon ami le grand tchék­iste Menchin­s­ki, notre héros à la pipe et au cer­ti­fi­cat prit peur et, lorsque je me fus retiré dans le coupé qui me tenait lieu de cham­bre, il vînt s’excuser, tout en se dis­ant d’accord que l’on dis­tribuât les vivres aux paysans du dis­trict de Spassk.

Quelques jours plus tard, je ren­trais quand même à Moscou, car, si le nabot qu’on nous avait envoyé était bien un par­fait crétin et avait com­pris sa mis­sion avec toute la sot­tise dont il pou­vait se mon­tr­er capa­ble, la tâche dont il était chargé n’en reflé­tait pas moins les véri­ta­bles inten­tions de l’administration supérieure. Or, je ne pou­vais me sen­tir d’accord avec une pareille direc­tive. Je pou­vais bien la com­pren­dre en théorie, mais tout mon être se cabrait. Devant les yeux, j’avais tou­jours les mis­érables rongés par la faim, à l’égard de qui la seule atti­tude pos­si­ble était de tout faire pour les arracher à la mort.

Départ.

Mon départ de Russie ressem­bla plutôt à une fuite devant l’excès décon­cer­tant des impres­sions. Aus­si longtemps que mon séjour en Russie se pro­longerait, il me serait impos­si­ble de les assim­i­l­er. Si j’avais eu bil­let et passe­port, je ne me serais même pas arrêté à Moscou, mais aurais immé­di­ate­ment pour­suivi ma route. Sim­ple­ment, mon visa mit bien une quin­zaine de jours à venir, puis, mon bil­let n’arrivant tou­jours pas, force me fut de rester encore dans la cap­i­tale. Chaque jour j’allais voir mes amis, surtout Véra Fign­er et Menchin­s­ki. J’interviewai aus­si le com­mis­saire du peu­ple à l’instruction publique, Lounatcharsky, de même que Semachko, com­mis­saire à la san­té, apprenant bien des choses que d’autres, depuis lors, ont déjà rap­portées avant moi, et me faisant en out­re ren­seign­er sur l’Allemagne par un per­son­nage impor­tant du mou­ve­ment de ce pays, que m’avait recom­mandé Radek.

Cepen­dant, j’attendais tou­jours mon bil­let, et tou­jours ce bil­let bril­lait par son absence. Je finis par en avoir assez et, un soir, quelqu’un de ma con­nais­sance étant venu me dire adieu avant de par­tir pour Pétro­grad, je mon­tai dans l’auto de mon vis­i­teur, puis, arrivé à la gare, m’installai sans bil­let dans un wag­on. Au con­trôleur qui me le récla­mait, je déclarai que je ne céderais qu’à la force, puis je me mis à répéter sans arrêt, en cri­ant de toutes mes forces : « Ya vratch Trotzko­vo !», c’est-à-dire : « Je suis le médecin de Trot­s­ki !» Ces mots eurent un effet mag­ique ; on me lais­sa dans le train, on me don­na même une place en wag­on-lit, et finale­ment j’arrivai à Pet­ro­grad. Là, notre train avait douze heures d’arrêt avant de repar­tir pour Nar­va et Reval. On m’invita à descen­dre de voiture, mais, vu qu’on m’avait volé dans le tram, à Moscou, tout l’argent que j’avais sur moi, je n’avais plus un sou vail­lant, et je préférai pass­er ces douze heures en wag­on, d’autant plus que je me dis­ais : « Main­tenant, j’y suis ; mais quant à savoir si on m’y lais­serait revenir sans bil­let, c’est une autre paire de manch­es. » Le lende­main, donc, nous repartîmes et, tou­jours sans bil­let, j’arrivai bel et bien à Reval.

… De Reval (où j’étais resté une journée), je fis, par Berlin, le voy­age de Zurich presque d’une traite. J’étais si rompu de fatigue et si abat­tu que rien ne réus­sis­sait à m’intéresser. Je n’avais plus dans la tête que les images de mon voy­age en Russie.

Réflexions sur la Russie.

Bien que vingt-deux années se soient écoulées depuis le petit fait suiv­ant, je me le rap­pelle comme s’il était d’hier. C’était en 1913, à Zurich, au sor­tir d’une réu­nion. Je ren­trais chez moi tout en devisant avec quelques émi­grés, mem­bres du groupe bolcheviste, et nous par­lions de la révo­lu­tion. Mes com­pagnons se représen­taient le « lende­main de la révo­lu­tion » sous les couleurs les plus aimables. Mais je leur dis : « La pre­mière con­séquence de la révo­lu­tion sera la famine, car le pro­lé­tari­at, par la force des choses, sera arraché à la pro­duc­tion, et les paysans se met­tront à la boy­cotter. » J’entends encore les grands éclats de rire des autres, que j’eus toutes les peines du monde à con­va­in­cre que j’avais par­lé sérieuse­ment. Car, dis-je, tout par­ti­sans que nous fus­sions les uns et les autres de la révo­lu­tion, nous n’en devions pas moins nous en représen­ter claire­ment les modal­ités réelles, en faisant abstrac­tion de nos pro­pres désirs.

Ain­si donc, il y avait beau temps que je me représen­tais, avec ma rai­son, la révo­lu­tion à peu près comme elle s’était réal­isée en Russie. Mais autre chose est de com­pren­dre un fait en rai­son, autre chose de l’accepter, quand il s’est pro­duit, comme une réal­ité de longtemps prévue et toute naturelle.

Je n’avais jamais comp­té que la révo­lu­tion ferait automa­tique­ment descen­dre le ciel sur la terre. Qu’elle dût s’accompagner d’une cru­elle guerre civile, la chose, pour moi, était aus­si antipathique qu’inévitable. Tout le côté destruc­tif de la révo­lu­tion russe, je le com­pre­nais, affec­tive­ment, comme un fait auquel on n’aurait rien pu chang­er, qui n’aurait pas pu être autrement. Mais ce qui, au vrai, m’angoissait, c’était l’insuffisance du pro­lé­tari­at au point de vue con­struc­tif. Cela aus­si, on y avait tou­jours insisté, en théorie, et l’on avait depuis longtemps cher­ché à éla­bor­er en Occi­dent des propo­si­tions pour pré­par­er la classe ouvrière à pren­dre en main la production.

Mais je n’avais pu me représen­ter que le pro­lé­tari­at serait tout ensem­ble si mag­nifique au point de vue mil­i­taire et, en tant que fac­teur de la pro­duc­tion, si faible.

Je m’étais sou­vent défié de l’optimisme puéril d’un Kropotkine prédis­ant l’apparition soudaine dans le peu­ple, au moment de la révo­lu­tion, de grandes capac­ités con­struc­tives. Mais le fait qu’il fal­lût presque lit­térale­ment pouss­er les ouvri­ers vers les fab­riques, les faire entr­er comme de force dans le cir­cuit de la pro­duc­tion, et qu’ils fis­sent preuve de si peu d’initiative, voilà ce qui, même pour moi le scep­tique, était stupéfiant.

J’aurais telle­ment voulu pou­voir don­ner tort aux bolchevistes de se mon­tr­er si despo­tiques, non point seule­ment dans la par­tie destruc­tive, mais aus­si dans la part con­struc­tive de la révo­lu­tion. Mais tout ce qu’on voy­ait, tout ce qu’on entendait mon­trait que la classe ouvrière ne pos­sé­dait pas assez d’initiative pour ren­dre le despo­tisme superflu.

J’avais voulu un social­isme lib­er­taire, et voilà que je ne pou­vais pas, pour la Russie, don­ner rai­son à ceux qui s’imaginaient pos­si­ble de s’en remet­tre pour con­stru­ire à la libre ini­tia­tive du pro­lé­tari­at. Je m’étais, dans le social­isme, représen­té le pain et la lib­erté pour tous, alors qu’il fal­lait en Russie se don­ner toutes les peines du monde pour attrap­er un morceau de pain et que la ques­tion de la lib­erté, de la pos­si­bil­ité, pour les hommes, de dis­pos­er d’eux-mêmes et de leur sort ne se posait même pas. Et cela non point avant tout du fait du gou­verne­ment d’un par­ti despo­tique, mais parce que la masse devait être oblig­ée à pro­duire, ne pro­dui­sait que com­mandée – et com­mandée rigoureusement.

Ma désil­lu­sion était désil­lu­sion quant aux capac­ités spon­tané­ment pro­duc­tives des mass­es. Au vrai, ma désil­lu­sion, c’était les mass­es. Je n’étais pas déçu par le bolchevisme ; j’étais déçu par le social­isme en général.

Et c’est pourquoi je pris la défense des bolchevistes devant les anar­chistes améri­cains Berck­mann et Emma Gold­mann, ren­con­trés à Berlin lors de mon retour, et qui croy­aient que les mass­es auraient pu pren­dre en main la pro­duc­tion si les bolchevistes ne les en avaient pas empêchées. Mais d’être obligé de défendre le bolchevisme me rendait mélan­col­ique. Mal­gré toutes les trist­esses que j’avais vues en Russie, je reve­nais avec le sen­ti­ment que le noy­au du par­ti bolchevik était sur la bonne voie, que certes d’énormes obsta­cles se dres­saient devant ces hommes, mais que nous devions pren­dre leur défense et tout faire pour leur faciliter la tâche. Il était facile de cri­ti­quer – mais la moin­dre mesure con­struc­tive exigeait un effort immense. Quant à nous – j’en étais plus que jamais per­suadé –, les mêmes dif­fi­cultés et les mêmes expéri­ences nous attendaient, si la révo­lu­tion éclatait dans nos pays.

Aujourd’hui, je peux for­muler tout ceci en quelques phras­es. Six mois après mon voy­age, je le pou­vais déjà. Mais non point à l’heure du retour. Je reve­nais miné, rongé de toutes parts – au pro­pre, si j’ose dire, par les poux, comme au fig­uré. Ce qu’il me fal­lait, c’était réfléchir : non pas seule­ment sur la Russie, mais sur la vie en général.

Je n’en voulais pas aux bolcheviks. J’en voulais à l’absurde fonc­tion­nement de la vie dans ce monde. D’ordinaire, cette vie, une sorte d’enduit pro­tecteur, de ver­nis la recou­vre. Je venais de la voir sans ce ver­nis. Tout ce que je fai­sais me parais­sait ridicule, au prix de ce qui se pas­sait là-bas, surtout dans les régions de la faim. Et ce sen­ti­ment-là, tout d’abord, je n’arrivai pas à m’en libér­er. De préférence, j’aurais voulu ne plus être – mais l’homme ne sor­tant générale­ment point volon­taire­ment de cette vie, même lorsqu’il la juge absurde, je fis de mon exis­tence deux parts : j’exerçais la médecine comme à l’accoutumée ; j’accomplissais mon tra­vail dans le par­ti de la façon voulue, comme un auto­mate, – et, d’autre part, je me reti­rai en moi-même, atten­dant sur ma chaise-longue que le sens de la vie voulût bien à nou­veau m’apparaître. Je lais­sais toute la vie défil­er devant mes yeux, atten­tif aux idées qui pou­vaient, ce faisant, me venir à l’esprit. Pro­vi­soire­ment, j’acceptai, bien qu’avec le sen­ti­ment d’une peu reluisante hypocrisie, la vie telle qu’elle m’entourait, vivant en somme sur cette hypothèse de tra­vail que je devais gag­n­er ma croûte, guérir mes malades et vaquer à mes oblig­a­tions dans le par­ti. Au-delà de cette hypothèse, c’était le néant, – sauf la recherche, sans la moin­dre idée pré­conçue, d’un sens raisonnable à quoi faire rimer la vie.

Le monde extérieur s’étant si hon­teuse­ment décon­sid­éré au cours des années les plus récentes, Je n’éprouvais aucune gêne à pren­dre au sérieux tout ce qui me pas­sait par la tête, ni même à le not­er dans de gros cahiers noirs. Dans la con­science de l’idiotie de ce monde, je pui­sais une assur­ance, une con­fi­ance en moi des plus solides.

Pour la mil­lième fois, je décou­vris le sens de la vie dans le fonc­tion­nement des phénomènes qui la com­posent, dans la sat­is­fac­tion des instincts. La faim et l’amour, c’était cela, l’«absolu », et tout esprit était bon, qui les ser­vait. Avoir des dons, des fac­ultés utiles pour calmer la faim, pour sat­is­faire l’amour – votre faim, votre amour, et la faim et l’amour de l’humanité, c’était cela, le sens de la vie.

Et comme je savais déjà depuis longtemps que, dans le monde actuel, plus que jamais, l’entr’aide est indis­pens­able, pour que tous puis­sent calmer leur faim et leur amour, – c’est par ce détour-là que, pour la énième fois, je redevins socialiste.

[/Fritz Brup­bach­er/]