La Presse Anarchiste

L’exemple irlandais

Une lutte séculaire pour l’indépendance

De
tous les peu­ples opprimés, l’un fit particulièrement
preuve d’une per­sévérance tenace et d’une ingéniosité
sans cesse renou­velée dans la lutte pour sa libération :
c’est le peu­ple irlandais. Et son his­toire est un livre ouvert pour
l’en­seigne­ment de tous les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires et
libérateurs.

Comme
en Algérie, un peu­ple de paysans s’op­po­sait par ses coutumes,
sa langue, sa reli­gion à des con­quérants qui peu à
peu s’in­stal­lèrent en colons dis­posant d’énormes
domaines. L’Ir­lande, comme l’Al­gérie, était
juridique­ment soudée à la « Métropole »
quoique les autochtones y gar­dassent un statut à part les
pri­vant des droits des habi­tants de cette métro­pole. L’Irlande
était en fait une colonie et son exploita­tion agri­cole et
sociale était prof­itable à une Angleterre en voie
d’in­dus­tri­al­i­sa­tion, d’en­richisse­ment et de libéralisation
internes. Selon Macaulay « La servi­tude de l’Ir­lande était
la con­di­tion de la lib­erté pour l’Angleterre ».
Depuis tou­jours la poli­tique anglaise avait évité toute
« assim­i­la­tion » de l’Ir­lande à
l’An­gleterre mais avait ten­du à ravaler l’île à
un niveau inférieur : à celui d’ex­u­toire pour
l’émi­gra­tion et l’exportation.

Un pays conquis

Une
pre­mière révolte ayant été réprimée
grâce à l’échec de l’aide espag­nole en 1600, les
Irlandais se soulevèrent à nou­veau en 1641 con­tre le
Roi d’An­gleterre. C’est Cromwell qui, en 1649, au nom de la
République d’An­gleterre parvien­dra à noy­er dans le sang
les efforts des Irlandais. Ceux-ci sont exter­minés en masse,
beau­coup, spé­ciale­ment les femmes, sont ven­dus comme esclaves
en Amérique, les spo­li­a­tions sont innom­brables au prof­it des
mil­i­taires qui ont par­ticipé à l’Expédition
d’Ir­lande et des négo­ciants qui l’ont financée.

« L’Acte
de Paci­fi­ca­tion » de 1652 con­fis­quera les biens des
Irlandais parce que catholiques ; ceux qui n’avaient pas pris
part à la rébel­lion reçurent des ter­res dans la
région la plus reculée et la plus pau­vre de l’île
(le Con­naught). Les autres furent réduits sur leur pro­pre sol
à la con­di­tion de « tenanciers »
c’est-à-dire de fer­miers tra­vail­lant pour les nouveaux
pro­prié­taires : les colons anglais.

Un
nou­veau soulève­ment n’est réprimé qu’après
2 ans de lutte (1689–1691) entre les par­ti­sans de l’ex-roi
d’An­gleterre et les « orangistes » par­ti­sans du
nou­veau roi protes­tant Guil­laume d’Orange.

L’Irlande
restera agri­cole et ne devra faire con­cur­rence à l’industrie.
Ses man­u­fac­tures ont été détru­ites en 1690.

Le
mécon­tente­ment paysan con­tre les colons se man­i­feste souvent.
Au XVIIIe siè­cle les « niveleurs »
ou « White­boys » veu­lent nivel­er les barrières
des propriétaires.

L’exemple
de la révo­lu­tion améri­caine accroît la
com­bat­iv­ité irlandaise. À l’ag­i­ta­tion rurale des
« coeurs de chêne » s’a­joute en 1779
l’or­gan­i­sa­tion dans le cadre de la mil­ice légale de 75.000
volon­taires qui avec Grat­tan obti­en­nent par le sim­ple poids de leur
présence quelques pre­mières réformes.

Dix
ans plus tard la Révo­lu­tion française à son tour
stim­ule la résis­tance irlandaise. Avec les restes dis­sous des
volon­taires est créée en 1791 la société
des « Irlandais Unis » par le révolutionnaire
égal­i­taire et athée Wolf Tone.

En
1796 les Irlandais Unis sont 500.000, le soulève­ment éclate
dans l’Est et le Sud puis dans le Nord avec à sa tête le
« Direc­toire Exé­cu­tif de la République
d’Ir­lande », en liai­son directe avec le Direc­toire de la
République Française qui envoie trop tard il est vrai
des corps de débar­que­ment. Les « Underdogs »
(Sales chiens), ban­des armées de paysans sont défaites.
La Révo­lu­tion n’est pas exportable.

En
1795 le Sud se soulève encore en vain à l’ap­pel des
Irlandais Unis.

La
supré­matie anglaise sera main­tenue sur ceux que l’on appelait
offi­cielle­ment « les anciens habi­tants du pays ».
Le Vice-Roi nom­mé par les Anglais définit lui-même
son gou­verne­ment comme « une gar­ni­son protes­tante qui
tient la terre, la mag­i­s­tra­ture et le pou­voir dans le pays, garantie
dans cette pos­ses­sion par la puis­sance et la suprématie
bri­tan­nique et à chaque instant prête à écraser
tout soulève­ment des vaincus ».

En
1801 pour se débar­rass­er des derniers ves­tiges légaux
de par­tic­u­lar­isme, l’« Union » est proclamée
entre l’An­gleterre et l’Ir­lande. « Union du requin et de
sa proie » dira Byron. Le par­lement irlandais est
sup­primé. L’Ir­lande enver­ra une petite minorité de
députés au Par­lement anglais et tout sera réglé
à Londres.

En
1803 les derniers « Irlandais Unis » avec le
mot d’or­dre « Indépen­dance Nationale et Liberté
de Con­science » font une vaine ten­ta­tive de coup de force
con­tre le Château de Dublin pour s’emparer du Vice-Roi. Leur
chef R. Emmet sera pendu.

Liberté de conscience et légalisme

Au
XIXe siè­cle la lutte libéra­trice porta
d’abord sur la ques­tion religieuse. En effet les Irlandais étaient
en grande majorité catholiques. Or seuls des protestants
pou­vaient être élus, avoir accès à la
fonc­tion publique, aux pro­fes­sions libérales, etc. Et, d’autre
part chaque Irlandais devait pay­er un lourd impôt
la Dîme — à la seule Église « établie »
(offi­cielle) : l’église angli­cane. Un essai de concordat
visant à faire aus­si de l’Église catholique un pilier
du régime bri­tan­nique en Irlande fut pro­posé par le
gou­verne­ment anglais (Pitt) à la hiérar­chie catholique
locale et romaine qui était bien enten­du dis­posée à
l’ac­cepter. Cette nou­velle alliance du trône et de l’au­tel fut
tenue en échec par l’opin­ion populaire.

L’« Association
Catholique » fondée en 1823 pre­nait avec O’Connell
l’aspect d’un vaste mou­ve­ment de masse. Par une cam­pagne d’élections
elle parvint à exiger des can­di­dats un engage­ment en faveur de
l’é­man­ci­pa­tion des catholiques. De grands propriétaires
furent bat­tus en 1828. O’Con­nell fut élu, refusa de prêter
ser­ment de fidél­ité à la « succession
protes­tante ». Son élec­tion annulée il fut
réélu. La guerre civile allait-elle se rallumer ?
L’é­man­ci­pa­tion des catholiques fut accordée en 1829,
nou­velle étape de ce que les Anglais appelèrent « la
poli­tique des caress­es et des coups de pieds ».

Puis
à par­tir de 1831–32 fut organ­isée la grève de la
Dîme. Les Irlandais ne payèrent plus l’im­pôt au
clergé qui rap­por­ta en 1834 seule­ment un huitième de
son taux. Une pre­mière réforme fut pro­mul­guée en
1834 et une sec­onde en 1838 réser­va son paiement aux
pro­prié­taires, les paysans béné­fi­ciant en plus
de l’am­nistie fiscale.

L’agitation
quit­ta alors le plan de l’op­po­si­tion religieuse. O’Con­nell avec la
« Ligue pour l’abo­li­tion de l’U­nion et l’indépendance
irlandaise » organ­isa une cam­pagne mon­stre de meetings
pour une Con­ven­tion Nationale. L’un en 1843 rassem­bla 250 000
per­son­nes et le suiv­ant devait en réu­nir un mil­lion quand il
fut inter­dit sous la men­ace d’une inter­ven­tion de l’artillerie.
O’Con­nell rec­u­la devant l’épreuve de force et dis­paru peu
après de la scène. D’autres mou­ve­ments allaient naître,
d’autres ques­tions allaient se pos­er et surtout la ques­tion agraire.

Lutte
agraire ou politique ?

Toutes
les ter­res du pays apparte­naient à 19 000 propriétaires
dont moins de 4 000 déte­naient 80 % des terres
cul­tivées. En face de cette toute petite oli­garchie foncière
d’o­rig­ine étrangère, un peu­ple entier de plusieurs
mil­lions d’habi­tants était réduit à l’état
de ten­anciers répar­tis en 5 class­es plus ou moins défavorisées
suiv­ant la longueur du bail et soumis à l’« éviction »
c’est-à-dire à être chas­sés de la ferme
quand il plai­sait au pro­prié­taire de résili­er le bail.

Depuis
longtemps les plus mis­érables des paysans acculés à
l’il­lé­gal­ité se regroupaient en sociétés
secrètes comme les « Rib­bomen » et se
réfu­giaient dans le brig­andage, le sab­o­tage, les crimes
agraires aux cris de « No Prop­er­ty » (pas de
Pro­priétés). Des polices spé­ciales avaient été
créées con­tre eux, véri­ta­bles corps
d’occupation.

Les
famines deve­naient de plus en plus fréquentes ; une
grande par­tie de la pop­u­la­tion devait choisir entre la mort ou
l’émi­gra­tion. L’Ir­lande est le seul pays d’Eu­rope dont la
pop­u­la­tion ait décru au XIXe siè­cle passant
de 8,5 mil­lions en 1845 4,4 mil­lions en 1901, alors que celle de la
Grande Bre­tagne allait de 25 à 40 mil­lions entre les mêmes
dates, et qu’au XVIIIe siè­cle elle n’at­teignait pas
le dou­ble de celle de l’Ir­lande (respec­tive­ment 8 et 4,5 millions).
Dans les trois années précé­dant 1848 la famine
redou­bla ain­si que les soulève­ments armés, les
attaques, la répres­sion, les déportations.

En
1848 alors que toute l’Eu­rope s’en­flam­mait un mou­ve­ment bien qu’à
l’o­rig­ine plus lit­téraire et roman­tique que poli­tique et, en
cela frère de tous les mou­ve­ments con­tem­po­rains (Jeune Europe,
Jeune Ital­ie, Jeune Alle­magne, Jeune Hon­grie, etc.) la Jeune Irlande
ten­ta une insur­rec­tion générale. Seule la province Sud,
le Mun­ster se soule­va et aucun appui ne vint des autres révolutions
d’Europe.

En
1850 est créée la « Ligue pour les droits
des ten­anciers ». Mais déjà il apparaît
que le prob­lème agraire ne pour­ra être résolu
isolé­ment par des réformes. Le sort des paysans est lié
à celui du peu­ple irlandais entier, se débar­rass­er des
pro­prié­taires ter­riens c’est se sépar­er de
l’Angleterre.

Les
Irlandais reçoivent alors l’aide de quelques-uns des plus
décidés d’en­tre eux, de ceux qui ont le plus
d’ex­péri­ence poli­tique et aus­si le plus de ressources
finan­cières et de moyens mil­i­taires : les Irlandais des
États-Unis. Avec leur appui est fondée l’I.R.B.
(Fra­ter­nité Répub­li­caine Irlandaise) dont les membres
sont appelés les feni­ans du nom d’un ancien héros
celte. Les feni­ans se livreront à une méthodique et
pro­gres­sive pré­pa­ra­tion de l’ac­tion révolutionnaire
clan­des­tine et publique : un enter­re­ment leur four­nit en 1861
l’oc­ca­sion d’un rassem­ble­ment de 100 000 per­son­nes à
Dublin. Ils allient la lutte pour la terre à la lutte pour la
république.

En
1867 le soulève­ment général qu’ils ont préparé
échoue en Irlande mais ils por­tent la guerre en Angleterre où
tra­vail­lent des dizaines de mil­liers d’Ir­landais. Ils essaient de
pren­dre d’as­saut des arse­naux (Chester), des pris­ons (Man­ches­ter),
d’en faire sauter d’autres (Lon­dres).

Après
une dure répres­sion le gou­verne­ment anglais alors libéral
avec Glad­stone, tente de se ral­li­er les Irlandais par des lois de
réforme notam­ment en faveur des ten­anciers (1869) mais qui
sont bien­tôt tournées par les propriétaires.

Réforme ou révolution ?

Le
syn­di­cal­iste ouvri­er Davitt crée la Ligue Agraire (Land
League) en 1879 tan­dis que l’idée de l’au­tonomie (Home Rule)
fait des pro­grès et que se crée un Par­ti Irlandais. Ce
par­ti bien enten­du minori­taire à Lon­dres invente et met au
point la tech­nique de l’ob­struc­tion par­lemen­taire. Puisque le
par­lement anglais ne veut rien faire pour les Irlandais ceux-ci
l’empêcheront de s’oc­cu­per même des affaires anglaises.
Util­isant toutes les ressources du règle­ment ils bloqueront
tous les débats de la Cham­bre en occu­pant la tri­bune à
tour de rôle par des dis­cours sans fin, des amendements
répétés, etc. Le règle­ment devra donc
être réfor­mé et le Par­ti Irlandais essay­era alors
d’une tac­tique de bas­cule entre les deux grands par­tis en se faisant
l’ar­bi­tre des majorités.

Mais
la lutte s’ex­as­père en Irlande. Les paysans résistent
aux évic­tions. En 1880 est inven­té le boy­cott du nom
d’un pro­prié­taire par­ti­c­ulière­ment dur, à qui
per­son­ne ne par­lera, n’achètera, ne ven­dra quoi que ce soit,
pour qui per­son­ne ne tra­vaillera et qui finale­ment sera ain­si obligé
par les paysans à quit­ter le pays. Deux années plus tôt
un Lord pro­prié­taire haï avait été
assas­s­iné sans que jamais on ne trou­vât de coupables.

La
Ligue Agraire est dis­soute, le chef du Par­ti Irlandais Par­nell « le
roi sans couronne de l’Ir­lande » empris­on­né. La
soeur de ce dernier prend alors la tête du mouvement.

La
société des « invincibles »
organ­ise le ter­ror­isme. Le secré­taire d’É­tat à
l’Ir­lande, sorte de Min­istre-rési­dent est tué (1882)
des atten­tats à la dyna­mite con­tre le Min­istère de
l’In­térieur à Lon­dres (1883) ou à la Cham­bre des
Com­munes (1885) font trem­bler le pou­voir. Les lois de répression
suc­cè­dent aux lois d’ex­cep­tions, « lois de
coerci­tions », lois scélérates (crimes
Bill). Les cours mar­tiales siè­gent pen­dant trois ans.

À
la Ligue Agraire a suc­cédé la « Ligue
Nationale » qui lance un « plan de campagne »
syn­di­cal­iste paysan.

Le
gou­verne­ment anglais devient de plus en plus insta­ble et divisé.
Le leader libéral Glad­stone ayant accep­té le principe
de l’au­tonomie « Home Rule » son par­ti est
vic­time d’une scis­sion de la part des « unionistes »
qui veu­lent garder l’Ir­lande unie à l’An­gleterre et appuient
les con­ser­va­teurs et la répression.

En
1888 le pape lui-même, à la demande du gouvernement
anglais, a lâché les Irlandais et par une encyclique
con­damné la lutte nationale, le Par­nel­lisme et la Ligue
Agraire entraî­nant une scis­sion dans le Par­ti Irlandais du Home
Rule. Des lois en faveur des ten­anciers arrivent à passer
(1885, 1891, 1903, 1909), per­me­t­tant le RACHAT des ter­res par les
paysans : l’É­tat prête aux paysans et donne des
primes aux pro­prié­taires. Les con­ser­va­teurs espèrent en
effet « tuer le Home Rule par de bons procédés »
c’est-à-dire réalis­er la réforme agraire pour
faire oubli­er la réforme politique.

Le
pro­jet de loi de Home Rule présen­té par les trois
gou­verne­ments libéraux suc­ces­sifs est repoussé, au
cours d’in­ter­minables et pas­sion­nés débats d’opinion
ana­logues à ceux de l’actuelle Loi-Cadre en France, en 1886
par les cham­bres, en 1892 accep­té par les Cham­bres mais rejeté
par les Lords, en 1905 encore adop­té par les Cham­bres mais
rejeté par les Lords en 1912 et 1913. Ce qui décidera
les Libéraux à reformer la Cham­bre des Lords, si bien
que le veto de cette Cham­bre haute étant devenu sus­pen­sif la
loi le Home Rule pour­ra enfin être signée en septembre
1914. Mais d’autres événe­ments ont sur­gi dans le monde
et en Irlande ren­dant la réforme vaine et dépassée.

Les
lenteurs et l’échec de l’ac­tion par­lemen­taire ont poussé
l’Ir­lande à se repli­er sur elle-même dans l’action
révo­lu­tion­naire et le séparatisme.

Retour à l’action révolutionnaire

En
1893 est fondée la Ligue Gaélique qui entre­prend de
défendre la langue irlandaise celte. Alors qu’en 1800 encore
la moitié des Irlandais la par­laient, les famines,
l’émi­gra­tion, les évic­tions, les persécutions
divers­es on fait que seule­ment un quart en 1851 et un huitième
en 1911de la pop­u­la­tion reste d’ex­pres­sion gaélique (celte).
Des cours pour adultes sont ouverts en liai­son avec la « Société
pour l’Or­gan­i­sa­tion Agri­cole Irlandaise » fondée en
1894 par Plumkett et qui jette les bases d’un vaste mouvement
coopératif. S’ap­puyant sur ces deux organ­ismes Griffith,
s’in­spi­rant des expéri­ences sud-africaine et hon­groise, fonde
le SINN-FEIN tra­duc­tion gaélique du mot d’or­dre hon­grois Deak
« Soi-même » que l’on peut rap­procher de
la devise du Risorg­i­men­to « l’I­talia Fara da se ».
Le Sinn Fein refuse les com­pro­mis et les trac­ta­tions et veut donner
aux Irlandais la force de s’or­gan­is­er par eux-mêmes sur place
par la résis­tance pas­sive (ces­sa­tion du paiement des impôts,
etc.) et le boy­cott de ce qui est anglais. « Vivre en
Irlande comme si les Anglais n’ex­is­taient pas. » Procédés
qui seront prônés avec com­bi­en de suc­cès par le
tol­stoïen Gandhi.

Si
le Sinn Fein demandait plus que la sim­ple autonomie du Home Rule, et
pré­con­i­sait le séparatisme et une République
indépen­dante, sur le plan social il était lui-même
à son tour dépassé par le mou­ve­ment ouvri­er. Et
à par­tir d’août 1913 les grèves de Dublin
deve­naient de plus en plus menaçantes pour le régime,
l’idée de la « République des travailleurs »
prônée par J. Larkin fai­sait son chemin, avec l’appui
d’ailleurs du mou­ve­ment ouvri­er syn­di­cal­iste et social­iste anglais.
Les ouvri­ers s’ar­ment et for­ment l’I.C.A. (l’Ar­mée citoyenne
irlandaise) ayant à sa tête Conol­ly puis bientôt
le fen­ian Pearse.

Mais
les ouvri­ers ne sont pas les seuls à s’armer. La politique
anglaise est enfin par­v­enue à crier une divi­sion dans le
peu­ple irlandais. Son appui elle l’a cher­ché dans une partie
de la pop­u­la­tion de l’Ul­ster, Nord du pays descen­dant d’immigrants
écos­sais protes­tants tra­di­tion­nelle­ment « Orangistes »
et ayant tou­jours joui d’un régime social et agraire
priv­ilégié. Ces « Orangistes »,
avec Car­son, lèvent 80 000 mili­ciens d’une « armée
volon­taire ». En réponse Red­mond lève
100 000 volon­taires nation­al­istes. Les uns et les autres
cherchent à importer clan­des­tine­ment des armes d’Allemagne.
Bien enten­du les forces armées anglais­es inter­cep­taient et
pour­chas­saient l’arme­ment des nation­al­istes tan­dis qu’elles
lais­saient faire les orangistes et refu­saient même de
« main­tenir l’or­dre » en Ulster.

À
la fin juil­let 1914 toute con­cil­i­a­tion est recon­nue comme impossible
et écla­tent les pre­mières escar­mouch­es de la guerre
d’indépendance.

Au
même moment com­mence la Pre­mière Guerre mon­di­ale. Le
gou­verne­ment anglais fait appel aux Irlandais en échange du
Home Rule promis. Bien que la farce soit usée elle prend quand
même un peu. Les Volon­taires de Red­mond se divisent :
cer­tains avec leur chef acceptent de défendre leur oppresseur
sécu­laire et une roy­auté haïe con­tre une Allemagne
avec qui ils n’ont jamais eu aucun démêlé. Ils
pren­nent le nom de « Volon­taires Nationaux » et
envoient deux divi­sions en Europe. Les autres avec la jeunesse
con­sid­érant que toute dif­fi­culté de l’An­gleterre est
une occa­sion pour l’Ir­lande restent sur place pour pré­par­er la
guerre civile sans par­ticiper au con­flit mon­di­al et s’or­gan­isent en
« Volon­taires irlandais ». Le gouvernement
anglais en guerre con­tre la « Triple:-Alliance »
red­oute plus que tout la pos­si­ble « Triple-Alliance
intérieure con­tre la guerre » celle des Mouvements
Ouvri­er, Irlandais et Fémin­iste. Pour faire patien­ter les
Irlandais. Il pro­mulgue enfin la loi de Home Rule en sep­tem­bre 1914.
Tout en sus­pen­dant son
appli­ca­tion à cause de la guerre.
l’Ir­lande ne sera encore même pas autonome. 

L’action
révo­lu­tion­naire est de plus en plus proche. Case­ment part en
mis­sion auprès des feni­ans d’Amérique pour trou­ver des
sub­sides et dans les camps de pris­on­niers irlandais en Allemagne
lever des com­bat­tants, il trou­ve surtout 20 000 fusils. Le
soulève­ment général est prévu pour Pâques
1916 par les Volon­taires. L’échec du débar­que­ment des
fusils le fait décom­man­der. Seule la sec­tion de Dublin des
volon­taires part à l’at­taque. Les bâti­ments publics de
la cap­i­tale sont pris sauf le Château. La République est
proclamée. Les Anglais met­tent sept jours à reconquérir
la ville. Pearse devenu
com­man­dant en chef de l’I.R.A. (Armée Républicaine
Irlandaise, héri­tière de l’I.R.B. et de l’I.C.A.) et
Prési­dent du gou­verne­ment pro­vi­soire
Conol­ly et 5 autres organ­isa­teurs de l’in­sur­rec­tion sont fusillés.

Après
la répres­sion les Anglais ten­tent en vain de réu­nir une
Con­ven­tion. Le Sinn Fein, vain­queur des élec­tions refuse de
siéger. Le gou­verne­ment anglais essaye aus­si d’im­pos­er la
con­scrip­tion oblig­a­toire. Le Sinn Fein déclare y oppos­er une
résis­tance active. Les volon­taires reparais­sent L’épiscopat
lui-même nie au gou­verne­ment le droit de lever des conscrits.
L’armistice de 1918 survient alors.

Le choc décisif

Avant
la fin de l’an­née des élec­tions générales
sont gag­nées par le Sinn Fein. Il refuse à nou­veau de
siéger à West­min­ster et réu­nit les députés
à Dublin en « Dail », Assemblée
d’Ir­lande qui s’af­firme la con­tin­u­a­tion de la République
proclamée en 1916. C’est la nais­sance d’un deuxième
pou­voir qui con­teste le pou­voir offi­ciel. De Valera président,
empris­on­né s’é­vade et recueil aux États-Unis le
pre­mier emprunt de la République. Le pays est en proie à
une guéril­la générale, les sab­o­tages sont
innom­brables. L’Ar­mée anglaise ne suf­fit plus. Des corps
spé­ci­aux de police sont créés comme. les « Black
and Tan », les « Noirs et Bruns ».
(selon leur uniforme).

Finalement
l’im­péri­al­isme bri­tan­nique se décide à faire la
part du feu. Le partage de l’Ir­lande ou « Partition »
est décidé en 1920. Un Home Rule mit­igé est
accordé… au Nord. En effet, les Anglais peu­vent compter sur
la pas­siv­ité de la par­tie protes­tante de la pop­u­la­tion et
l’aide des « Orangistes » pour garder le
con­trôle de la région de Belfast où sont leurs
plus con­sid­érables investisse­ments cap­i­tal­istes (usines de
tex­tile, pre­mier chantier naval du monde, etc.). La province
septen­tri­onale sera donc découpée : 6 comtés
de l’Ul­ster sur 9 seront détachés du reste de l’île.
2 autour de Belfast à majorité net­te­ment orangiste, 2
en arrière d’avis partagé et 2 autres net­te­ment contre
le partage. Tant bien que mal, par le bon vouloir de l’impérialisme
ils for­mèrent une entité admin­is­tra­tive nouvelle
« L’Ir­lande du Nord » qui reçut un
Par­lement à Stor­mont en 1921.

Dans
le Sud aux élec­tions de la même année tous les
can­di­dats répub­li­cains sont élus sans con­cur­rents. Par
les négo­ci­a­tions de Lon­dres (1921) les Irlandais sont
con­traints de choisir entre le statut de Domin­ion ou une « guerre
immé­di­ate et ter­ri­ble » selon la men­ace du
gou­verne­ment tou­jours libéral de Lloyd George.

La
plus grande par­tie du pays for­mera l’É­tat libre d’Ir­lande ou
Eire au sein de l’empire bri­tan­nique et devra recon­naître la
Par­ti­tion. Le Sinn Fein se divise entre ceux qui acceptent la
rat­i­fi­ca­tion avec Gif­fith et ceux qui refusent avec De Valera et
repren­nent les armes.

Une
nou­velle guerre civile éclate, qui dur­era un an, au cours de
laque­lle les Anglais pren­nent une deux­ième fois Dublin contre
les Républicains

En
1923 les répub­li­cains avec De Valera acceptent le
cess­es-le-feu tout en gar­dant les armes. En 1926 De Valera se
ral­liera à son tour au régime lais­sant seuls dans
l’op­po­si­tion con­trainte à nou­veau à la clandestinité
les extrémistes du Sinn Fein avec l’Ar­mée Républicaine
I.R.A. Il par­ticipera au pou­voir et à la répression
con­tre les groupe­ments d’ex­trême gauche républicains,
fémin­istes, com­mu­nistes agraires. Il gou­vern­era même
seul avec son par­ti de 1932 à 1948. En 1939 les atten­tats ont
repris en Irlande du Nord et même en Grande Bre­tagne. De tous
les Domin­ions l’Eire refusera seule d’en­tr­er en guerre. En 1949 la
République est proclamée. L’Ir­lande quitte le
Com­mon­wealth. Seule­ment les 6 comtés du Nord restent rattachés
au « Roy­aume-Uni de Grande-Bre­tagne et d’Ir­lande du Nord »
avec une cer­taine autonomie que n’ont jamais reçue aucune
autre par­tie de l’U­nion ni l’É­cosse ni le pays de Galles !
C’est là que l’I.R.A. con­tin­ue son action révolutionnaire.

Seulement un État
de plus ?

Ainsi
les Irlandais achèvent-ils sous nos yeux un long processus
d’é­man­ci­pa­tion que l’on peut appel­er aus­si une révolution.
Expéri­ence pas­sion­nante d’un peu­ple ayant éprouvé
et sou­vent inven­té tous les moyens de lutte légaux ou
illé­gaux, vio­lents ou non-vio­lents, depuis la grève de
l’im­pôt, le boy­cott des biens et des gens, les manifestations
de masse jusqu’à la grève ouvrière et la grève
armée, toutes les tac­tiques par­lemen­taires de la collaboration
gou­verne­men­tale jusqu’à l’ob­struc­tion systématique,
tous les sab­o­tages poli­tiques et économiques depuis le coup de
force isolé, l’at­ten­tat indi­vidu­el jusqu’au ter­ror­isme, à
la guéril­la et au soulève­ment généralisé ;
tous les modes d’or­gan­i­sa­tion : sociétés secrètes,
ligues nationales ou religieuses, par­tis clan­des­tins ou déclarés,
syn­di­cats agri­coles ou ouvri­ers, for­ma­tions armées officielles
ou secrètes ; tous les appuis à l’intérieur
comme à l’ex­térieur depuis l’opin­ion publique,
pop­u­laire, ouvrière ou libérale du pays impérialiste
lui-même jusqu’auprès des émi­grants installés
dans ce pays ou ailleurs, auprès de tous les autres peu­ples en
révo­lu­tion comme auprès, même, d’impérialismes
rivaux.

Si
le résul­tat final un
État irlandais et une classe dirigeante irlandaise
n’a rien en soi qui sat­is­fasse l’a­n­ar­chisme, du moins cette lutte
vaut par elle-même notre admi­ra­tion, par l’énergie
pop­u­laire qu’elle a nour­rie, mais aus­si par ce qu’elle a conquis :
la Terre et la Lib­erté. La terre à celui qui la
tra­vaille, la lib­erté d’être soi-même avec ses
car­ac­tères nationaux. Assuré­ment la petite propriété
même tem­pérée de coopératisme n’est pas un
idéal suff­isant et d’autres lib­ertés sont nécessaires.
Cette révo­lu­tion, comme beau­coup d’autres, a amené une
nou­velle classe au pou­voir, mais un peu­ple a fait un pas de plus pour
saisir en main ses destinées.

Un
peu­ple de paysans certes plus « arriéré »
que la nation dom­i­nante, alors la plus « avancée »
du monde, a tenu tête au siè­cle du pro­grès au
pre­mier pays indus­triel, à la plus grande puis­sance militaire
seule­ment séparés par un seul bras de mer. Bien qu’en
proie à la plus obscu­ran­tiste et à la plus totalitaire
des reli­gions, le catholi­cisme, il a eu rai­son du plus libéral
des régimes poli­tiques de ce temps, il a eu rai­son con­tre lui,
juste­ment parce que son état même de pays sous-développé
était un témoignage, un reproche vivant à
l’im­péri­al­isme, à la civil­i­sa­tion mod­erne imposée
de l’extérieur.

Comme
les Polon­ais face aux Alle­mands ou les Algériens face aux
Français ils avaient la rai­son de ceux qui n’ont rien d’autre
que leur faim et leur révolte.

J.P