La Presse Anarchiste

Procédés de formation

Survivances d’États
de type ancien

En
règle générale les États contemporains
ont tous pris une forme nationale après être passés
par dif­férents stades.

Bien
que nous viv­ions à l’ère du grand cap­i­tal­isme, de
mono­pole ou d’É­tat, de nom­breux peu­ples sont restés à
un stade féo­dal pré­cap­i­tal­iste ou même
esclavagiste, ou encore com­mu­niste prim­i­tif. De même certaines
sociétés ont-elles pu encore de nos jours vivre en
dehors de l’É­tat national.

Les
États de type théocra­tique
sont excessivement
rares. Le seul véri­ta­ble est celui du Vat­i­can fondé par
Mus­soli­ni en 1944, résur­gence des États de l’Église,
étab­lis sur la fausse « dona­tion de Constantin »
et sur la volon­té de Charle­magne mais sup­primés par la
monar­chie ital­i­enne en 1870.

L’ordre
de Malte ayant toutes les car­ac­téris­tiques juridiques d’un
État sou­verain a per­du pour­tant le prin­ci­pal : son
ter­ri­toire en 1798 du fait de Bona­parte. C’est le dernier ordre
religieux de ce genre depuis la sup­pres­sion de la souveraineté
des jésuites sur le Paraguay, des « chevaliers »
alle­mands et « porte-glaive » dans les pays
bal­tiques, des « Tem­pli­ers » en Occident
chré­tien et des « Assas­sins »
leurs précurseurs à tous
dans l’Ori­ent musulman.

Seules
demeu­rant autonomes la République des monastères du
Mont Athos en Grèce et enfin le Thibet.

Sociétés
de céli­bataires, vivant en marge de l’activité
économique, ces États ont besoin pour recruter leurs
mem­bres et sub­venir, d’une aide soit perpétuellement
renou­velée de l’ex­térieur (Vat­i­can), soit puisée
sur une pop­u­la­tion exploitée (Bal­tique, Thibet).

Des
innom­brables Villes libres du Moyen Age très peu ont
survécu jusqu’à l’époque mod­erne. Les dernières
des Républiques citadines et marchan­des : Gènes,
Luc­ques, Venise, Dubrovnik, Dantzig furent détru­ites par la
Révo­lu­tion française ou Napoléon ou par la
révo­lu­tion de 1848 (Cra­covie, Franc­fort). Jusqu’au début
du XXe siè­cle seules avaient gardé des
restes d’au­tonomie les trois têtes de la Hanse : Lübeck,
Ham­bourg, et Brême.

Le
XXe siè­cle n’a vu appa­raître en ce genre que
quelques rares créa­tions éphémères
des­tinées à sat­is­faire un ou plusieurs impérialismes
extérieurs : Tanger, Dantzig, Memel, Rije­ka (Fiume),
Alexan­drette (Haty), Tri­este. Le des­tin de Sin­gapour ou peut-être
demain de Hong-Kong ou Dji­bouti ne sem­ble pas devoir faire exception.

Le
fait impor­tant n’est pas seule­ment que ces États-Villes ne
sont plus aux dimen­sions du monde mod­erne mais aus­si, ne
cor­re­spon­dent à rien de spon­tané sur le plan local, ils
n’ont jamais été que des com­pro­mis aménagés
tout d’un coup entre espaces poli­tiques (État), économiques
(Marché) et affec­tifs (Nation) plus grands.

L’un
des car­ac­tères de l’É­tat-nation est son abandon
pro­gres­sif con­join­te­ment à sa jus­ti­fi­ca­tion théocratique
anci­enne (droit divin) de son aspect dynas­tique. La volonté
nationale rem­plaçant le « bon plaisir »
du monar­que. Le sou­verain est devenu, en théorie le peu­ple, en
fait un État imper­son­nel. La grande majorité des États
actuels a quit­té la forme monar­chique alors qu’il y a
cinquante ans à peine, seuls, la Suisse, les États
d’Amérique et la France étaient dans ce cas.

La
Monar­chie
sub­siste comme un vague décor sans valeur
poli­tique dans quelques rares États d’Eu­rope du Nord-Ouest
(Angleterre, Bénélux, Scan­di­navie) ou d’Extrême-Orient
(Japon, Siam) et comme un fan­tôme dans ces fantômes
d’É­tats que sont dev­enues les Prin­ci­pautés indiennes,
malais­es, indonési­ennes ou africaines, la plu­part islamiques.

Ce
n’est qu’au Moyen Ori­ent que sub­sis­tent encore des Principautés
à l’é­tat pur dont l’u­nique rai­son d’être réside
dans la monar­chie qui les a créée. Roy­aume saoudite,
hachémites (Irak, Jor­danie), Éthiopie et petits
émi­rats, cheikhats, imanats, sul­tanats arabes.

Assez
sem­blables et par­fois con­fon­dus avec eux furent les États
régionaux
dont l’Alle­magne et l’I­tal­ie for­ment le type :
morceaux d’un même peu­ple partagé en souverainetés
mul­ti­ples. L’Autriche actuelle peut être considérée
comme de ce type d’É­tat puisque créé et maintenu
séparée de l’Alle­magne pour des raisons d’équilibre
diplo­ma­tique, de même sans doute la majorité des États
lati­no-améri­cains et cer­taine­ment des États arabes.

Balkanisation ou unité nationale

L’antique
maxime « Divis­er pour régn­er » a
tou­jours présidé à l’ap­pli­ca­tion du droit divin
inter­na­tion­al ou plutôt inter éta­tique. Les nations
puis­santes et déjà for­mées ont tout fait pour
main­tenir dans un état de faib­lesse et de mor­celle­ment les
rivales pos­si­bles. Ain­si l’Es­pagne, la France et l’Autriche
maintin­rent-elles pen­dant trois siè­cles la divi­sion de
l’I­tal­ie. Ain­si les traités de West­phalie (1648) eurent-ils
pour résul­tat d’ag­graver la dés­in­té­gra­tion de
l’Alle­magne pour plus de deux siè­cles, au plus grand prof­it de
ses voisins. Ain­si l’An­gleterre et les États-Unis, qui avaient
soutenu la révolte des colonies du Nou­veau Monde pour pouvoir
mieux éten­dre leur influ­ence économique, s’opposent-ils
avec suc­cès à leur fédéra­tion en
États-Unis d’Amérique latine. Ain­si les intérêts
rivaux de l’Autriche et de la Russie puis de l’Alle­magne et de la
France et même, de l’An­gleterre et de l’I­tal­ie empêchent-ils
toute union danu­bi­enne ou balka­nique entre les pays libérés
des Turcs, d’où la créa­tion d’une bonne demi-douzaine
d’É­tats nou­veaux dans cette pénin­sule des Balka­ns. Le
terme de « Balka­ni­sa­tion » désigne
depuis une mosaïque de petites unités séparées
prenant la place d’une grande entité poli­tique antérieure.
Terme d’un emploi peut-être abusif puisque les nations créées
dans les Balka­ns cor­re­spondaient pour la plu­part à des peuples
bien dif­férents (ayant cha­cun sa langue). Il n’en fut pas
tou­jours de même ailleurs. Et en par­ti­c­uli­er à l’égard
de la nation arabe quand le même procédé fut
appliqué aux pays de la « Révolte du
désert » con­tre les Turcs par les impérialismes
fran­co-anglais avides de se partager le pét­role et désireux
de ne pas laiss­er s’établir l’É­tat arabe unique promis
par Lawrence. Ain­si furent découpés au cordeau à
tra­vers les vastes éten­dues qui sépar­ent la
Méditer­ranée du golfe Per­sique ces ter­ri­toires à
man­dats abstraits à forme géométriques :
Syrie, Irak, Tran­sjor­danie, Pales­tine. La France pous­sa encore la
chose plus loin en essayant de « balka­nis­er » à
son tour la Syrie en 5 États autonomes (Alexan­drette,
Alaouites, Liban, Djebel Druse, Damas, Alep.) « Solution »
ana­logue à cer­tains pro­jets actuels pour l’Algérie.
Même ten­ta­tive de la part des Néer­landais vis-à-vis
de l’In­donésie dont l’es­sai de découpage en une
douzaine d’É­tats échoua aussi.

Face
à ces essais de divi­sions arti­fi­cielles se sont développés
les mou­ve­ments qui aboutirent au siè­cle dernier à
l’u­nité nationale de l’I­tal­ie et de l’Alle­magne (1866–1871)
mais aus­si à celle de la Roumanie et de la Bul­gar­ie divisées,
l’une en Mol­davie et Valachie, l’autre en Bul­gar­ie et Roumélie
par les soins des impéri­al­ismes rivaux.

Les
années qui vien­nent vont nous dire si le XXe siècle
sera celui de l’u­nité arabe comme le XIXe fut celui
de l’u­nité ital­i­enne et allemande.

Partage et partition

Depuis
1945 quelques nations sont restées partagées entre les
zones d’in­flu­ence des deux grands impérialismes :
Alle­magne, Corée, Viet­nam et dans une cer­taine mesure Chine
sont restés divisés en deux États l’un de type
cap­i­tal­iste et l’autre marxiste.

Mais
il est d’autres partages, organ­isés par l’impérialisme.
Par un impéri­al­isme en retraite : le dom­i­na­teur qui voit
son règne s’achev­er quitte dif­fi­cile­ment le pays exploité
sans essay­er de pro­longer son influ­ence en faisant la part du feu ou
en le lais­sant pro­fondé­ment divisé.

Le
meilleur moyen de trou­ver un pré­texte pour divis­er un peuple
est de faire appel à la reli­gion. Ain­si firent les Espagnols
qui, aux Pays-Bas révoltés, ten­tèrent de se
con­cili­er les catholiques con­tre les calvin­istes et réussirent
à oppos­er pour longtemps ce qui allait devenir les deux États
hol­landais et belge. Mais c’est l’im­péri­al­isme anglais qui fut
le maître en la matière. Il com­mença par
l’Ir­lande ou la « Par­ti­tion » sépara un
frag­ment du Nord (découpé de façon à être
d’une étroite majorité protes­tante) de l’« Eire ».
Puis la même opéra­tion fut recom­mencée en Inde,
où, après avoir sus­cité un antagonisme
arti­fi­ciel entre musul­mans et hin­dous, il fut pos­si­ble de créer
un « Pak­istan », lui-même divisé
en deux, séparé de l’Inde indépendante :
pour faire coïn­cider ce partage avec la réalité
humaine, his­torique et économique négligée,
d’énormes échanges de pop­u­la­tion furent effectués
de part et d’autre des nou­velles fron­tières (10 millions
env­i­ron dans chaque sens). Néan­moins il fut impos­si­ble de
ren­dre homogène la pop­u­la­tion des deux États où
demeurent d’im­por­tantes minorités : 40 mil­lions de
musul­mans restèrent en Inde et 10 mil­lions d’hin­dous au
Pak­istan (respec­tive­ment plus de 10 % et 12 % de la
population).

Procédé
iden­tique en Pales­tine où l’on parvint à élever
à son parox­ysme l’hos­til­ité entre Juifs et Arabes
(musul­mans ou chré­tiens) et à créer un
« Israël » séparé
rassem­blant le peu­ple­ment Juif et où les Arables eurent à
choisir entre par­tir ou devenir des citoyens de sec­onde zone :
sur une pop­u­la­tion totale du nou­v­el État de 2 millions,
650 000 Arabes par­tirent et plus de 150 000 restèrent,
con­sti­tu­ant quand même une minorité de plus de 10 %.

« Partition »
encore en Malaisie où l’An­gleterre est arrivée
jusqu’i­ci à sépar­er de la pénin­sule en majorité
musul­mane organ­isée en « Fédération
Malaise » l’île de Sin­gapour à majorité
chinoise.

« Partition »
enfin pour pro­longer l’oc­cu­pa­tion anglaise à Chypre que le
pro­jet de Rad­cliffe voulant découper de l’île grecque
les quelques dis­tricts de pop­u­la­tion musul­mane turque.

La
France, elle aus­si, a réus­si sa petite « partition »
en séparant de la Syrie à majorité musulmane
le Liban côti­er en par­tie chré­tien. Il est douteux
qu’elle réus­sisse le même coup en retran­chant de
l’Al­gérie, les zones côtières oranaise ou
algéroise à peu­ple­ment européen.

Dans
chaque cas, le partage ou « Par­ti­tion » tend
par l’ex­is­tence de deux États à provo­quer l’apparition
de deux « nations » dis­tinctes et si possible
enne­mies. La faus­seté de telles solu­tions est patente
puisqu’elles ne font appel qu’à la haine et qu’elles
n’in­stau­rent en principe fon­da­men­tal que l’intolérance.

Irrédentisme et plus grande nation


s’ar­rête la légitime unité nationale et où
com­mence l’im­péri­al­isme aux dépens des peu­ples voisins
cela est sou­vent fort dif­fi­cile à dire, tant il est vrai qu’il
n’y a pas de lim­ites naturelles aux peu­ples et que des phénomènes
per­ma­nents d’os­mose devraient unir les pop­u­la­tions divers­es plutôt
que les sépar­er. Il n’est pra­tique­ment pas un seul État
qui estime sincère­ment et durable­ment avoir fait le plein de
ses nationaux pos­si­bles et n’avoir plus de reven­di­ca­tions con­tre ses
voisins. Défendre une minorité opprimée à
l’é­tranger serait sans doute louable si les des­seins de l’État
ne visaient invari­able­ment à en prof­iter pour d’éternels
agran­disse­ments. L’I­tal­ie unifiée ayant été
réal­isée (1870) l’É­tat con­sid­éra certains
ter­ri­toires encore étrangers comme « l’I­tal­ie non
ren­due », l’« Italia irre­den­ta » et
en 1915 entra en guerre pour les obtenir, après avoir créé,
avec le social­iste Mus­soli­ni, un courant « interventionniste »
dans le mou­ve­ment ouvri­er jusque-là hos­tile à toute
guerre. Mais l’É­tat ital­ien foulant aux pieds le principe des
nation­al­ités qu’il ait invo­qué util­isa le retour du
Trentin pour annex­er le Tyrol mérid­ion­al alle­mand, et celui de
Tri­este et de quelques petits ports par­tielle­ment ital­iens pour
annex­er l’Istrie yougoslave et ten­ter d’en faire autant avec la
Dalmatie.

Chaque
nation ne se con­sid­ère générale­ment qu’en partie
réal­isée et idéale­ment tente à devenir
une sorte de nation totale aux dépens des autres.

Il
y a d’abord les provinces encore séparées qu’il faut
racheter, réu­nir : réu­nion se dit « Anschluss »
en alle­mand, « Enos­sis » en grec, évoquant
ici l’u­nion de l”Autriche et là celle de Chypre.

Puis
il y a tous les ter­ri­toires où vivent ou ont vécu des
pop­u­la­tions sem­blables, ou bien qui ont été reliés
à un moment don­né, ou qui devraient l’être, c’est
la plus grande France, la grande Alle­magne, le grand Hanisme en
Chine. Le Panger­man­isme opposé au panslav­isme. Le
pan­hel­lénisme qui, à cause du lit­toral grec a voulu
annex­er la moitié de l’Asie mineure (1920), le pantouranisme
qui veut unir les pop­u­la­tions turques jusqu’en Asie cen­trale, le
panara­bisme, le pani­sis­lamisme beau­coup plus vaste et aus­si fumeux
que l’idée d’une civil­i­sa­tion chrétienne.

Hors
de la nation réelle ou idéale il y a enfin la
col­lec­tiv­ité de tous les émi­grants et descendants
d’émi­grants : « Roman­istas » pour
les Ital­iens, « His­panidad » pour les
Espag­nols, « Deutschum » pour les Allemands.

Au
bout du compte le monde entier appar­tient à chaque nation.

Sitôt
unie ou indépen­dante chaque nation n’a rien de plus pressé
que de se don­ner une armée et d’émet­tre des prétentions
sur les ter­ri­toires voisins. Pour mas­quer la non-solu­tion des
prob­lèmes internes l’É­tat relance vers l’extérieur
un nation­al­isme que l’on pour­rait croire assou­vi. C’est un dérivatif
tout trou­vé au mécon­tente­ment pop­u­laire
des par­tis peu­vent être créés à cet effet,
par­tis « annex­ion­nistes », « impérialistes »,
« irré­duc­tistes », et les partis
exis­tants enfourchent à leur tour ce cheval de bataille.

Le
ressen­ti­ment canal­isé vers l’ex­térieur rend moins
exigeant à l’in­térieur, et fait taire toute
reven­di­ca­tion sociale comme reflé­tant un manque de
patri­o­tisme. Ain­si fut util­isée la ques­tion d’Alsace-Lorraine
par la IIIe république, comme celle des territoires
de l’Est par l’Alle­magne de Bonn. Il y a quelques années toute
l’ac­tiv­ité ver­bale des par­tis ital­iens mêmes de gauche
et d’ex­trême gauche aboutis­sait à un même point :
Trieste.

Ce
trans­fert de toute l’ac­tiv­ité poli­tique appar­ente et de toute
l’af­fec­tiv­ité publique vers des buts extérieurs est
par­ti­c­ulière­ment frap­pant chez les jeunes nations.

Sitôt
la Bul­gar­ie unifiée la bour­geoisie de ce pays lance le peuple
dans la pour­suite idéale de la « Grande Bulgarie »
et de l’an­nex­ion de la Macé­doine provo­quant des guerres
frat­ri­cides entre peu­ples balkaniques.

Sitôt
que l’É­gypte se débar­rasse des Anglais elle tente
d’an­nex­er le Soudan.

Sitôt
le Maroc indépen­dant il veut englober la Mauritanie.

Dès
qu’ils sont munis du pou­voir les chefs nationaux n’ont qu’un désir :
jus­ti­fi­er leur dom­i­na­tion sur la plus vaste surface.

Le
jour même de l’indépen­dance du Ghana son premier
min­istre sanc­tion­na l’an­nex­ion défini­tive de la moitié
du Togo par ces mots qu’il déclara emprun­tés à
Churchill : « Ce que nous avons nous le gardons. »
« Nous » se sont les hommes poli­tiques qui
ces­sant d’être dom­inés se met­tent en pos­ture de
dom­i­na­teurs. Soyons sûrs que ces nou­veaux maîtres feront
preuve d’au­tant de mau­vaise volon­té et d’incompréhension
vis-à-vis des peu­ples qu’ils pren­nent en tutelle, qu’ils en
ont ren­con­tré de la part de leurs anciens tuteurs.

Assimilation

Les
fron­tières des États ne coïncident
qu’ex­cep­tion­nelle­ment avec les lim­ites lin­guis­tiques ou eth­niques des
peu­ples. Ce fait était à peine remar­qué et
gênait peu dans les États de type ancien théocratique
ou dynas­tique. Avec l’ap­pari­tion de l’É­tat-nation tout change.
Chaque État va englober une nation et une seule. Tout ce qui
ne cadre pas avec la langue, la cul­ture, la nation prédominantes
sera une tache à l’u­nité nationale qu’il faudra
effac­er. Devront être effacés les droits particuliers,
les priv­ilèges locaux, les cou­tumes orig­i­nales, les
appel­la­tions spé­ciales, tout ce qui dénote une
organ­i­sa­tion sociale antérieure ou dis­tincte de l’État
cen­tral. Ain­si seront bal­ayés peu à peu tous les
ves­tiges de « lib­ertés », de
« fran­chis­es », de « fueros »
comme dis­ent les Espag­nols arrachés par des siè­cles de
vie « régionale », « communale »
ou même « féo­dale ». Peu à
peu toutes les provinces seront fon­dues dans un même moule.

Seules
demeureront vis­i­bles mal­gré tout les dif­férences dues à
la langue. C’est le prob­lème des peu­ples allogènes, des
minorités nationales dans l’État-nation.

Historiquement
il y eut cinq manières de le résoudre :

l’as­sim­i­la­tion
for­cée : nier la minorité, la forcer à
s’i­den­ti­fi­er à la majorité.

le
géno­cide : exter­min­er le peu­ple minoritaire.

le
plébiscite : con­sul­ter la minorité sur le sort
qu’elle désire, l’É­tat auquel elle veut appartenir.

le
« déplace­ment » : expulser les
minori­taires ou les changer.

la
tolérance : laiss­er aux minorités la liberté
qu’elles désirent, l’au­tonomie, voire l’indépendance.

L’assimilation
est la règle générale, il y a peu d’ex­em­ples de
géno­cide et de plébiscite mais de plus en plus de
« déplace­ment » et d’échanges.
Quant à la tolérance elle appar­tient plus à
l’avenir qu’au passé.

L’assimilation
con­siste d’abord à nier la minorité en tant que telle.
Il n’y a théorique­ment qu’une seule collectivité
nationale avec des indi­vidus plus ou moins évolués.
Évo­lu­tion et assim­i­la­tion sont alors syn­onymes : le
non-assim­ilé est un retardé involon­taire ou un traître
sys­té­ma­tique, il doit s’a­mender ou être pour­suivi. Les
procédés de l’as­sim­i­la­tion for­cée sont partout
les mêmes :

Pro­scrip­tion
de la langue minori­taire
con­sid­érée comme patois ou comme instru­ment de
l’é­tranger dans
l’en­seigne­ment, dans l’ad­min­is­tra­tion, dans la vie publique ou même
inter­dic­tion de son emploi en privé.

Inter­dic­tion
des organes en cette langue : jour­naux, pub­li­ca­tions diverses,
des asso­ci­a­tions cul­turelles ou folk­loriques la défendant.

Change­ment
des noms de lieux et de per­son­nes, de toutes inscrip­tions rappelant
l’« anci­enne » langue sur les enseignes, les
mon­u­ments, les tombes.

Ainsi
procédèrent à des degrés divers selon les
époques :

La
ger­man­i­sa­tion des Danois du Slesvig, des Alsa­ciens-Lor­rains de langue
française et de tous les Slaves des empires d’Alle­magne et
d’Autriche : Polon­ais, Tchèques, Slovènes…

La
rus­si­fi­ca­tion des Polon­ais, Baltes, Cau­casiens, Touraniens.

La
mag­yari­sa­tion des Croates, Roumains, Slovaques…

L’i­tal­ian­i­sa­tion
des Slaves de la Vénétie Juli­enne, des Tyroliens du
Sud, des val­lées alpines de langue française.

La
sin­i­sa­tion des mon­tag­nards de Chine.

Mais
aus­si la fran­ci­sa­tion des pop­u­la­tions habi­tant la périphérie
de la métro­pole ou des colonies.

Prenons
un petit exem­ple : la méth­ode de « l’objet »
employé dans les écoles com­mu­nales de Bretagne
bre­ton­nante, de Flan­dre mar­itime et de toutes les régions de
dialecte non français. Les élèves vien­nent de
chez eux où ils par­lent leur langue ce qu’on appelle
fausse­ment leur « patois ». Sitôt arrivés
à l’é­cole inter­dic­tion de par­ler autre chose que le
français langue de l’É­tat. Dès qu’un enfant est
pris à dire un mot de dialecte, on lui donne l’« objet »
(n’im­porte quoi : encrier, chif­fon, morceau de craie…). il
devra pour s’en débar­rass­er pren­dre sur le fait un autre
enfant ayant lais­sé échap­per un mot dialec­tal, et,
celui-ci à son tour pren­dra l’ob­jet et essay­era de l’attribuer
à un autre. Ain­si de suite… Celui qui aura l’ob­jet à
la fin de la journée devra faire toutes les corvées
bal­ayage, range­ment… On imag­ine ce qu’une telle méthode
« éduca­tive » fondée sur la
crainte, l’es­pi­onnage, la déla­tion peut avoir comme
réper­cus­sion psy­chologique et sociale sur des populations
ouverte­ment méprisées parce qu’elles par­lent une langue
qui en d’autres pays est officielle.

L’assimilation
for­cée finit-elle par avoir rai­son des minorités ?
pour ain­si dire jamais.

Une
frac­tion vari­able des minorités s’as­sim­i­lent plus ou moins
volon­taire­ment pour mieux gravir l’échelle sociale et
s’a­mal­gamer à la bour­geoisie ou à l’É­tat. Tels
jadis, les « fran­squil­lons » des villes
fla­man­des de Bel­gique. Tels les paysans slaves (Wen­des, Kachombes,
Mazuries) en Prusse. Le pas­sage à la nation dom­i­nante est
signe de pro­mo­tion sociale et d’as­cen­sion vers les classes
dirigeantes.

Mais
une telle mue à besoin de siè­cles pour mod­i­fi­er le
vis­age des mass­es paysannes. Et celle des villes est sou­vent plus
appar­ente que réelle tant reste forte la solidarité
cul­turelle d’un peu­ple opprimé dans sa langue et dans son
exis­tence même.

Les
nom­breuses révoltes des Polon­ais font la liai­son entre la
Pologne partagée, détru­ite, rayée de la carte et
la Pologne ressus­citée. 1768 Con­fédéra­tion de
Ber 1791 République
con­sti­tu­tion­nelle 1795
Révo­lu­tion de Kosciusko
Légion polon­aise en France et créa­tion du Grand Duché
de Varso­vie 1807–1815 
1830 Révo­lu­tion écrasée mal­gré la
procla­ma­tion d’indépen­dance
1844–1846 révoltes de Silésie, de Cra­covie
1863 Insur­rec­tion générale
1918 Soulève­ment vic­to­rieux
1944 Com­mune insurec­tion­nelle de Varso­vie
1956 Révolte de Poz­nan et Print­emps d’octobre…

Plus
près de nous la Cat­a­logne offre un exem­ple identique
d’al­ter­na­tive de per­sé­cu­tions et d’auto-organisation :

1412
fin de l’indépen­dance catalane.

1461–1472
la « général­ité » de
Cat­a­logne s’est soulevée con­tre le Roi d’Aragon.

1640–1652
deux­ième soulève­ment des Cata­lans qui procla­ment la
République con­tre le roi d’Espagne.

1705–1714
nou­veau soulève­ment con­tre la monar­chie espag­nole qui ne se
ter­mine que par le siège de Barcelone.

XVIIIe
siè­cle pro­hi­bi­tion de la langue cata­lane devant les tribunaux
sup­pres­sion des universités
cata­lanes intro­duc­tion du
fisc espagnol.

XIXe
siè­cle rem­place­ment du Droit civ­il et pénal cata­lan par
l’es­pag­nol (1822–1829), inter­dic­tion d’en­seign­er la langue catalane
(1825), sup­pres­sion du sys­tème moné­taire catalan
(1837), par­tic­i­pa­tion des Cata­lans à la pre­mière guerre
carliste (1827, 1848), soulève­ment répub­li­cain à
Barcelone pen­dant la 2e guerre carliste (1868), création
de la « Man­com­mu­nauté » de Catalogne
semi-autonome en matière d’en­seigne­ment et de travaux publics
dis­soute par Pri­mo de Rivera qui va jusqu’à sup­primer les Jeux
Flo­raux et inter­dire l’usage du cata­lan au clergé (19I4,
1924).

14
avril 1931, procla­ma­tion simul­tané­ment à la République
espag­nole de la « république catalane »
qui devient 3 jours plus tard la « généralité »
de Cat­a­logne com­plète­ment autonome jusqu’au putsch stalinien
de 1937 et l’ar­rivée des fas­cistes en 1938
Fran­co inter­di­ra l’en­seigne­ment et les pub­li­ca­tions cata­lanes et un
moment même la danse nationale : la sardane.

Le génocide

Rares
sont les États qui eurent le cynisme de décider
l’ex­ter­mi­na­tion de ceux qui étaient considérés
comme réfrac­taires à l’assimilation.

Le
colo­nial­isme anglo-sax­on a un moment appliqué cette volonté
face aux Indi­ens des États-Unis, aux aborigènes
d’Aus­tralie et surtout à ceux de Tas­man­ie détruits
jusqu’aux derniers par une chas­se à l’homme systématique.

L’impérialisme
turc, chas­sé des Balka­ns, ayant à faire face aux
atten­tats, organ­isa plusieurs mas­sacres sur une vaste échelle
des pop­u­la­tions arméni­ennes à par­tir de 1894–1896.

Mais
c’est cer­taine­ment le régime nazi qui entre­prit avec le plus
de per­sévérance l’ex­ter­mi­na­tion de peu­ples entiers.
Celle des 4 mil­lions de Juifs européens a été en
grande par­tie achevée. Celle des Slaves polon­ais, tchèques,
slovènes ne fai­sait que com­mencer. Notons qu’il avait en cette
tâche des alliés comme les Ous­tachis croates massacreurs
de Serbes.

Enfin
le régime russe stal­in­ien a sa part à ce sombre
pal­marès avec la sup­pres­sion de 6 républiques du Sud de
la Russie dont per­son­ne ne peut dire ce que les « nationaux »
sont devenus et dont le nom même avait dis­paru jusqu’au XXe
con­grès et au rap­port Krouchtchev
Rap­port d’ailleurs déclarant que si les Ukrainiens n’avaient
pas dis­paru eux aus­si c’est parce qu’ils étaient trop nombreux
Humour stal­in­ien !

La
solu­tion rad­i­cale du géno­cide est celle que cer­tains Français
respon­s­ables ont pen­sé appli­quer au moment de la conquête
de l’Al­gérie. Ce que cer­tains con­tem­po­rains regrettent
ouverte­ment aujourd’hui.

Plébiscites

L’application
du principe des nation­al­ités prôné par Napoléon
III ou Wil­son a entraîné en quelques cas précis
la con­sul­ta­tion des pop­u­la­tions con­testées entre deux États.
Fait excep­tion­nelle­ment rare dans toute l’his­toire diplomatique !
J

En
1860 c’est après un plébiscite (référen­dum)
que la Savoie et Nice sont rat­tachées à la France
et depuis la dernière guerre c’est après un nouveau
plébiscite que les deux com­munes de Tende et Brigue ont été
réu­nies à Nice.

C’est
la Con­férence de la Paix en 1919 qui déci­da de procéder
à toute une série de plébiscites aux frontières
alle­man­des et autrichiennes :

Mazurie
et Haute Silésie avec la Pologne

Région
de Sopron (Bur­gen­land) avec la Hongrie

Carinthie
slovène arec la Yougoslavie

Et
enfin le plébiscite de 1936 par lequel la Sarre deman­da son
retour à l’Alle­magne comme elle le deman­da à nouveau
par celui de 1956.

Mais
aucune autre province détachée des vain­cus ne fut
jamais sol­lic­itée de don­ner son avis quand elle fut attribuée
à la France ou à l’I­tal­ie (Tyrol du Sud, Vénétie
Juli­enne). La France de 1919 refusa avec autant de fermeté
tout plébiscite en Alsace-Lor­raine que l’Alle­magne en 1871. Ni
l’une ni l’autre ne tenait à mesur­er au moment de l’annexer
l’in­cli­na­tion véri­ta­ble des pop­u­la­tions pour l’un ou
l’autre… ou peut-être pour l’auto-détermination.

L’Allemagne
hitléri­enne ayant béné­fi­cié du plébiscite
sar­rois de 1936 organ­isa elle-même celui qui, en Autriche,
sanc­tion­na l’An­schluss en 1938, et en com­mun avec l’Italie
mus­solin­i­enne celui du Tyrol du Sud en 1938 l’un et l’autre à
son très net avantage.

Pourtant
le Tyrol du Sud fut lais­sé à Mus­soli­ni et les
pop­u­la­tions qui le voulaient passèrent seules à
l’Alle­magne sans le territoire.

Déplacement de population

C’est
qu’en­tre temps la poli­tique et la diplo­matie s’étaient
ori­en­tées vers une nou­velle solu­tion du prob­lème des
minorités nationales.

Au
lieu d’es­say­er de mou­voir les fron­tières pour les faire
coïn­cider avec les peu­ples on va faire mou­voir les populations
pour les faire coïn­cider avec les frontières.

S’il
y a des minorités de part et d’autre on les échangera
et sinon on les expulsera simplement.

Certes
la tra­di­tion des expul­sions mas­sives est anci­enne : Juifs (1492)
et Mau­res (1609) d’Es­pagne, Huguenots de France (1685), Luthériens
d’Autriche (1620) et de Salzburg (1732) etc. mais il s’agis­sait de
per­sé­cu­tions religieuses non nationales.

La
poli­tique des déplace­ments et échanges systématiques
fut inau­gurée à par­tir de 1923 entre la Grèce et
la Turquie qui reçurent respec­tive­ment 1 200 000 et
400 000 de leurs nationaux, la Bul­gar­ie s’é­tant jointe à
l’opéra­tion récupéra 250 000 personnes,
tan­dis que 125 000 Arméniens quit­taient la Turquie.

L’Allemagne
hitléri­enne reprit sur une grande échelle la
réin­té­gra­tion des minorités alle­man­des éparses
dans toute l’Eu­rope de l’Est.

Un
mil­lion env­i­ron vint dans le Reich (dont 80 000 du Tyrol du
Sud). Dans l’Eu­rope hitléro-stal­in­i­enne du pacte
ger­mano-sovié­tique ces mou­ve­ments se multiplièrent
suiv­ant un vaste pro­gramme. Pop­u­la­tions inas­sim­i­l­ables expulsées
(100 000 Lor­rains, 1 500 000 Polon­ais du Reich,
2 000 000 en Russie). Échanges entre pays vassaux
(320 000 Roumains, 300 000 Serbes, 200 000 Hongrois,
etc.).

À
la fin de la guerre le gou­verne­ment alle­mand récoltait ce
qu’il avait semé : ses ressor­tis­sants fuyaient par
mil­lions les pays qu’ils avaient cru con­quis : 2 500 000
quit­taient la Pologne, 8 mil­lions et demi les anci­ennes provinces à
l’Est de l’Oder-Neisse, 3 500 000 la Tchécoslovaquie
(Sudètes) et 1 500 000 les pays danubiens
(Volk­dentsche). Les alliés de l’Alle­magne partageaient son
sort : 400 000 Finnois quit­tèrent la Care­lie prise
par la Russie et 140 000 Ital­iens les ter­ri­toires maintenant
Yougoslaves.

Les
échanges se pour­suiv­aient autour de la Hon­grie de part et
d’autre : 100 000 Slo­vaques et 40 000 Serbes contre
140 000 Hongrois.

Des
pays annexés ou occupés par les Russ­es afflu­aient les
« per­son­nes déplacées » parquées
dans les camps d’Alle­magne, d’Autriche, d’I­tal­ie, de Tri­este (en
majorité Slaves ou Baltes). Ils seront dis­tribués dans
le monde entier par l’ONU (O.I.R.)

Et
puis, de tous les pays d’Eu­rope et du Moyen-Ori­ent, par­tiront plus
d’un demi-mil­lion de Juifs vers Israël.

Un
beau jour la Bul­gar­ie s’avise qu’elle pos­sède 100 000
Turcs et aus­sitôt les expulse !

Le
résul­tat froid de tous ces mou­ve­ments de pop­u­la­tion a été
de créer finale­ment des États nationaux à
peu­ples homogènes. La plu­part des minorités ont été
sup­primées. Plus de Prusse, plus de Sudètes, plus de
Sax­ons de Tran­syl­vaniens, presque plus de nationalités
débor­dant les fron­tières en minorités gênantes.
La carte poli­tique coïn­cide main­tenant beau­coup plus avec la
carte lin­guis­tique. mais quel prix humain poux sat­is­faire les États !