La Presse Anarchiste

Question nationale

Socialistes,
com­mu­nistes et sou­vent anar­chistes sont à tel point obnubilés
par les prob­lèmes soci­aux qu’agiter devant eux la question
nationale vous fait pass­er pour légère­ment farfelu ;
les class­es tra­vailleuses lut­tent con­tre le cap­i­tal­isme ou l’État,
il n’y a pas à sor­tir de cela ; tout autre objec­tif ne
peut être qu’une diver­sion
d’ailleurs sus­pecte d’être inven­tée par le Capital.
Mol­let procla­mant que « le droit des peu­ples à
dis­pos­er d’eux-mêmes est con­traire au socialisme »
ne fait au fond qu’­ex­primer avec cynisme ce qu’ont tou­jours pensé
les par­tis ouvri­ers. Puisque ces par­tis lut­tent pour les
tra­vailleurs : tous les exploités n’ont qu’à
entr­er dedans, sans dis­tinc­tion de race, de langue ou de
nation­al­ité… et puis tout s’arrangera. Sans par­ler des
par­tis ou même des syn­di­cats qui ont éloigné
d’eux volon­taire­ment et sys­té­ma­tique­ment les travailleurs
appar­tenant à des pop­u­la­tions inférieures, arriérées,
« indigènes »… En fait la
prépondérance de la métro­pole s’est exercée
non seule­ment dans le domaine cap­i­tal­iste, économique et
poli­tique, mais aus­si dans les organ­i­sa­tions ouvrières. Les
pop­u­la­tions opprimées nationale­ment l’ont été
non seule­ment par l’É­tat dom­i­nant mais simultanément
par les par­tis d’op­po­si­tion ou les mou­ve­ments ouvri­ers et syndicaux
organ­isés en fonc­tion de cet État con­tre lui mais à
son image. Il y a un impéri­al­isme social­iste et syn­di­cal comme
il y a un impéri­al­isme cap­i­tal­iste mil­i­taire, religieux,
économique et poli­tique. Cet impéri­al­isme est fondé
sur le même préjugé que l’autre :
c’est-à-dire que les peu­ples retardés n’ont qu’à
suiv­re les plus évolués, se laiss­er guider par eux, et
les rat­trap­er pour s’as­sim­i­l­er à eux, à leurs méthodes.
Même préjugé con­tre tout par­tic­u­lar­isme, tout
séparatisme.

Or
la réal­ité est toute dif­férence, et l’histoire
mon­tre chaque peu­ple refaisant l’ex­péri­ence de ses devanciers,
mais à sa manière, dans son pro­pre cadre. La prise de
con­science de classe n’ef­face pas qu’on le veuille ou non, la
con­science d’ap­partenir à une autre com­mu­nauté de
langue, de ter­ri­toire, de cou­tumes que le prolétariat
mét­ro­pol­i­tain. C’est cette évi­dence que les théoriciens
et politi­ciens marx­istes ont mis si longtemps à comprendre.
C’est ce droit à s’or­gan­is­er, même pour la lutte de
classe, à l’in­térieur de chaque peu­ple, de chaque
col­lec­tiv­ité lin­guis­tique et non pas sans dis­tinc­tion de
peu­ple, de langue, etc., qu’ils ont été si longs à
admettre.

Peuples soumis et religion d’esclaves.

La
sociale démoc­ra­tie alle­mande a eu longtemps autant de mépris
pour les Polon­ais, peu­ple paysan encadré par ses curés,
que le gou­verne­ment de Bis­mar­ck lui-même. Ici à
l’éloigne­ment des bureau­crates alle­mands, les mieux organisés
du monde, vis-à-vis d’un peu­ple de con­di­tion très
dif­férente voire très inférieure s’a­joute le
mépris des héri­tiers d’une tra­di­tion protes­tante et
philosophique « éclairée » pour
une masse restée sous l’emprise de l’église catholique.
On peut mesur­er le fos­sé qui séparait les deux
com­mu­nautés polon­aise et alle­mande dans le même État
si l’on se sou­vient que la poli­tique de com­bat pour la culture
« Kul­turkampf » de Bis­mar­ck
annon­ci­atrice trente ans à l’a­vance de la sépa­ra­tion de
l’Église et de l’É­tat en France
avait son orig­ine dans la volon­té d’ébranler
l’op­po­si­tion de l’Église polonaise.

De
même que l’im­péri­al­isme alle­mand avait beau jeu de
dénon­cer dans la minorité polon­aise ce qu’on
appellerait aujour­d’hui la « cinquième colonne »
du Vat­i­can, l’im­péri­al­isme anglais dénonçait
chez les Irlandais un même asservisse­ment à la politique
romaine. Par­al­lèle­ment au mot d’or­dre du Kulturkampf :
« Loss von Rome ! » (Sépa­ra­tion
d’avec Rome) qui ne pou­vait que faire l’u­na­nim­ité de toute
l’Alle­magne luthéri­enne, philosophe ou pro­gres­siste, les
con­ser­va­teurs anglais pou­vaient objecter aux par­ti­sans de l’autonomie
irlandaise : « Home Rule means Rome rule »
(Gou­verne­ment autonome sig­ni­fie gou­verne­ment de Rome). Il est de fait
que Rome dans sa poli­tique de dom­i­na­tion mon­di­ale s’est, aux époques
les plus dif­férentes, appuyée systématiquement,
d’une part sur des minorités nationales con­tre les régimes
con­sid­érés comme trop laïcs (Irlandais con­tre le
Roy­aume-Unis, Polon­ais con­tre le Reich, Bre­tons, Basques et
Alsa­ciens-Lor­rains con­tre la République française), et,
d’autre part sur les peu­ples « montants »
con­tre les civil­i­sa­tions déca­dentes. Elle a cher­ché et
trou­vé appui auprès des bar­bares Francs con­tre l’empire
Romain païen, des sauvages Nor­mands con­tre l’empire Byzantin
schis­ma­tique, à nou­veau des Francs rudes et frus­tres contre
les Albi­geois héré­tiques, sans par­ler de l’épouvantable
recon­quête espag­nole con­tre les Mau­res ou des sordides
croisades con­tre les « infidèles ». Dans
la sec­onde moitié du XXe siè­cle elle
appuiera de plus en plus les mou­ve­ments anti­colo­nial­istes asiatiques
et africains dans la mesure où elle sen­ti­ra que le règne
des puis­sances impéri­ales passe.

Partout
l’Église catholique sait s’adapter plus vite que les
idéolo­gies laïques aux con­di­tions par­ti­c­ulières de
chaque peu­ple. Pour­tant les unes et les autres sont d’inspiration
uni­ver­sal­iste. Mais l’église romaine sait mieux que quiconque
se mod­el­er aux néces­sités de la psy­cholo­gie locale. Et,
en pre­mier lieu, à chaque peu­ple elle prêche en sa
langue et non en celle de l’É­tat dom­i­na­teur. Elle sait même
au besoin sac­ri­fi­er le latin comme langue liturgique. Le fait que le
catéchisme ait tou­jours été dit en polon­ais, en
bre­ton et main­tenant dans cha­cune des langues africaines lui donne
une autre réso­nance pop­u­laire que les lois de l’État,
les com­man­de­ments de l’ar­mée ou même les leçons
de l’instituteur.

La
hiérar­chie catholique est bien plus large­ment ouverte aux
« élites » indigènes que celle de
l’É­tat colonisa­teur. La prêtrise et épiscopat
chi­nois, viet­namiens, indi­ens ou noirs, sont étab­lis de façon
plus durable que l’ex­is­tence de cadres mil­i­taro-financiers corrompus
et ven­dus à l’Oc­ci­dent comme à For­mose ou au Siam.
Plusieurs ency­cliques papales ont déjà affirmé
le droit des Africains à l’é­man­ci­pa­tion poli­tique. Ceci
s’ap­plique égale­ment pour l’Al­gérie où l’appui
des chré­tiens aux insurgés est sans doute plus
impor­tant que celui des marx­istes et des gens de gauche, des
libéraux. Le Séna­teur améri­cain Kennedy dont
l’in­ter­ven­tion en faveur de l’indépen­dance algéri­enne a
fait tant de bruit, avant d’être un libéral est surtout
un catholique. À l’O.N.U. les voix latino-américaines
man­quant pour faire l’ap­point aux côtés des
impéri­al­istes européens con­tre le groupe de Bandoung,
et pour lesquelles la France a tant dépen­sé sont celles
d’É­tats cléri­caux. Le pre­mier voy­age d’un Président
français au Vat­i­can a été effec­tué en
1956 dans le but d’obtenir la con­damna­tion de l’insurrection
algéri­enne comme l’An­gleterre avait obtenu celle du
nation­al­isme irlandais. Mais cette fois la démarche semble
avoir été vaine mal­gré les con­ces­sions offertes
et les humil­i­a­tions consenties.

Remarquons
cepen­dant qu’un peu­ple, même solide­ment catholique, peut
dépass­er la poli­tique vat­i­cane et com­bat­tre malgré
Rome. Ce fut le cas en une cer­taine mesure des Irlandais, mais
surtout des Basques parce que la Révo­lu­tion espag­nole leur
avait don­né la lib­erté en 1936.

Le laboratoire autrichien

Dans
l’empire d’Alle­magne ou sur les îles bri­tan­niques la question
nationale ne s’est guère posée que comme celle d’une
grande minorité, qui, un jour ou l’autre, si elle se séparait
pour­rait causer un grand dom­mage mais ne met­trait guère en jeu
l’ex­is­tence du pays. Il en allait tout autrement de l’empire
autrichien au sein duquel tous les peu­ples étaient
minori­taires y com­pris la pop­u­la­tion alle­mande dom­i­nante. Le dilemme
n’é­tait pas : per­dre ou ne pas per­dre quelques provinces,
mais : vivre ensem­ble ou éclater de tous côtés.
Tout bon Autrichien devait alors se deman­der com­ment empêher
l’é­clate­ment de l’empire et les marx­istes étaient aussi
de bons Autrichiens. Aux séparatistes (Tchèques,
Slovènes, etc.) con­sid­érant l’empire comme une « prison
des peu­ples » qu’il fal­lait faire sauter, la
social-démoc­ra­tie autrichi­enne répondait qu’il valait
mieux l’amé­nag­er. Les recherch­es de l’aus­tro-marx­isme sur ce
prob­lème (Springer : « Le Problème
nation­al » Otto
Bauer : « La ques­tion nationale et la
social-démoc­ra­tie », etc.) avaient déjà
posé tous les prob­lèmes juridiques de la cohabitation
entre nation­al­ités divers­es : statut per­son­nel ou
découpage ter­ri­to­r­i­al, région­al­isme de petits
ter­ri­toires homogènes ou grandes unités, pro­tec­tion des
minorités et représen­ta­tion de cha­cun suiv­ant sa
nation­al­ité etc., toutes ces ques­tions resurgissent
aujour­d’hui à pro­pos de l’Al­gérie comme chaque fois
qu’un empire est miné, mais la solu­tion a tou­jours été
trou­vée ailleurs. Soit que les peu­ples d’eux-mêmes
emportés par leur élan aient désintégré
les vieilles struc­tures, comme il arri­va de l’Autriche où la
social-démoc­ra­tie se divisa en par­tis : tchèque,
polon­ais, etc., soit que l’É­tat ayant été
anéan­ti un autre sys­tème d’ex­ploita­tion d’un stade plus
avancé ait à nou­veau réu­ni les peu­ples par
d’autres liens, comme il en advint de la Russie.

La solution russe

L’empire
russe lui aus­si posait à ses dirigeants effec­tifs : les
tzars, comme à ses dirigeants poten­tiels : les
social­istes, le prob­lème des nationalités.

Comme
la révo­lu­tion de 1848 pour l’Autriche, la révo­lu­tion de
1905 pour la Russie ébran­la tout le régime et les
peu­ples esquis­sèrent un net mou­ve­ment centrifuge :
Fin­landais, Let­tons, Polon­ais, Georgiens man­i­festèrent par les
armes et l’in­sur­rec­tion leur volon­té de se sépar­er des
« Grands Russ­es ». Mal­gré la répression
des groupes de par­ti­sans les « boieviki »
sub­sistèrent par­mi les peu­ples allogènes pratiquant
l’« expro­pri­a­tion » des oppresseurs et
accep­tant même l’ar­gent japonais.

Ces
faits éclairèrent Lénine qui com­prit la
néces­sité pour son par­ti de lier à la lutte
ouvrière non seule­ment la lutte agraire mais la lutte
nationale. Celui que Lénine appela alors à ce sujet
« un mer­veilleux Georgien » : Staline
chargé de rassem­bler toutes les études et tous les
débats amassés en Autriche sur la ques­tion nationale.
La brochure inti­t­ulée « Marx­isme et question
nationale » pub­liée à Vienne en 1913 résulta
de tous ces efforts et con­sacra depuis Staline comme le spécialiste
en la matière.

Voici
ce qu’il écrit dans ce petit ouvrage au chapitre « Question
nationale en Russie » de cet inim­itable ton de séminariste
qui le ren­dra célèbre :

« Qu’est-ce
qui met par­ti­c­ulière­ment en émoi la minorité
nationale ? La minorité est mécon­tente, non de
l’ab­sence d’une union nationale, mais de l’ab­sence du droit de servir
de sa langue mater­nelle. Lais­sez-lui l’usage de sa langue maternelle,
et le mécon­tente­ment passera tout seul.

La
minorité est mécon­tente non de l’ab­sence d’une union
arti­fi­cielle, mais de l’ab­sence chez elle d’une école en
langue mater­nelle. Don­nez-lui cette école et le mécontentement
per­dra tout terrain. »

Staline
sera le pre­mier à se sou­venir de son prêche. Il sera
fon­da­teur en 1917 du Min­istère des nation­al­ités par
lequel seront organ­isés sur une base nou­velle les peu­ples de
l’Empire.

La
part du feu ayant été faite par le Traité de
Brest Lit­wosk cédant toutes les régions occidentales
minori­taires, les peu­ples restant sous le con­trôle bolchevik
reçurent effec­tive­ment un régime nou­veau selon lequel
cha­cun put utilis­er sa langue. Au lieu. d’es­say­er de « russifier »
les Finnois, les Tur­co-tartares, les Cau­casiens on en fit des égaux
des Russ­es gar­dant avec ceux-ci leurs dif­férences. Non
seule­ment plus aucun frein n’é­tait mis à l’usage des
langues nationales, mais elles étaient même encouragées,
enseignées, par­fois il fal­lut les écrire pour la
pre­mière fois et leur don­ner un alpha­bet. Les fonctionnaires
furent oblig­és de les par­ler, les uni­ver­sités de les
propager.

Sur
le plan poli­tique ces peu­ples purent s’ériger en régions
ou républiques autonomes fédérées avec
les Russ­es. Là aus­si, égal­ité, dans ce sens que,
Russ­es ou non, tous furent égale­ment dépourvus de
lib­erté poli­tique et sociale réelle. Russ­es et
allogènes étant devenus égaux dans l’oppression
nou­velle le pou­voir bolchevik put se lancer dans la récupération
des débris de l’empire des tsars. La Fin­lande, cette « Suisse
du nord », étant respec­tée sur la
recom­man­da­tion expresse de Lénine, la Pologne fut attaquée
(1940) mais, s’é­tant défendus, les bolcheviks
s’aperçurent alors eux aus­si, comme Robe­spierre, qu’ils
n’é­taient plus des libéra­teurs dès les
fron­tières franchies. Ils se rabat­tent néan­moins sur
l’Ukraine puis la Géorgie (1921), tout le Cau­case et le
Turkestan, comme plus tard les pays baltes (1940).

Toutes
les belles for­mules de Marx (« Un peu­ple qui en opprime un
autre ne saurait être un peu­ple libre ») furent vite
foulées aux pieds des armées d’in­va­sion chan­tants à
nou­veau des hymnes à la gloire du « grand peuple
russe rassem­bleur des ter­res », ou celle de Lénine
(« il ne faut pas con­fon­dre le nation­alise des peuples
opprimés et celui de la nation impérialiste »).

« Le
droit des peu­ples à dis­pos­er d’eux-mêmes c’est trop
sou­vent le droit d’une bour­geoisie à dis­pos­er de son peuple »
recon­nais­sait Lénine. L’ex­péri­ence bolchevik prou­ve que
ce pour­ra aus­si être celui d’une bureaucratie.

Il
en a été des bolcheviks comme de tous les
« pro­tecteurs » ou « libérateurs »
de peu­ples : prô­nant la lib­erté de tous ceux qui
pou­vaient leur être utiles au loin et réduisant en
ser­vage ceux qu’ils trou­vaient à leur portée. La
Révo­lu­tion française au même moment où
elle matait les Belges, volait au sec­ours des Irlandais, Napoléon
essayant de domin­er l’Alle­magne et l’Es­pagne voulait paraître
le libéra­teur de la Pologne, de l’Il­lyrie ou même de la
Hon­grie presque de la Serbie.
Palmer­ston s’en­flam­mait pour les Grecs insurgés tout en
lais­sant réduire les Irlandais par son gou­verne­ment. Napoléon
III aidait l’u­nité ital­i­enne ou alle­mande mais tentait
d’asservir le Mex­ique. Wil­son pou­vait s’é­mou­voir pour tous les
peu­ples opprimés sauf les Philip­pines. Hitler lui, ayant
essayé d’anéan­tir des Tchèques et les Polonais
se fera pass­er pour le libéra­teur des Slo­vaques ou des
Croates. Cha­cun suiv­ant l’op­por­tu­nité se choisit tel ou tel
client tant que l’oc­ca­sion ne se présente pas de le réduire
en esclavage.

Question coloniale

Le
champ d’ex­pan­sion des grands États étant trop étroit
en Europe c’est en out­remer qu’ils vont pou­voir se livr­er à
une com­péti­tion effrénée.

La
coloni­sa­tion de la planète par les Européens est le
trait mar­quant des temps mod­ernes, jusque-là chaque
civil­i­sa­tion, méditer­ranéenne, indi­enne, chi­noise, ou
améri­caine, vivait à peu près en vase clos et
sur un pied d’é­gal­ité tech­nique et économique.
Au con­traire depuis deux siè­cles env­i­ron le monde entier s’est
pro­gres­sive­ment mis à tra­vailler pour les Européens.
Toutes les richess­es de la terre, tous les revenus furent transportés
vers l’Eu­rope pour y être trans­for­més, consommés,
investis ; l’An­gleterre d’abord, puis les pays de l’Atlantique
Nord sont devenus l’u­sine et la banque de tous les autres.
L’ac­cu­mu­la­tion entre un petit nom­bre de nations des prof­its de la
mise en coupe réglée de la planète a créé
un type nou­veau de société où prédominent
numérique­ment les class­es ouvrières et moyennes. Malgré
les fortes iné­gal­ités sociales qui y sub­sis­tent leur
niveau de vie s’y est con­sid­érable­ment élevé,
tan­dis que par con­tre­coup, le reste du monde vivait dans une misère
accrue.

Ce
régime qui réserve à un pays le bénéfice
du pro­grès tech­nique et indus­triel c’est celui du « pacte
colo­nial ». Suiv­ant le pacte, la colonie doit acheter tous
les pro­duits man­u­fac­turés dont elle a besoin à la
métro­pole et à elle seule. Elle ne doit absol­u­ment rien
fab­ri­quer elle-même, pas le moin­dre clou. Elle ne peut vivre
que de la vente à la métro­pole de ses ressources
agri­coles et minières. La métro­pole a ain­si un monopole
facile sur un marché de con­som­ma­teurs et sur une source de
matières pre­mières. Elle va pou­voir se moderniser,
s’en­richir, se don­ner un régime libéral. C’est pour le
main­tien inté­gral du pacte colo­nial que les Anglais
com­bat­tirent les colons améri­cains et c’est pour l’abolir que
ceux-ci s’é­taient soulevés.

Bien
qu’il ait évolué, ce sys­tème a traversé
les siè­cles et encore de nos jours la qua­si-total­ité de
l’in­dus­trie mon­di­ale est con­cen­trée dans quelques pays
d’Eu­rope et d’Amérique du Nord. L’in­dus­tri­al­i­sa­tion de
l’Amérique latine, de l’Asie (le Japon mis à part) et
de l’Afrique en est encore à ses tout pre­miers débuts.

L’évidence
de cet état de fait a eu peu d’in­flu­ence sur l’opinion
publique et surtout l’opin­ion ouvrière des pays colonisateurs.
La gauche ne s’est préoc­cupée que très
tar­di­ve­ment des ques­tions colo­niales et tou­jours plus pour des
raisons intérieures mét­ro­pol­i­taines que par sa
sol­i­dar­ité avec les peu­ples colo­ni­aux, tant les cloi­sons sont
étanch­es entre les pays indus­triels et le monde d’outremer.

C’est
à pro­pos des expédi­tions colo­niales que se manifestent
les pre­mières oppo­si­tions pop­u­laires à l’impérialisme
à cause des pertes en hommes des dépens­es énormes
qu’elles occa­sion­nent et en rai­son de leur extrav­a­gante folie.

Anti­colo­nial­isme et mou­ve­ment ouvrier

En
France, Jules Fer­ry l’apôtre déclaré de
l’im­péri­al­isme colo­nial pour raisons économiques, Jules
Fer­ry le « Tunisien » puis le « Tonkinois »,
dut après l’échec de Lang­son (1885) renon­cer au
pouvoir.

En
Ital­ie, Crispi, l’im­péri­al­iste décidé, fut
ren­ver­sé après le désas­tre d’Adona (1896) encore
de nos jours imputé offi­cielle­ment au sab­o­tage socialiste.

Sous
la pres­sion des mou­ve­ments social­iste et ouvri­er l’I­tal­ie dut faire
la paix et relencer à con­quérir l’Éthiopie. En
1911, quand l’I­tal­ie voulut recon­quérir un domaine colo­nial en
Libye aux dépens de la Turquie, l’op­po­si­tion fut si vive que
le par­ti social­iste se scin­da, la majorité lut­tant con­tre la
guerre et une minorité se déclarant pro-impérialiste.

En
Russie, ce fut l’hé­catombe de Mouk­den infligée en
Mand­chourie par les Japon­ais, qui provo­qua la première
révo­lu­tion russe en 1905.

C’est
en Espagne qu’al­lait se man­i­fester le mou­ve­ment pop­u­laire le plus
caté­gorique­ment anti­colo­nial­iste. 1909, l’an­née de la
défaite d’Anomi­al chez les Rif­fains, vit se déployer
dans toute la pénin­sule un mécon­tente­ment général
con­tre l’ex­pédi­tion du Maroc. Devant le rap­pel d’un certain
nom­bre de class­es de réservistes l’in­soumis­sion s’organise,
les hommes dis­parais­sent, les femmes se couchent sur les rails pour
empêch­er des trains de par­tir. À Barcelone un véritable
soulève­ment rend le peu­ple maître de la ville pendant
cinq jours. La révo­lu­tion com­mençante est réprimée :
l’ar­mée, défaite à l’ex­térieur sur tous
les champs de bataille (Philip­pines, Cuba, Maroc), à
l’in­térieur, con­tre le peu­ple fait mer­veille. C’est à
la suite de cette « Semaine sanglante » que
Fran­cis­co Fer­rer est arrêté, et, inno­cent, fusillé
par ordre d’Alphonse XIII (13 octo­bre 1909).

Contre
les mêmes Rif­fains (Républiques des tribus confédérées
du Rif) com­mandés par Abd El-Krim, l’of­fen­sive sera reprise
après la guerre de 14–18 con­join­te­ment par la France et
l’Es­pagne avec les généraux profascistes :
Bérenger et Fran­co, Lyautey et Pétain. Ces expéditions
seront l’ob­jet de cam­pagnes pop­u­laires pro­fonde occa­sion pour des
mou­ve­ments aus­si divers que le « communiste »
et le « sur­réal­iste » de découvrir
et de man­i­fester l’anticolonialisme.

Pendant
la guerre d’Es­pagne l’a­n­ar­chiste Berneri deman­dera en vain au
gou­verne­ment répub­li­cain et aux par­tis de gauche d’accorder
l’indépen­dance au Maroc espag­nol pour couper le fas­cisme de sa
base colo­niale en mer­ce­naires mau­res. Dès le 24 octo­bre 1936
Berneri écrivait dans un arti­cle inti­t­ulé « Que
faire ? », pub­lié par le jour­nal « Guerre
de Classe » à Barcelone :

« La
base des opéra­tions de l’ar­mée fas­ciste est le Maroc.
Il faut inten­si­fi­er la pro­pa­gande en faveur de l’au­tonomie marocaine
sur tout le secteur de l’in­flu­ence panis­lamique. Il faut impos­er à
Madrid des déc­la­ra­tions sans équiv­oque annonçant
l’a­ban­don du Maroc et la pro­tec­tion de l’au­tonomie maro­caine. La
France envis­age avec anx­iété la pos­si­bil­ité de
réper­cus­sions insur­rec­tion­nelles dans l’Afrique du Nord et en
Syrie ; l’An­gleterre voit se ren­forcer les agitations
auton­o­mistes égyp­ti­ennes et celles des Arabes en Pales­tine. Il
faut exploiter de pareils soucis grâce à une politique
menaçant de déchaîn­er la révolte dans le
monde islamique.

« Pour
une pareille poli­tique il faut de l’ar­gent et il faut d’urgence
envoy­er des émis­saires agi­ta­teurs et organ­isa­teurs dans tous
les cen­tres de l’émi­gra­tion arabe dans toutes les zones
fron­tière du Maroc français. Sur les fronts d’Aragon,
du cen­tre, des Asturies et d’An­dalousie, quelques Maro­cains suffisent
pour faire fonc­tion de pro­pa­gan­distes (par Radio, tracts, etc.). »

Berneri
dévelop­pa encore cette idée dans sa « lettre
ouverte à la cama­rade Fed­er­i­ca Montse­ny » (min­istre
anar­chiste !) pub­liée le 14 avril 1937 dans « Guerre
de classe ». En vain : une telle poli­tique aurait pu
faire de la peine au gou­verne­ment frère, « gêner »
l’autre Front Pop­u­laire, celui qui gérait hon­nête­ment de
son côté l’im­péri­al­isme comme le capitalisme
français. On con­serve donc les Mau­res en face de soi pour ne
pas ris­quer de per­dre l’aide des pré­cieuses pleur­nicheries de
Léon Blum et de sa poli­tique de non-inter­ven­tion. Une douzaine
d’an­nées plus tard le régime fran­quiste lui-même
devra tolér­er au Maroc rel­a­tive­ment plus de liberté
qu’en Espagne, laiss­er se con­stituer un par­ti d’op­po­si­tion, un
mou­ve­ment séparatiste pré­parant l’indépendance,
et don­nera ain­si à la IVe République une
petite leçon de démoc­ra­tie, d’op­por­tunisme ou
d’intelligence.

L’an­ti­colo­nial­isme ver­bal du Par­ti Communiste

L’un
des pre­miers soins de la IIIe Inter­na­tionale avait été
de réu­nir un « Con­grès des Peuples
Colo­ni­aux » qui se tint à Bak­ou en 1920 et
pré­fig­ure en quelque sorte la Con­férence de Ban­doung de
1955 ; à la seule dif­férence qu’au premier
pre­naient part des révo­lu­tion­naires de pays à libérer
et que la sec­onde rassem­blait des politi­ciens d’États
sou­verains créés dans ces mêmes pays.

Devant
l’échec de la révo­lu­tion en Europe l’état-major
bolchevik com­prit peu à peu que, selon le mot de Lénine,
« pour aller de Moscou à Paris le chemin de la
Révo­lu­tion passe par Shangaï et Cal­cut­ta ». La
IIIe Inter­na­tionale élab­o­ra de nom­breuses thèses
théoriques et con­tra­dic­toires sur le sou­tien à donner
aux peu­ples colo­ni­aux, sur les class­es qu’il fal­lait appuy­er, les
régimes de tran­si­tion à prôn­er, etc., etc. La
poli­tique colo­niale, comme la poli­tique nationale, de
l’in­ter­na­tionale com­mu­niste devint un des chevaux de bataille favoris
des dif­férents par­tis com­mu­nistes. Et l’on vit ain­si le P.C.
français de même qu’il cher­chait à l’intérieur
à s’al­li­er et à s’ac­crocher aux mou­ve­ments autonomistes
bre­ton et alsa­cien, prôn­er à l’ex­térieur le
sou­tien aux Riffains.

Mais,
à mesure que la poli­tique russe per­dait son aspect
révo­lu­tion­naire et se muait, de con­spir­a­tion pour une
sub­ver­sion mon­di­ale, en rela­tions diplo­ma­tiques d’É­tat à
État, à mesure que la stratégie stalinienne
tablait non sur les peu­ples mais sur les démoc­ra­ties, l’accent
fut de moins en moins porté sur ces ques­tions épineuses
qui risquaient de trop gên­er et indis­pos­er ces nou­veaux alliés
(voy­age à Moscou de Her­riot, de Laval).

Et
les P.C. occi­den­taux mirent d’au­tant plus facile­ment une sour­dine aux
reven­di­ca­tions nationales et colo­niales qu’eux-mêmes
s’as­sim­i­laient morale­ment à leurs États européens
récipro­ques, et se bor­naient à suiv­re les partis
social­istes sur la voie de la ges­tion loyale et de la défense
des intérêts nationaux.

Or
on ne peut défendre les intérêts de l’État
et du cap­i­tal­isme français et en même temps les
minorités et les peu­ples qu’ils oppri­ment et exploitent. Leur
choix mon­tra que, de même que les social­istes, les communistes
étaient plus naturelle­ment patri­otes français
qu’in­ter­na­tion­al­istes sincères et con­séquents. Et le
Front Pop­u­laire put faire inter­dire comme « fasciste »
le Par­ti Pop­u­laire Algérien.

Le
divorce était si patent entre les paroles du Front Populaire
en France et ses actes dans les colonies que le P.C. mal­gache rompit
un moment avec le P.C. français.

« Fascistes »
encore les Algériens, qui, avec le P.P.A. clandestin,
con­tes­taient l’u­til­ité d’une aide en matériel humain à
la France con­tre l’Alle­magne. « Fascistes »,
tou­jours, quand s’a­bat­tit sur eux la répres­sion du
gou­verne­ment à par­tic­i­pa­tion com­mu­niste en 1945. Les
com­mu­nistes pousseront avec non moins d’en­train, au sein du même
gou­verne­ment, à l’en­voi d’un corps expéditionnaire
inter­lope (avec par exem­ple l’ex-mili­cien devenu com­mu­niste pour se
dédouan­er : Hen­ri Mar­tin) pour reconquérir
l’In­do­chine. Pré­texte ? : libér­er l’Indochine
des Japon­ais alors que ceux-ci avaient capit­ulé depuis
plusieurs mois !

Le
P.C. au pou­voir aurait sup­porté aus­si allè­gre­ment la
répres­sion de 1947 à Mada­gas­car quand des grèves
le for­cèrent à aban­don­ner le gouvernement.

Le
P.C. ten­ta plus tard une cer­taine action de lutte con­tre la guerre
d’In­do­chine, car celle-ci était menée par les
com­mu­nistes viet­namiens (grèves, arrêt de trains, refus
de charge­ment du matériel mil­i­taire, tracts, affiches.…).
Mais il fut com­plète­ment dérouté par
l’in­sur­rec­tion algéri­enne de 1954 qui échappait
com­plète­ment aux com­mu­nistes (le P.C. algérien est
presque unique­ment com­posé d’Eu­ropéens) et ne fit rien
de sérieux à ce sujet.

Au
meet­ing du 1er mai 1955 à Vin­cennes, les
com­mu­nistes inter­di­s­aient la parole aux Algériens — bien que
ceux-ci aient alors for­mé la majorité de l’assistance.
Quelques jours après cette épreuve de force, le P.C.
fai­sait cir­culer de nom­breux tracts dont cer­tains portaient :
« Allah est-il Américain ? »
insin­u­ant que tout mou­ve­ment nation­al lui échap­pant était
« made in U.S.A. » — raison­nement iden­tique à
la grande presse La même
année le P.C. sab­o­tait toute action uni­taire par manifestation
de masse (étu­di­ants, jeunes…) con­tre la guerre d’Algérie.
En 1956, il vote les « pou­voirs spéciaux »
au gou­verne­ment Mol­let pour men­er la répres­sion en Algérie ;
une poignée de jeunes essaient en vain de con­stituer un maquis
com­mu­niste en Algérie : com­plète­ment coupés
de la masse autochtone ils sont rapi­de­ment anni­hilés. Depuis
les com­mu­nistes sem­blent avoir essayé une poli­tique de
présence et de noy­au­tage des maquis nation­al­istes, tout en
préser­vant leurs forces au max­i­mum pour jouer un rôle au
moment de la paix.

La
pas­siv­ité du P.C. vis-à-vis de la guerre d’Algérie
com­parée à l’ac­tiv­ité qu’il déploya
con­tre la guerre d’In­do­chine, et surtout à l’agressivité
par­fois vio­lente qu’il man­i­fes­ta con­tre l’in­stal­la­tion des Américains
en France (Eisen­how­er, Ridg­way) ou même à la campagne
acharnée con­tre la C.E.D. indique, certes, que le P.C. ne
lance ses forces dans l’ac­tion que lorsque les intérêts
de la poli­tique sovié­tique l’ex­i­gent (Poli­tique jdanoviste de
soulève­ments colo­ni­aux, peur du « Pacte
atlan­tique » et du réarme­ment alle­mand). Mais son
incom­préhen­sion et son indif­férence vis-à-vis de
la lutte algéri­enne témoignent aus­si du fait que le
P.C. à son tour, comme les par­tis social­istes, rad­i­caux, etc.
a une con­cep­tion avant tout française de sa poli­tique et non
plus inter­na­tion­al­iste. On cherche en vain dans ses abondants
pro­grammes des années passées une posi­tion nette
pré­con­isant une poli­tique favor­able à l’émancipation
des peu­ples colo­ni­aux hors du cadre français. Le P.C. a
tou­jours été en retard sur les événements
menaçant l’im­péri­al­isme français, non seulement
parce que la Russie a besoin d’une France rel­a­tive­ment puissante,
capa­ble d’équili­br­er l’Alle­magne ou les pays anglo-saxons,
mais parce que le P.C.F. ne peut con­géni­tale­ment con­cevoir une
poli­tique autre que ren­forçant la puis­sance d’un État
dont il revendique l’héritage. Il peut, au plus, déplorer
les mal­adress­es ou les fautes de la bour­geoisie, la con­seiller et
partager ses crimes comme il l’a fait par le passé. Position
com­mune à tous les par­tis de gauche.

Le bellicisme et le colonialisme de la gauche

En
France c’est la gauche qui a inven­té et util­isé en
pre­mier l’e­sprit patri­ote, chau­vin et cocardier. La gauche a une
solide tra­di­tion bel­li­ciste, c’est elle qui a poussé la
Révo­lu­tion française à la guerre, contre
l’Eu­rope, qui a essayé de recom­mencer cela sous la monarchie
de juil­let (crise de 1840), c’est elle qui voudra pour­suiv­re la
guerre en 1870, c’est elle qui ensuite prôn­era la Revanche
(Boulanger sera en grande par­tie son homme), c’est elle encore, qui,
mal­gré toute la phraséolo­gie jau­res­siste (Jau­rès
fut un authen­tique mil­i­tariste en son genre avec son livre :
« L’Ar­mée Nou­velle »), acceptera avec
ent­hou­si­asme la guerre de 1914 (J. Gues­de, Viviani, Jouhaux) et,
quand en 1917 les pre­miers fléchisse­ments et un certain
paci­fisme auront apparu, c’est mal­gré tout à un homme
de gauche (Clé­menceau) que la bour­geoisie fera appel pour la
dis­ci­pline ; à par­tir du Front pop­u­laire c’est la gauche
qui voudra mon­tr­er con­tre Hitler le plus de fer­meté ou
d’ar­ro­gance et qui pré­ten­dra s’être opposée au
« munichisme » ; en effet, c’est à
la gauche et surtout au P.C. qu’il sera fait appel en 1944 pour créer
une armée et expédi­er les jeunes faire la guerre en
Alle­magne. Mol­let à, avec son expédi­tion de Port-Saïd,
décidé­ment de qui tenir.

Si
c’est aux hommes de gauche que l’on fait appel pour res­saisir la
sit­u­a­tion extérieure et repren­dre le peu­ple en main ;
c’est aus­si à eux que l’on doit con­fi­er les opérations
déli­cates et impopulaires.

Rappelons-nous
que c’est Mendès-France seul, qui en 1954, menaça
sérieuse­ment d’en­voy­er le con­tin­gent en Indo­chine où
jusque là opérait l’ar­mée de méti­er, et
que sa qual­ité d’homme de gauche résolu le met­tait seul
à même de réalis­er sa men­ace. C’est également
lui le pre­mier qui employa le con­tin­gent en Tunisie même si la
chose était illé­gale. Rap­pelons-nous aus­si que son
min­istre Mit­terand, autre homme de gauche, for­mu­la le 5 novembre
1954, qua­tre jours après l’é­clate­ment du soulèvement
algérien, ce qui allait être le thème de tous les
successeurs :

« Il
ne peut y avoir de con­ver­sa­tion entre l’É­tat et les fractions
insur­rec­tion­nelles qui veu­lent se sub­stituer à lui »
ce qui, voulait dire comme il l’af­fir­ma aus­si : « En
Algérie la seule négociation

pos­si­ble
c’est la guerre ».

Quelque
temps après : émo­tion à Paris. Sera nommé
Gou­verneur de l’Al­gérie un autre homme de gauche, ethnologue
aver­ti, spé­cial­iste des pop­u­la­tions indi­ennes d’Amérique,
et en cela, con­temp­teur déclaré de l’intervention
améri­caine au Guatemala : Soustelle, qui devien­dra très
vite l’en­fant chéri du colonat.

En
1956, après la farce élec­torale qui porte au pouvoir
les adver­saires véhé­ments de la guerre (Mol­let)… pour
mieux l’ag­graver, il sera rem­placé à son tour par un
homme au pedi­gree gauchiste bien plus clair : Lacoste, qui, lui
aus­si, se révélera un par­ti­san forcené de la
répres­sion, avec son col­lègue social­iste, ex-pacifiste,
anti­mil­i­tariste : Max Lejeune.

Ces
retourne­ments appar­ents, témoignent de l’incapacité
fon­cière des par­tis et des hommes poli­tiques (qu’ils soient de
gauche ou non) à résoudre les prob­lèmes humains.

Le
pou­voir con­fère à celui qui l’ex­erce, une conception
bureau­cra­tique des événe­ments et des peuples,
l’il­lu­sion de tout régler par décrets, par voie
admin­is­tra­tive ou mil­i­taire. En sclérosant son infor­ma­tion, en
le coupant de la vie, l’ap­pareil (Par­ti, État, Armée,
Police) fait de son homme un être arti­fi­ciel, faux et
dan­gereux, grisé d’au­torité et insen­si­ble à
l’in­jus­tice. Sa rai­son se con­fond avec la rai­son d’État ;
il a main­tenant accès aux sphères supérieures où
pen­sée et déci­sion n’ont que faire d’une justification
publique. Le peu­ple entier n’est com­posé que d’enfants
igno­rants, de nains impuissants.

Cependant,
si tout dirigeant poli­tique, d’où qu’il vienne, est
naturelle­ment appelé à deman­der à son par­ti, à
l’É­tat et aux mass­es l’ap­pli­ca­tion en sa faveur du « führer
prinzip », de la « stalinisation »,
si tout Par­ti, si tout État est par des­ti­na­tion fait pour le
lui accorder, il n’en est pas for­cé­ment de même des
masses.

Celles-ci
peu­vent réa­gir con­tre les berg­ers qui les mènent à
l’a­bat­toir. Nous en avons encore eu récem­ment la preuve :

En
France, en octo­bre 1955, les jeunes gens ayant fini leur service
mil­i­taire sont « rap­pelés » pour la
guerre d’Al­gérie. Des man­i­fes­ta­tions spon­tanées de
refus col­lec­tif écla­tent un peu partout : à Paris
les rap­pelés empêchent de par­tir les trains qui doivent
les emmen­er vers l’Afrique du Nord. À Rouen ils se barricadent
dans leur caserne. Ceux qui sont embar­qués par­tent aux cris
de : « Le Maroc aux Maro­cains, l’Al­gérie aux
Algériens ». Dans tout le pays les trans­ports de
troupes sont arrêtés avec par­fois la complicité
active de la pop­u­la­tion et des jeunes des mou­ve­ments ouvriers
(Greno­ble). À Paris, les étu­di­ants man­i­fes­tent en
masse, défi­ant le sab­o­tage de leurs man­i­fes­ta­tions par le
Par­ti communiste.

En
Angleterre , exacte­ment un an plus tard, l’opin­ion réag­it avec
fougue con­tre l’ex­pédi­tion de Port-Saïd. Devant l’ampleur
des man­i­fes­ta­tions Eden doit quit­ter le pou­voir et l’in­ter­ven­tion en
Égypte sera abandonnée.