La Presse Anarchiste

La situation française en mars 1978

Élec­tions tou­jours pièges à
con

Nous
n’al­lons pas dévelop­per encore une fois l’argumentation
anar­chiste con­tre les élec­tions ;avant de pass­er au
con­texte dans lequel va se dérouler la con­sul­ta­tion de mars
1978, nous voulons sim­ple­ment rap­pel­er deux choses.

La
pre­mière, c’est que si le poids de nos argu­ments (qui ont
démon­tré d’in­nom­brables fois l’in­ef­fi­cac­ité du
suf­frage uni­versel pour déloger la classe dom­i­nante) n’était
pas suff­isant, il y a l’ex­péri­ence
vécue d’élec­tions nationales et de référendums
qui n’ont rien changé que les apparences, et donné
l’il­lu­sion, savam­ment entretenue, que les mai­gres conquêtes
obtenues grâce à la pres­sion des rues et des usines
étaient le fruit d’un nom­bre suff­isant de votes.

Il
est évi­dent que toute la struc­ture poli­tique que nous
con­nais­sons main­tient la con­tra­dic­tion entre l’égalité
formelle du vote (un indi­vidu, un vote) [[Et encore, sans tenir
compte des minorités dépos­sédées, des
émi­grés et des jeunes ; sans par­ler des velléités
tra­di­tion­al­istes d’un Debré, voulant établir le vote
famil­ial.]] et l’iné­gal­ité réelle des revenus,
de la pos­ses­sion du cap­i­tal, du pou­voir économique [[Quant à
la vie courante, trois faits quo­ti­di­ens démon­trent l’inégalité
fla­grante, la fas­ci­sa­tion de la vie française.

D’abord,
l’abrutisse­ment par la pro­pa­gande, le silence de la droite et de la
gauche sur les vrais prob­lèmes (sans compter que la France est
tou­jours le pre­mier pays con­som­ma­teur d’al­cool par habi­tant de plus
de 20 ans).

Ensuite, la
mor­tal­ité par caté­gories socio-pro­fes­sion­nelle est
révéla­trice des iné­gal­ités sociales :
à 35 ans, l’e­spérance de vie d’un manœu­vre est de 68
ans, d’un salarié agri­cole de 70, d’un employé de
bureau, de 72, 73, des pro­fes­sions libérales, de 75 ans ;à50
ans, sur 100 000 employés du ter­ti­aire, 500 meurent, alors que
sur 100 000 manœu­vres, il y en a 1 300 ; et à 75 ans,
pour 1000 per­son­nes vivantes à 35 ans, il reste 331
manoeu­vres, 366 salariés agri­coles, 450, 465 employés
de bureau, 555 de pro­fes­sions libérales, ou de cadres
supérieurs. Et il ne faut pas oubli­er la mor­tal­ité dans
les acci­dents du tra­vail (2406 en 1972).

Enfin, un récent
arti­cle du Monde Diplo­ma­tique, révèle que les
assas­si­nats sont 10 fois moin­dres que le nom­bre des morts par
acci­dent du tra­vail, et que les vols sont bien inférieurs aux
fraudes fis­cales, douanières et finan­cières. Du reste,
la caté­gorie sociale la plus con­damnée est celle des
petits patrons (34 % des cas) alors que les pro­lé­taires, qui
seuls vont en prison, for­ment 31,6 % de l’ensem­ble. Sans vouloir nier
l’aug­men­ta­tion et l’im­por­tance de la « délinquance »
il reste qu’elle est ridicule face aux tueurs et aux voleurs de haut
vol que sont les hommes du régime.]].

    La
sec­onde, c’est que le nom­bre d’an­nées qui s’écoule
entre chaque con­sul­ta­tion inter­dit toute efficacité :
imag­ine-t-on une voiture qui ne serait
révisée que tous les 4, 5, ou 7 ans ? de plus, la
com­pli­ca­tion des lois et des décrets per­met au gou­verne­ment de
blo­quer com­plète­ment (par le refus ou le retard dans l’octroi
des crédits) toute action par­lemen­taire ou munic­i­pale. Tout
cela en dehors de l’ab­sence réelle et totale de contrôle
et de pos­si­bil­ité de révo­ca­tion des élus par les
électeurs. Ain­si, même pour ceux qui sont « pour »
les élec­tions, le sys­tème actuel est inefficace.

Il s’ag­it donc
d’une farce tant les prob­lèmes de fond sont absents.

Des candidatures marginales

    Cer­tains objectent
néan­moins que des can­di­da­tures « marginales »,
(anti­nu­cléaires, écol­o­gistes, fémin­istes, de
sol­dats, homo­sex­uels, région­al­istes), ont un rôle à
jouer dans le sens où ELLES METTENT EN AVANT UNE CONTESTATION
PARTICULIÈRE DE LA SOCIÉTÉ et per­me­t­tent de
pop­u­laris­er et de faire dis­cuter cer­taines idées, généralement
« oubliées » par la politique
spécialisée.

    Or, ces
groupes,constitués sur une oppres­sion par­ti­c­ulière, ou
plutôt sur un aspect par­ti­c­uli­er de la dom­i­na­tion, se
can­ton­nent le plus sou­vent à leurs problèmes
spé­ci­fiques, sans analyse glob­ale de l’ex­ploita­tion dans
l’é­conomie, ni de la dom­i­na­tion dans les rap­ports sociaux,
sans liens avec la poli­tique française, et surtout sans projet
poli­tique plus ou moins glob­al qui pour­rait reli­er leur problème
spé­ci­fique à ceux des autres exploités. Du point
de vue d’un change­ment fon­da­men­tal de la société, ils
ne présen­tent donc pas plus de garanties qu’un quelconque
groupe par­lemen­taire, ce qu’ils sont en puissance.

Mais surtout,ces
groupes ou mou­ve­ments [[Ceux qui présen­tent des can­di­dats ou
qui, s’ils n’en présen­tent pas, jouent le jeu de
« l’of­fi­cial­ité », des médias,
voire de la respectabil­ité.]] qui se sont stabilisés
sur des oppres­sions spé­ci­fiques, sont tou­jours LE RÉSULTAT
D’UNE PRISE DE CONSCIENCE PARTICULIÈRE DANS LA SOCIÉTÉ,
et NON LA CAUSE OU LE POINT DE DÉPART D’UNE NOUVELLE
PROGRESSION. Jus­ti­fi­er donc une par­tic­i­pa­tion élec­torale pour
pop­u­laris­er une idée, ou en débat­tre
, c’est tromper
son monde.

Rien ne passera
auprès des gens, que ce qui est déjà passé,
que ce qu’ils ont déjà com­prît, accep­té ou
refusé. Ces idées, ces luttes, sont déjà
entrées en par­tie dans la société, même
comme ques­tion­nement ; ces groupes sont le pro­duit frelaté
et détourné de ces luttes et de ces ques­tions, en même
temps que le signe et le symp­tôme d’une impasse rel­a­tive dans
un développe­ment pos­si­ble et radical.

Ce raison­nement
peut s’é­ten­dre à tout l’élec­toral­isme dit
« révo­lu­tion­naire », qui SUIT TOUJOURS
UN MOUVEMENT SOCIAL, SANS JAMAIS LE CRÉER, NI MÊME LUI
SERVIR DE RELAIS. Cet élec­toral­isme indique plus les
faib­less­es du mou­ve­ment qu’il ne le renforce.

Il nous faut là
remar­quer que les argu­ments de nos élec­toral­istes, mêmes
« révo­lu­tion­naires », sont les mêmes
que ceux de toutes les forces poli­tiques qui n’ont pour l’instant
aucune chance d’ac­céder au pou­voir poli­tique réel, ou à
sa représen­ta­tion ; de Michel Jobert au Front Nation­al de
Le Pen, du PSU a Gérard Furnon en pas­sant par les sectes
gaullistes ou fédéral­istes, l’ar­gu­ment est le même :
« pop­u­laris­er », utilis­er une tribune.

Enfin, il nous faut
remar­quer que tous ces mou­ve­ments sont FRONTISTES.

C’est-à-dire
qu’ils ten­tent d’u­nir sur une reven­di­ca­tion par­ti­c­ulière des
gens dont en out­re, les intérêts de classe sont
différents.

Cha­cune de ces
oppres­sions spé­ci­fique tra­verse la société
au-delà de la divi­sion en class­es sociales.

Il existe des
sol­dats, des homo­sex­uels qui appar­ti­en­nent à la
bour­geoisie ;l’é­colo­gie peut être aus­si un souci de
l’ex­trême-droite ou de la bour­geoisie libérale éclairée.
Le fémin­isme de Flo­rence d’Har­court, de Françoise
Giroud ou du groupe psy­ch­analyse et poli­tique, ne saurait être
le même que celui des femmes qui sont en même temps que
dom­inées, exploitées.

Présen­ter
des can­di­dats, c’est comme il était dit dans la Lanterne
Noire
nº 1 (au sujet des groupes spécifiques)
« s’at­tribuer la direc­tion poli­tique d’une catégorie
don­née », en en homogénéisant les
intérêts. C’est du fron­tisme, c’est finale­ment du
léninisme.

CEUX DONC DE CES
MOUVEMENTS SPÉCIFIQUES QUI SONT RÉVOLUTIONNAIRES, LIENT
LEUR LUTTE À CELLE D’AUTRES OPPRIMÉS OU EXPLOITÉS,
ET SE DOIVENT D’AVOIR UN PROJET POLITIQUE QUI EN EXCLU LA BOURGEOISIE
SOUS TOUTES SES FORMES. [[Lier, pour nous, ne sig­ni­fie pas
homogénéis­er, gom­mer les dif­férences, les
oppo­si­tions ou les con­tra­dic­tions, mais pren­dre en considération
TOUT le prob­lème social, dont « les autres »
font aus­si par­ti.]] Ils ne peu­vent plus guère être
« élec­toral­istes », et les mil­i­tants qui
les com­posent ne peu­vent être des « spécialistes »
de tels ou tels secteurs ; ils mili­tent généralement
aus­si ailleurs que dans le mou­ve­ment qui représente pour eux
un aspect pré­cis de la dom­i­na­tion qu’ils subissent.

Mais lais­sons pour
l’in­stant de côté la cri­tique poli­tique des
con­sul­ta­tions élec­torales, et voyons un peu la situation
réelle de l’é­conomie en France, au moment où un
tapage élec­toral sans précé­dent prétend
faire croire aux uns et crain­dre aux autres l’ar­rivée d’un
boule­verse­ment pro­fond de la société.

Le programme commun : diminuer le profit

Tous les programmes
des par­tis poli­tiques, de droite comme de gauche, se présentent
comme des solu­tions à la crise ; à
l’ex­trême-droite, c’est sim­ple : c’est la faute aux
tra­vailleurs étrangers qu’il suf­fit de met­tre dehors pour
résor­ber le chô­mage et repren­dre la croissance
économique grâce à un argent qui resterait en
France, au lieu de par­tir on ne sait où nour­rir des feignants
inca­pables de se dévelop­per eux-mêmes.

Out­re le caractère
par­faite­ment inac­cept­able d’un point de vue moral de ce racisme, nous
ver­rons que d’un sim­ple point de vue économique, celui de
l’é­conomie cap­i­tal­iste bien sûr, la présence des
tra­vailleurs étrangers est au con­traire un instru­ment pour ne
pas plonger davan­tage dans la crise.

À Gauche, le
Pro­gramme Com­mun ; il se fonde sur l’idée que la crise
vient du manque de débouchés du secteur de
con­som­ma­tion, lui-même dû à la baisse du pouvoir
d’achat ;les investisse­ments dimin­u­ent alors le chômage
aug­mente, les petites entre­pris­es fer­ment,… et la crise s’accentue.
La solu­tion ? Elle est sim­ple : pren­dre l’ar­gent là
où il est, c’est-à-dire dans les tiroirs-caiss­es des
rich­es, des mil­liar­daires : « ceux qui peuvent
pay­er » comme dit le P.C. Les nation­al­i­sa­tions quant à
elles devraient servir plus à assainir les dépens­es de
l’é­tat, et à équili­br­er la bal­ance commerciale.
Il y a bien sûr les diver­gences entre le P.C. et le P.S. [[Ces
diver­gences, sur lesquelles nous n’avons pas le temps de nous
appe­san­tir ici néces­sit­eraient une étude fouillée
des pos­si­bil­ités de ges­tion étatisées qu’offre
l’é­conomie française dans le con­texte mon­di­al. Le PC et
le PS, qui représen­tent des « clientèles »
dif­férentes tant au niveau des catégories
socio-pro­fes­sion­nelles que dans la classe dom­i­nante (voir Front
Lib­er­taire
no 75–76) offrent bien sûr des
options pos­si­bles avec des modal­ités dif­férentes, de
cette ges­tion plan­i­fiée et étatisée]], mais
elles nous sem­blent plutôt sec­ondaires, et liées aux
« néces­sités de la désunion » ;
il s’ag­it donc de dimin­uer le prof­it, pour aug­menter le niveau de
vie, ce qui entraîn­erait une relance de la con­som­ma­tion, donc
une pos­si­bil­ité d’in­vestisse­ments, donc… la fin de la
crise…OUF.

Il nous faut faire
quelques remar­ques sur le pro­gramme com­mun et sur les solu­tions qu’il
pro­pose pour enray­er la crise, pour élever le niveau de vie
des Français, et même pour « chang­er cette
vie ».

La pre­mière,
c’est que la solu­tion à la crise se situe DANS le système
cap­i­tal­iste. Ce n’est rien d’autre que la vieille solution
keynési­enne qui n’a bien enten­du pas l’am­bi­tion de sor­tir de
ce sys­tème. L’in­no­va­tion serait dans un glisse­ment progressif
du cap­i­tal­isme libéral, au cap­i­tal­isme d’état.

La sec­onde
remar­que, c’est le point de départ de l’analyse développée
par le pro­gramme com­mun, à savoir qu’il est vrai­ment possible
tout à la fois d’amélior­er réelle­ment le sort
des gens, tout en sauvant le cap­i­tal­isme ; et en dimin­u­ant le
prof­it, qui nous paraît faux.

Expliquons-nous.

Nous n’avons rien
con­tre le fait de pren­dre l’ar­gent là où il est [[Pas
seule­ment l’ar­gent, d’ailleurs, mais tout ce dont tous peu­vent avoir
besoin (maisons, ter­res, out­ils, etc.) puisque nous sommes pour
L’EXPROPRIATION]], c’est-à-dire chez les rich­es. L’ENNUI,
C’EST QUE RÉELLEMENT DEPUIS 10 ANS, LES PROFITS ONT DIMINUÉ.
Bien enten­du il ne s’ag­it pas d’un effon­drement spec­tac­u­laire, ni
d’un phénomène général­is­able à
tous les secteurs ; il ne s’ag­it, généralement,
pas des secteurs à tech­nolo­gie haute­ment développée
ou de pointe, ou des multinationales.

Et pour­tant,
prenons le cas de quelques-unes de ces dernières, comme Rhone
Poulenc par exem­ple, qui sont en régres­sion en France, alors
que glob­ale­ment, elles sont en expan­sion. Elles investis­sent à
l’é­tranger, là où la main-d’œu­vre est moins
chère et moins reven­dica­tive, accen­tu­ant par là même
le chô­mage en France. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une vraie
crise, ces trans­ferts oblig­ent à de gros investisse­ments, et à
une rel­a­tive sta­bil­i­sa­tion du prof­it, pour bien enten­du se maintenir
dans un pre­mier temps, puis se dévelop­per ensuite.

Que pro­pose le
PCF ?

Nation­alis­er
par­fois, mais surtout INVESTIR EN FRANCE et établir des
mesures pro­tec­tion­nistes pour pou­voir, ensuite, ACHETER FRANÇAIS
ET con­som­mer français.

Out­re le caractère
encore une fois morale­ment réprou­vable et même raciste
de l’ar­gu­men­ta­tion qui jette aux orties l’internationalisme
pro­lé­tarien, et échange le droit au tra­vail du bon
français moyen, blanc, raciste, et com­mu­niste, con­tre le droit
au chô­mage (non payé) de l’ou­vri­er africain
sud-améri­cain, ou asi­a­tique, cette mesure n’est même de
ce point de vue d’au­cune efficacité.

Car aux mesures
pro­tec­tion­nistes répon­dent tou­jours des mesures
pro­tec­tion­nistes qui seront immé­di­ate­ment pris­es par d’autres
états, et qui auront comme effet de dévelop­per encore
davan­tage « les dif­fi­cultés mon­di­ales de
l’économie ».

Quant à
nation­alis­er, il ne peut s’a­gir que de la fil­ière française,
et il est alors illu­soire de penser que la ges­tion de celle-ci puisse
échap­per aux intérêts globaux de la firme.

Or ces secteurs, en
dif­fi­culté momen­tanée de restruc­tura­tion, sont en
France large­ment minori­taires, au sein d’un sys­tème de
pro­duc­tion encore assez archaïque (l’un des plus archaïques
du monde indus­triel et développé).

Et ce secteur
archaïque majori­taire, subit lui une crise plus impor­tante, qui
va jusqu’à faire fer­mer cer­taines entre­pris­es, et en tous les
cas fait BAISSER RELATIVEMENT LE TAUX DE PROFIT.

La solu­tion qui
con­sis­terait à pren­dre une telle masse d’ar­gent (pour résorber
le chô­mage et accroître la con­som­ma­tion) est strictement
impos­si­ble dans le cadre d’un sys­tème non remis en cause par
le pro­gramme commun.

La con­séquence
serait cer­taine­ment la fer­me­ture d’un grand nom­bre d’en­tre­pris­es sans
que cela puisse être encore com­pen­sé de manière
équiv­a­lente par le développe­ment de ces secteurs de
pointe, ou des multi­na­tionales, qui sont eux aus­si oblig­és de
con­trôler leur prof­it pour se dévelop­per, comme nous
l’avons vu plus haut.

Au bout du compte,
c’est encore le pou­voir d’achat qui diminuerait.

Le plus probable
alors, c’est que le pro­gramme com­mun au pou­voir « compenserait »
quelques mesures dém­a­gogiques d’aug­men­ta­tion de salaire, et de
cer­tains avan­tages pour les caté­gories les plus bass­es, non
par une diminu­tion du prof­it là où il se trou­ve, mais
par un accroisse­ment de la pro­duc­tiv­ité là ou elle peut
avoir lieu, c’est-à-dire dans le monde du travail.

Il ne s’a­gi­ra alors
que d’une vari­ante de la seule solu­tion pos­si­ble : FAIRE PORTER
LE POIDS CE LA CRISE AUX TRAVAILLEURS.

Quelle crise

Il nous paraît
utile de rap­pel­er main­tenant ce que nous affirmions dans nos « points
com­muns » à savoir que « le socialisme
ne peut être con­tenu inéluctable­ment dans le capitalisme
à cause de (grâce à) ses contradictions
internes ». La crise n’est pas automa­tique­ment un élément
de prise de con­science, une force de désta­bil­i­sa­tion du
régime, un élé­ment qui nous amène à
être encore plus révolutionnaires.

LA CRISE, ce n’est
pas la fin du cap­i­tal­isme, car celui-ci s’en nour­rit pour se
restruc­tur­er et redonner assise à sa dom­i­na­tion. La mystique
de la crise chez les marx­istes et chez cer­tains anar­chistes, cache
mal l’im­puis­sance qu’ils ont à dévelop­per une pratique
offen­sive con­tre l’op­pres­sion et mon­tre bien par con­tre une attente
que l’en­ne­mi meurt de lui même.

En fait, cette
posi­tion clas­sique sous-entend une série de posi­tions dans le
genre : les mass­es abru­ties vont se réveiller, ou bien :
les révo­lu­tion­naires n’au­ront plus qu’a « révolutionner ».

À notre
avis, il faut se met­tre dans la tête qu’il ne peut y avoir de
crise subite, car les blocs, de l’Est comme de l’Ouest (la Chine
aus­si), ont des économies de plus en plus imbriquées et
imi­ta­tives (la con­som­ma­tion des uns étant échangée
con­tre la répres­sion des autres). Par con­tre, les pays dits
neu­tres sont autant de satel­lites en puis­sance dont les évolutions,
les pas­sages d’un camp à l’autre entraî­nent des
change­ments dans les blocs (hausse des matières premières,
ventes d’armes, par exemple).

Il n’y a donc pas à
l’heure actuelle de crise pro­fonde du cap­i­tal­isme ; pas de cette
crise en tout cas, telle qu’on nous la promet depuis sa naissance
comme le sig­nal du matin du grand soir.

L’al­ter­na­tive ne
peut pas être, dans un avenir proche, « socialisme
ou bar­barie », et de toutes les manières, le
cap­i­tal­isme que nous con­nais­sons est déjà la barbarie.

De toutes les
manières, et en revenant à la France, trois éléments
per­me­t­tent à l’é­conomie de ne pas som­br­er dans le
marasme :


A. L’exploitation
des anci­ennes colonies africaines.

Toutes ces colonies
sont main­tenant indépen­dantes, mais tous les régimes
sont fan­toches, et dépen­dent directe­ment des ambassades
français­es qui organ­isent le pil­lage des matières
pre­mières, à l’aide des coopérants militaires,
des flics et des profs [[Voir à ce sujet dans la lanterne
noire
numéro 4 p 51 : « l’ac­ci­dent de
madame Claustre ».]].

Bien sou­vent, la
France se sert de ces ex-colonies comme réserve de
main-d’œu­vre et four­ni­ture de pro­duits agri­coles (ananas, café,
con­com­bres, etc.)

On peut mesurer
l’am­pleur du prof­it par la super­fi­cie con­trôlée : 7
mil­lions 776 000 km², avec une pop­u­la­tion de 52 mil­lions de
per­son­nes. Il s’ag­it des pays suiv­ants : Camer­oun, Côte
d’ivoire, Dahomey ou Bénin, Gabon, Haute Vol­ta, Madagascar,
Mali, Mau­ri­tanie, Niger, République Cen­trafricaine, Sénégal,
Tchad, Togo, ex ter­ri­toire des Afars et Issas. Tous ces états
dépen­dent directe­ment du min­istère de la défense
français et on peut juger du béné­fice de l’aide
française à deux caractères :

— la Haute Vol­ta, le
Mali et le Tchad, fig­urent par­mi les pays les plus pau­vres du monde 

— les dic­tatures avec
dis­pari­tions des empris­on­nés, et autres fioritures :
Dahomey, Gabon, Mada­gas­car, Mau­ri­tanie, Niger, RCA, Togo, Tchad. Les
autres pays sont un brin plus libéraux.

On peut ajouter
aus­si 113 000 km² et un mil­lion d’habi­tants dans les
colonies, déguisées en par­tie, de la France :
Guade­loupe, Guyane, Mar­tinique et Nou­velle Calédonie.

On remar­quera aussi
la forte influ­ence sur le Maroc, l’Al­gérie, et la Tunisie
surtout le pre­mier nom­mé avec ses 16 mil­lions d’habi­tants et
ses 447 000 km².

Si on com­pare les
satel­lites de la France à ceux de l’URSS, on con­state que la
Russie ne con­trôle que 1012 000 km² en Europe, avec
105 mil­lions d’habi­tants (Alle­magne de l’Est, Bul­gar­ie, Hongrie,
Roumanie, Pologne, Tchécoslovaquie).

B. Cette politique
de dom­i­na­tion s’ex­plique par la puis­sance mil­i­taire française
et son rôle de marc­hand de canons : troisième
expor­ta­teur mon­di­al, ce qui cor­re­spond à 7 % des exportations
du pays, et à 270 000 per­son­nes employées.

Apparem­ment, la
place de l’in­dus­trie d’arme­ment n’est pas telle­ment grande, mais il y
a deux impli­ca­tions impor­tantes, poli­tique et économique.

Économique­ment,
il faut remar­quer que l’arme­ment touche les secteurs de pointe :
l’aéro­nau­tique qui tra­vaille majori­taire­ment pour l’armée
et dont le reste du matériel peut aus­si servir pour
l’arme­ment ; les télé­com­mu­ni­ca­tions et
l’élec­tron­ique ;l’in­dus­trie auto­mo­bile et maritime ;
des secteurs divers : Lip, embal­lage (des bombes), vêtements,
etc.

Poli­tique­ment, la
France vend à toutes les dic­tatures de droite (celles de
gauche sont fournies par l’URSS) : Chili, Argen­tine, Brésil,
Zaïre, Afrique du Sud, Égypte, Lybie, Israël…

C. Depuis la
lim­i­ta­tion de l’en­trée de la main d’œu­vre étrangère
(1972), les tra­vailleurs étrangers (2 mil­lions, plus leur
famille soit 4 mil­lions au total) ser­vent de col­matage pour
l’évo­lu­tion du chô­mage. La ten­dance est de plus en plus
d’avoir des tra­vailleurs spé­cial­isés français,
et non plus étrangers. Du reste, les appels au tra­vail manuel
et la poli­tique de sélec­tion dans l’éducation
nationale, ont claire­ment pour mis­sion de fournir de futurs manœuvres
français.

Exploita­tion des
noirs, ventes d’armes aux fas­cistes, exploita­tion des travailleurs
étrangers dont on se débar­rassera progressivement,
telle est la base et le fonde­ment du niveau de vie que nous avons. La
France est donc bien plus « nazie »
économique­ment que l’Alle­magne fédérale contre
laque­lle lut­tent les groupes comme la RAF.

C’est un peu toutes
ces choses, avec d’autres bien sûr, que nous appe­lions les
vrais prob­lèmes, et que le pro­gramme com­mun n’abor­de pas.

D’un point de vue
réformiste, ce pro­gramme ne pro­pose même pas la
fer­me­ture des usines d’arme­ment et leur trans­for­ma­tion en lieu de
fab­ri­ca­tion d’ob­jets de longue durée… et paci­fiques. Il ne
pro­pose pas davan­tage le refus d’a­chem­iner tout matériel de
guerre, ni l’ap­pui aux groupes africains qui lut­tent contre
l’ex­ploita­tion dans leur pays ; pas davan­tage la sup­pres­sion des
indus­tries nucléaires.

…Alors ?

Sur le plan de la
vie quo­ti­di­enne dans les entre­pris­es, peut-être y aurait-il des
choses nouvelles ?

Non plus.

Le P.-S. nous
prévient que dans les entre­pris­es nation­al­isées les
tra­vailleurs décideront de beau­coup de choses… sauf pour ce
qui con­cerne le plan (qui lui sera mis en place par des négociations
entre le PS, le PC, le patronat et les syn­di­cats) dont on sait qu’il
con­cern­era surtout les entre­pris­es nationalisées.

Nous savons très
bien que le sys­tème par­lemen­taire, c’est tour à tour la
gauche, qui pour se main­tenir doit faire une poli­tique de droite, et
la droite, qui pour ne pas être chas­sée doit faire des
con­ces­sions à la gauche. De plus en plus, les thèmes
tra­di­tion­nels des uns sont repris et ampli­fiés par les autres.
Qui par­le de « sécu­rité des citoyens »,
d’« ordre », d’« indépendance
nationale » ? la gauche autant que la droite. Qui
par­le de « Lib­erté » de « niveau
de vie » ? la droite autant que la gauche. Nous
allons vers un mod­èle qui comme lors des dernières
élec­tions en Alle­magne fédérale, ver­ra des
oppo­si­tions pure­ment fic­tives, dans lesquelles rien ne distinguera
les uns des autres, sinon le sigle, la tête des chefs, et la
couleur des affiches.

De plus en plus, il
n’y a qu’un mod­èle de ges­tion du cap­i­tal­isme et tous sont
oblig­és de s’y soumettre.

Chang­er la vie ?

Cer­taine­ment peu
prob­a­ble dans le cadre du pro­gramme com­mun ; et pour­tant, s’il y
a crise, c’est beau­coup plus prob­a­ble comme sat­u­ra­tion des conditions
de vie artificielles.

C’est pourquoi, une
vision glob­ale et cri­tique de la société accompagnant
des débats sur « le futur », sur
l’u­topie, sur des propo­si­tions con­crètes, est très
impor­tante ; elle devrait ren­dre alors plus vio­lentes les
réac­tions à l’ex­ploita­tion, sans les lier à un
quel­conque électoralisme.

Encore faut-il que
cette vio­lence ne refuse pas l’analyse de sa pro­pre efficacité
et se fonde sur des principes élémentaires :
rota­tion, révo­ca­tion, adéqua­tion entre les moyens et
les fins, pos­si­bil­ité de regroupe­ments affini­taires, etc.

La Lanterne Noire