La Presse Anarchiste

Peuple de la mer

À des dates assez régulières s’impose pour moi l’opération « bifteck ». J’ai peu le sens de la vie quo­ti­di­enne. Aso­cial, il me faut peu pour vivre. Mais coincé, vrai­ment agrip­pé à la gorge par le manque d’argent, je m’affole. Main­tenant surtout, main­tenant que je suis deux. En ce mois de décem­bre, cœur de l’hiver, Paris, et là-bas à cinq cents kilo­mètres l’amour. Mon amour aveu­gle que je cherche à join­dre. Depuis trois mois dans le noir. Rien. Pour­tant jamais le dernier soleil de l’été ne s’est couché si orgueilleux, si rouge écla­tant entre deux cuiss­es, et la lame du froid et de l’ombre ne fouil­lèrent vie si crue. Jamais à la fontaine le cres­son ten­dre cueil­li en toute sai­son ne fut si vert Et il piquait la langue comme mes­sage de l’eau et de la terre.

C’est au cours de la dernière opéra­tion « bifteck » (dernière en date, il y en aura telle­ment d’autres), que je fus amené à pon­dre deux notes pour un grand heb­do­madaire, l’une sur Cocteau et son « Clair-Obscur », l’autre où je devais errer dans « Les Yeux et la Mémoire » d’Aragon (Mets ton habit scaphandrier !).

Que le pre­mier poème de « Clair-Obscur » porte comme titre « Foudroy­er », que le dernier se nomme « Esco­r­i­al », que tout au long de deux cents pages la mort soit presque tou­jours présente, voilà une indi­ca­tion. Que de toutes ces peaux mortes de ser­pents que furent ses livres, Cocteau se fasse un man­teau de deuil et danse encore, mais le cœur n’y est plus :

Et qu’avant d’épouser la mort je m’accoutume
À faire sem­blant de mourir

Voilà une autre indication

C’est Mau­rice Sachs qui con­statait que Cocteau avait mis son génie dans sa vie plutôt que dans son œuvre.

Dans « Clair-Obscur » quelque chose se déclenche. De la ren­con­tre du poète et de la mort naît la cer­ti­tude que le pre­mier ne tient plus toutes les rênes. Déjà dans « Les Par­ents ter­ri­bles » la mort aver­tis­sait, traquait, puis frap­pait. Là, elle est dans la chair du poète. Et si elle y est traitée sou­vent encore en per­son­nage roman­tique en fal­balas, avec tout ce que cela com­porte de chat­ter­ies et de coquet­ter­ies, on sent tou­jours chez Cocteau une véri­ta­ble angoisse.

Ce poète de la jeunesse, tou­jours tourné vers elle, et qui refu­sait obstiné­ment de vieil­lir se sait blessé : « Soleil de mes vingt ans vous offensez mes ombres – De vos yeux indis­crets ». Pour la pre­mière fois, le temps lui échappe, et à son tour impose ses lois. Vain­cu par cette vitesse qu’il a tant aimée : « Temps, j’aimerais te pren­dre en faute ». Jamais le monde de Cocteau n’a autant penché vers celui de la réal­ité, mais il pressent qu’il va s’y per­dre. « Clair-Obscur » reprend tous les thèmes chers à Cocteau, et par-dessus tout celui de la jeunesse qui se sui­cide. Mais tout y est las de tout super­fi­cielle­ment. Cette recherche obses­sion­nelle de la lib­erté, d’une lib­erté sans racine : « J’ai quar­ante ans vécu dans tes molles entrav­es – Sournoise lib­erté », fait de lui presque un faux témoin, de là naît le drame, et un Cocteau ascète appa­raît : « Ne suis-je pas le cri du silence à l’envers. »

Et lorsque la vérité sur­git, il se perd un peu plus (Œdipe déjà se crevait les yeux, Galaad restait aveu­gle) : « Cette terre après tout n’était pas ma patrie – Mes papiers sont des faux. » À tra­vers toutes les méta­mor­phoses, il y a chez l’auteur des « Enfants ter­ri­bles » une con­ti­nu­ité poé­tique. Si dans « Clair-Obscur » les pirou­ettes se trou­vent encore, si là comme ailleurs il paie la lourde rançon de son agilité, de sa ver­sa­til­ité, son ton est plus grave, et moins présent son désor­dre savam­ment ordon­né, on y retrou­ve les mots jux­ta­posés mais non joints. Et si le meilleur voi­sine avec le pire, la langue est sou­vent belle, mélodieuse ; effi­cace, aux accents presque clas­siques. Deux ou trois, poèmes : « La Lessive », « Petite Chan­son » sont des réus­sites, échos du meilleur « Vocab­u­laire ». II y est plus qu’habile, mais clair­voy­ant plus que jamais : « Un ange impuis­sant exilé du ciel. »

Et l’Arlequin triste émeut quand il écrit : « Caché, je vis caché sous un man­teau de fables / Plus tenace que la poix / Et ne laisse jamais d’empreintes sur vos sables / Mon corps n’ayant aucun poids. » Il reste en mémoire que « La poésie est une calamité de nais­sance », que Cocteau trompeur trompé se perd dans sa nuit : « C’est du sang que je saigne – C’est de l’encre qui sort. » Pris au piège ten­du par lui il sait qu’il doit : « écouter sans se trou­ver d’excuse sa con­damna­tion à mort ».

Je fis cette note dans la journée, un ven­dre­di. Le même soir je com­mençais la lec­ture des « Yeux et la Mémoire ». Il est cer­tain choc lit­téraire qui décide d’une vie : « Il faut à chaque vers décou­vrir l’Amérique – Pour arriv­er à la cheville de la nuit. » Je fus ras­suré sur-le-champ, Aragon marche sous un soleil de plomb. « Le tra­vail et l’amour changent le chant mys­tique – Et tout dépend vers qui s’élève l’hosanna – On boit dans le verre qu’on a. » Le verre d’Aragon n’a pas de fond. « Peut-être aveuglé­ment naufrageur de toi-même », c’est d’un vir­tu­ose. Il y aurait beau­coup à dire sur « aveuglé­ment ». Aragon aveu­gle ? C’est peut-être de sa part la seule chose qui pour­rait encore éton­ner. Et le petit-lait con­tin­ue à jail­lir. La plume embaume à coup sûr, et il n’a plus à se déhanch­er pour venir à bout de sa tâche imbécile.

« Le train s’en va la vie aus­si » – « Et je vois cette aurore et que bien l’on m’entende – L’Olympe illu­mine de cette aurore-là — Zatopek ou Pas­teur comme à l’assaut des Andes…» (?)

Mais à ce petit jeu-là l’auteur s’essouffle, le lecteur aus­si : « Car tout ramène l’homme au cœur de la bataille – Serait-ce le détour de quelque voie lac­tée – Serait-ce le détour de la banal­ité ». « Comme je m’arrêtais, sim­ple ques­tion d’haleine » – « Rien ne passe après tout si ce n’est le pas­sant ». Heureuse­ment le marc­hand de sable pas­sa aus­si. Je fus cette nuit-là un car­refour très fréquen­té. Haut lieu où souf­flait l’esprit.

Dimanche après-midi. Elle est arrivée hier en stop, à deux heures du matin, petite boule ébou­rif­fée de froid et de pluie. Nous occupons un loge­ment prêté pour quelques jours. Nous sommes sous les toits au six­ième. Toute la nuit le vent et la pluie m’ont tenu éveil­lé dans les marges de notre temps. J’ai repris le tra­vail depuis quelques instants. Je n’ai trans­porté que les quelques livres indis­pens­ables. La pièce est petite. Un feu fait avec trois ou qua­tre livres policiers se meurt dans la chem­inée. Elle est allongée et elle fume un peu loin­taine. Un livre est ouvert près d’elle, mais elle ne lit pas. De temps en temps, elle lève les yeux et me regarde, que cherche-t-elle ? Les jours longs sans elle ? Je com­prends cette panique de l’absence, cette den­telle empoi­son­née et fasci­nante qu’on froisse sans relâche entre ses mains, et le froid de tous les petits trous vides, ses pro­pres doigts retrou­vés de chaque côté de la den­telle – éter­nel gag du miroir brisé. Le poste de TSF est allumé, bas. Il y a encore le vent et la pluie. Sou­vent n’y ten­ant plus, dépassé, j’éclate et je lui lis quelques vers, voulant lui faire partager ma colère et… l’inquiétude d’Aragon envers les « demains » qui d’après le Coran doivent chanter :

« Nous risquons avec eux de tomber sur un manche
Les jeunes gens c’est une autre paire de manches. » 

Cinquante-sept pages d’explications accom­pa­g­nent les cent soix­ante de pure semence. Aucune inten­tion ne reste dans l’ombre. « Les Yeux et la Mémoire » font penser à ce repas servi au Char­lot-cobaye des « Temps Mod­ernes ». Plus rien à faire, la machine fait tout et les bras et les jambes liés « le fils de la femme » n’a plus qu’à avaler le brou­et déli­cieux pré­paré dans les officines sacro-saintes.

À grand ren­fort d’antiseptiques, voilà des idées, des pen­sées en sauce inof­fen­sive. Et voilà Déroulède, il avait du génie.

Me revient cette his­toire arrivée dans l’atelier du sculp­teur Lip­chitz. Un char­bon­nier venait de lui livr­er de la pierre noire et, peu pressé, tar­dait, tour­nait autour des œuvres. Dans un coin de l’atelier, il y avait une femme « ressem­blante », et au cen­tre « Le chant des voyelles », cette pièce immense que l’on peut voir au Musée d’Art Mod­erne. Lip­chitz deman­da au char­bon­nier quelle œuvre il emporterait s’il avait le choix. À la stupé­fac­tion du sculp­teur, il lui fut répon­du : « Le chant des voyelles » : « parce que c’était atti­rant, parce qu’il y avait un mys­tère dans cette œuvre, qu’on sen­tait mais ne pou­vait définir. Et parce que si “on” nous aide, nous devons aus­si com­pren­dre. » Que pense Aragon de ce char­bon­nier ? De ceux qui ne croient pas « qu’il y a un art pour eux, et un art pour nous » ? L’humiliation à la longue ne paie pas et le peu­ple ne la par­donne pas. Dans cette « humil­i­a­tion » fab­riquée, il entre de la suff­i­sance, et ça pue. Vérité trop démon­trée par ces « créa­teurs qui sont des philosophes hon­teux » dont par­le Camus.

Par­o­di­ant un jour­nal parisien qui sur la pre­mière page de ses numéros donne un por­trait de l’homme de la semaine suivi d’une phrase – d’un grand clas­sique de préférence – on pour­rait sous la pho­to d’Aragon coller cette phrase de Michaux : « Où est votre dig­nité de roseau pensant ? »

Devant ces yeux atteints de stra­bisme con­ver­gent sou­vent je décrochais.

À la radio, il y a eu un morceau de musique, je ne me sou­viens plus de ce que c’était. Mais elle aimait et m’avait demandé l’autorisation de mon­ter le poste. Ça ne me dérangeait pas, je crois même que la mélodie m’entraînait et fai­sait vague avec mes pen­sées, les pous­sant con­tre le rivage déchi­queté. Je n’entendais plus la musique, mais dans ce que je ressen­tais elle était aux côtés de la colère, du sen­ti­ment de l’absurde, de la honte, et je me traitais de châtré parce que je lisais, parce que pour vivre, pour faire mon tra­vail, je devais aller au bout de ces « yeux » et de cette « mémoire ».

Même le « ren­du », le « méti­er » si chers aux réal­istes soci­aux y essuient quelques méchants coups. Les vers ont par­fois des grâces éléphantesques :

« Mal­gré tout je vous dis que cette vie fut telle – Qu’à qui voudra m’entendre à qui je par­le ici… » Pour « Traité du Style » in memo­ri­am.

Pris par cer­tains, à juste titre d’ailleurs, pour l’un des écrivains les plus doués, les plus bril­lants, l’auteur du « Paysan de Paris » a le vis­age même d’une forme de sui­cide, la seule inac­cept­able. Cette course à l’abrutissement, cette putasserie – « je lui crois une nature un peu femme », dis­ait Vic­tor Cras­te – cette surenchère à la flat­terie sont répug­nants. Et qu’on ne vienne pas me dire qu’il ren­tre là-dedans une part de jeu. Can­u­lard ? je ne le crois pas, et de toute façon les temps de ces pirou­ettes intel­lectuelles, de ces mumus­es chères à quelques Nerefenes sont un peu caducs.

C’est dans Lautréa­mont que j’ai relu voici quelques jours cette exé­cu­tion : « Il y a des écrivains ravalés, dan­gereux lous­tics, farceurs au quar­teron, som­bres mys­tifi­ca­teurs, véri­ta­bles aliénés qui mérit­eraient de peu­pler Bicêtre. Leurs têtes cré­tin­isantes, d’où une tuile a été enlevée, créent des fan­tômes gigan­tesques qui descen­dent au lieu de mon­ter. Exer­ci­ce scabreux, gym­nas­tique spé­cieuse. Passez donc, grotesque mus­cade. S’il vous plaît, retirez-vous de ma présence, fab­ri­ca­teurs à la douzaine de rébus défendus, dans lesquels je n’apercevais pas aupar­a­vant du pre­mier coup comme aujourd’hui le joint de la solu­tion friv­o­le. Cas pathologique d’un égoïsme for­mi­da­ble. Auto­mates fan­tas­tiques : indiquez-vous du doigt, l’un à l’autre mes enfants, l’épithète qui les remet à leur place. »

« Assis ou non dans ses rêves mod­iques. » : « Nous aurons le repos que le tra­vail pro­cure. » Car : « Je me sou­viens pour moi la vie est un théâtre. » Et, « Le sac lourd à l’échine et le cœur dévasté – Cet impos­si­ble choix d’être et d’avoir été. »

La lec­ture achevée, j’avais l’âme neuve d’Alice au pays des Mer­veilles : « Vous direz que les mots éper­du­ment me grisent – Et que j’y crois goûter le vin de l’infini. » Mais c’était la sagesse, mais c’était la fra­ter­nité. Et nous irons nous redis­ant sans cesse les deux derniers vers des « Yeux et la Mémoire ». « Tais-toi l’atome et toi canon cesse ta toux – Partout cessez le feu cessez le feu partout. » Ah mais !

Et puis sur les ondes il y a eu un bul­letin d’information, suivi d’un appel à la pop­u­la­tion en faveur des marins bre­tons per­dus en mer, soix­ante-qua­tre pour cette seule tem­pête et elle n’était pas finie. Quel drôle de pays. Incon­science ? Dig­nité per­due ? Peu­ple mort d’un monde mort. À chaque cat­a­stro­phe la même chan­son. L’appel du min­istre intéressé, l’appel, l’aumône. Il faut que l’aide vienne d’en bas. En haut on ne peut plus, on nage dans une telle gadoue. Avec encore à la bouche le goût fade de la tragédie bouf­fonne de l’abbé Pierre « le lys dans la gadoue ». Les quêtes, Dien Bien Phu, Orléans­ville, les marins per­dus, les inon­da­tions, les 500 000 francs du Saint-Père « Mon­sieur Tout Blanc dans vos châteaux en Ital­ie », le chèque de Mon­sieur Chap­lin. Je voy­ais les côtes bre­tonnes. Mer et gran­it. Com­bat de ser­pents, long, cru­el. Mais la terre a la gueule la plus grande. Elle digéra une fois encore. Ciel gris couché, marins noyés, les filets bleus de Con­car­neau. Le grand com­bat de l’homme silen­cieux con­tre les vagues sans cesse recom­mencées. Com­bat absurde. Une légende bre­tonne donne à Ank­ou (la mort) les traits habituels du squelette féminin (pourquoi suis-je sûr de cette féminité ?) avec sa faux et sa char­rette fan­tôme. Mais la faux s’attaque aux mâts des navires, longs épis per­dus, les coqueli­cots s’arrachent avec.

C’est pen­dant cette quête radio­phonique que toutes ces don­nées : le chant d’arbre mort de Cocteau, le sui­cide sans grandeur d’Aragon, la peau de soix­ante-qua­tre hommes de la mer se tressèrent. C’est là qu’elles se mêlèrent pour moi en un drôle de nougat, indi­geste comme celui des fêtes foraines, vert putain et rose bon­bon. Les dents déjà dans cette frian­dise de foire, j’ai ten­té d’esquisser ce « tilt » qui s’inscrit en let­tres rouges dans le coin à droite près des « pin-ups ». Les « 20 F » je les ai mis dans l’appareil à sous, j’avais cinq billes. Mais le jeu est truqué ou alors je remue trop, mais ça a fait « tilt » comme souvent.

La mer a tout envahi, et ses hommes. Ici dans la cham­bre, elle com­mande et impose son rythme. Je me sou­viens qu’il y a quelques mois j’avais été frap­pé par un essai de Pierre Dumayet trou­vé dans un ancien numéro de la revue « Les Let­tres » sur Hen­ri Michaux et la mer. Pour l’auteur de « La Nuit remue », héri­ti­er direct du « Je te salue vieil océan » d’Isidore Ducasse, la mer est « la répéti­tion d’un peu d’eau, la répéti­tion con­sid­érable…» « Et l’eau est bien la chose la plus nulle, la plus incon­sis­tante qui soit. » Pour Michaux, elle plaît au faible parce que sa faib­lesse n’est rien à côté de la sienne, et elle reste clouée à son lit, un peu de sable l’arrête : « On regarde les vagues dans les yeux… On sait qu’elles ont honte elles aussi. »

Peu­ple de la mer, monde marin, inqui­et et sûr, solide et liq­uide. Homme lié à la mer, comme elle attaché à son lit. C’est dans ce lit entre les qua­tre rivages, que la vie se tient toute, les joies, les peines et les colères. Immense et pour­tant borné : « Avez-vous vu, dit Michaux, avez-vous vu main­tenant ? Eh bien, quand on a vu ça, on a vu ce qui comp­tait, on peut jeter ses yeux, on n’en a plus besoin. » Échec de la mer ? Sen­sa­tion de vide ? Pâte du monde, refus et accep­ta­tion ? Échec de l’homme ? « Vraie vérité » tou­jours cher­chée, tou­jours échap­pée ? Mais sous les pieds de l’homme, il faut la sen­sa­tion de quelque chose d’aimé et de respec­té, de craint, de con­nu et d’ignoré, de rythme nourrici­er, sinon point de salut. La mer est cela, on dit de ses hommes qu’ils ont le pied marin. Peu­ple de la mer.

Les vingt-cinq années qui vien­nent de s’écouler ont été fatales dans notre Europe occi­den­tale plus qu’ailleurs à la notion de peu­ple attachée à la notion de patrie. Pâte telle­ment brassée, trouée par tous les vents. Il faut une force pri­maire, « tri­om­phante », il faut ce « planch­er » dont on par­lait plus haut pour qu’une com­mu­nauté existe. En Europe occi­den­tale, je ne vois que l’Espagne qui soit un peu­ple. Peu­ple de la mer, peu­ple d’Espagne, aus­si vrais l’un que l’autre. Cer­taines choses pro­fondes com­munes aux deux les font se ressem­bler. Ils gar­dent en eux quelques cail­loux de dig­nité qui sont les pier­res à feu de tout temps voulu et vécu, grandeur et simplicité.

À vous, cher Sam­son, si vous le voulez bien, plus par­ti­c­ulière­ment les lignes qui suivent.

À votre pas­sage à Paris, en sep­tem­bre, nous nous étions retrou­vés à la ter­rasse d’un café place Saint-Michel. Le « Départ » ou le « Ter­mi­nus » ? Bah, ça dépend du sens de la marche ! Je vous avais par­lé d’une idée que je cares­sais depuis deux ans. J’ai l’Espagne enfon­cée dans la chair comme une épine noire, et ça s’infecte.

Je vous dis­ais l’envie que j’avais de réu­nir des textes des grands frères, de ceux qui ont vu Madrid « sourire avec du plomb dans les entrailles » [[Anto­nio Macha­do.]], et puis à leurs côtés les voix des autres, ceux de ma généra­tion, ceux pour qui l’Espagne fut le pre­mier écho de la guerre. Écho ou coup de crosse con­tre la porte, le fait que là c’était le départ, et la course n’est pas finie. À ce livre, à cette amer­tume et à cet espoir partagés, j’espère arriv­er. Je voudrais que Camus et Char soient les pre­mières voix, et José Her­rera Peteré, et d’autres, et puis nous qui avons aux envi­rons de trente ans. Je voudrais que quelques voix isolées se réu­nis­sent en fais­ceau. Témoignage que l’Espagne est vivante.

J’ai la cer­ti­tude que comme la mort a imposé son alpha­bet là-bas, c’est là-bas qu’il fau­dra la vain­cre. À ce sen­ti­ment est mêlé un sens mag­ique, « exor­cisme » presque. Espagne trahie, monde trahi. Espagne ven­due, assas­s­inée. Je vous dis­ais cela Sam­son et vous m’avez répon­du (vous pen­siez à « Témoins », cer­taine­ment) : « Un numéro sur l’Espagne, ça date » [[Je n’ai pas pu dire cela. La preuve : si je l’avais dit, et dit comme ça, Mor­van, je l’espère bien, m’aurait cassé la fig­ure. Ce qui « date » – j’ai hor­reur de ce mot – ce n’est pas évidem­ment, hélas ! la tragédie plus que jamais douloureuse de l’Espagne, mais les idéolo­gies, même les nôtres, pour lesquelles on s’est bat­tu. Si, dans l’entretien que Mor­van rap­porte, j’ai pu penser et dire qu’un cahi­er de revue des­tiné à réaf­firmer les « dogmes », fût-ce ceux-là même de l’antidogmatisme lib­er­taire, ne par­lerait plus au présent, ce n’était pas, Mor­van doit s’en douter, pour prêch­er la cause de je ne sais quel détache­ment, de l’oubli, d’une basse infidél­ité à nos frères espag­nols, tués ou sur­vivants. Peut-être, en cette trop brève ren­con­tre de sep­tem­bre, ai-je sim­ple­ment voulu – oui, c’est cer­taine­ment cela – en appel­er à la con­science, que nous nous devons à nous-mêmes et aus­si aux vic­times, que tous les prob­lèmes doivent être posés à nou­veau. « Table rase », comme pré­cisé­ment je m’en explique ailleurs dans ce « Car­net » : table rase, non point de nos valeurs, mais de nos « opin­ions ». Ça n’est pas moi qui invente cela, mais c’est le tes­ta­ment, par exem­ple, d’un Brup­bach­er, comme c’est aus­si la leçon qui se dégage de l’actuelle médi­ta­tion d’un Silone. Pieuse­ment ressass­er un catéchisme, fût-il lib­er­taire, ce n’est pas servir la lib­erté, la lib­erté lib­er­taire moins que toute autre. Et c’est sans doute à ce dan­ger-là que j’ai pen­sé en émet­tant, il se peut bien, une réserve quant à l’idée d’un numéro sur l’Espagne. Cher Mor­van, ce n’est pas cela, je le vois main­tenant, que vous aviez en tête et au cœur. Moi aus­si, direz-vous, j’aurais pu m’en douter. Bien sûr. Un cahi­er tel que vous le pro­posez ? D’enthousiasme, – et le plus vite pos­si­ble. (S.)]]. Oui, peut-être, de vingt ans, l’âge de notre grande lâcheté, il y en a d’autres. Je n’étais pas d’accord, je ne le suis pas et ne le serai jamais. L’antimilitarisme, le cri con­tre les tor­tures, les camps, les dépor­ta­tions, ça n’est pas neuf non plus, et pour­tant vous, d’autres et moi nous crions. L’Espagne est un immense camp de con­cen­tra­tion, et si depuis quelques mois on peut y mâch­er du chew­ing-gum, ça ne change rien, – si la cer­ti­tude s’impose de la dernière trahi­son, Fran­co à l’Unesco et puis à l’ONU.

De la façon dont les choses se présen­tent. De la façon dont l’engrenage nous guette, l’adaptation pour exis­ter devient presque impos­si­ble si l’on veut garder aux creux des mains les deux cail­loux pour l’étincelle. Entre le dés­espoir de Cocteau isolé à jamais et le faux témoignage d’Aragon je ne choi­sis pas. On ne choisit pas entre la peste et le choléra dis­ait Jules Gues­de, je crois.

À corps per­du, je vais ailleurs, pour quelques bouées dans un chenal que sur­veille la mort. Pour vivre cette phrase de John Dos Pas­sos : « Tant qu’il y a une classe inférieure j’en suis, tant qu’il y a une classe crim­inelle j’en suis, tant qu’il y a une âme en prison, je ne suis pas libre. »

Et puis tant pis pour tous les «
 tilts ».

[/Jean Jacques Mor­van/]