La Presse Anarchiste

Marée d’équinoxe

Il s’est passé presque
deux ans entre la volon­té de réu­nir ces quelques voix –
gerbe frag­ile et dure – et ces quelques pages. Et pen­dant ce temps
tout s’est un peu plus faussé. Essouf­flé, ren­du, dans
un monde qui se veut sys­té­ma­tique­ment sans mémoire, il
faut quand même faire face. Et sous cette pluie de coups il
faut sous peine de cas­tra­tion devin­er ceux qui peu­vent être
fatals.

Main­tenant trois plaies au fond
de l’âme : l’Espagne, Israël, l’Algérie. Il
n’y aura jamais de cesse.

Mais toutes les abjec­tions ne
sont pas venues à bout d’une flamme. Deux yeux noirs mangés
de fièvre peu­vent être une plainte d’espoir. Vendu,
bafoué, dans son som­meil le peu­ple espag­nol se retourne. Et
aus­si la liberté.

Voilà.

Ici cha­cun est venu avec sa
pierre à feu au creux de la main tré­sor unique – le
grand frère et les ado­les­cents de la faillite.

Assis autour du même feu,
mêlés à vous, arbres bouf­fés de vent, qui
avez com­pris il y a vingt ans qu’on pou­vait chang­er de tout sauf
d’espoir, nous sommes là froids et ten­dres. Ten­dus à
en mourir vers un morceau d’humain encore sain. Le peu­ple d’Espagne
nous l’a don­né. Il y a vingt ans aujourd’hui sur le monde
une cer­taine nuit. Et son brouil­lard. Depuis, les ongles nus ont
arraché le béton des cham­bres à gaz de Belsen,
Ravens­bruck, Dachau, etc. Mais on ne m’enlèvera pas de
l’idée que cet alpha­bet de mort que nous avons laissé
graver sur la terre d’Espagne, c’est là-bas qu’il faudra
l’effacer. On ne m’enlèvera pas de l’idée que
demain il fau­dra remet­tre le pied dans l’empreinte d’il y a vingt
ans. Il le fau­dra. Rien ne pour­ra l’empêcher. Seulement
retarder, mais il le fau­dra. L’intelligence n’existe que si elle
se « mouille ». Et le sac­ri­fice est parce qu’il est
ressen­ti et pesé. Tout le reste importe si peu maintenant :
ceux qui trahi­ront encore et les « à côtés
 » sales. Homme, je ne con­nais que toi, et la boue colle à
nos pas…

J’avais douze ans, c’était
l’été encore. Un pre­mier jour de sep­tem­bre une sirène
a hurlé. Je n’ai pas très bien com­pris. J’ai vu ma
tante et ma sœur pleur­er, c’était des femmes. Une drôle
de sen­sa­tion au cœur, au bas du ven­tre. L’estomac qui se noue et
quelque chose en plus…

Quelques jours plus tard, j’ai
vu mon pre­mier camp de pris­on­niers, les pre­miers vrais barbelés.
Ils étaient français. De l’autre côté il
y avait des Espagnols.

Avoir tout pour soi, le cœur et
la rai­son, et mal­gré tout baiss­er la tête devant
l’enfant parce qu’on est vain­cu… et que les mains sont vides.
Notre pre­mier dia­logue. Pour la pre­mière fois le goût de
cen­dre dans la bouche et le corps lourd, rompu, c’était plus
que les suites d’une grande fes­sée… La défaite de
l’homme dans le corps d’un enfant.

Il y a presque vingt ans.

Ce n’est pas un hasard. «
 Il y a eu un crime dans Grenade – Sa Grenade. » [[Macha­do]]
Toute une mau­vaise volon­té unie, bar­belée, croc en
avant. Et puis douze grains de sable au cœur de la poésie –
Fed­eri­co est tombé. Et aus­si la liberté.

Il y a eu crime dans Grenade. Et
un voile gris dans les yeux des copains. L’homme pil­lé aux
qua­tre vents. Le père, une croix au bord d’un désert
africain. Toi mon copain espag­nol qui te sou­viens des pastèques.
Et sur tes doigts encore la peau de l’âne mai­gre. Et la
char­rette trop noyée de soleil. Et le corps ten­du d’une sœur
presque incon­nue. Corps de Grenade et son été éclaté.
Et par-dessus tout cela le goût de la terre d’Espagne refusée
parce que bâil­lon­née il y a vingt ans.

Noir, Rouge et Or.

Dans cette nuit quelques voix et
leur poids de las­si­tude – une barbe de quelques jours – le
print­emps de l’Ile-de-France – la peau qui fris­sonne – et loin,
très loin encore le hen­nisse­ment d’un cheval. Peut-être
la pointe de l’aube. Déjà, déjà l’ombre
des ailes du pre­mier moulin.

Et là tout près les
copains au même destin.

Mai 1956

J. ‑J. Morvan