La Presse Anarchiste

Censure et anarchisme

Fin
1977, un censeur polon­ais passé à l’ouest a fait
par­venir au Comité d’Au­todéfense Sociale « KOR »
une impor­tante série de doc­u­ments internes de la censure
polon­aise, doc­u­ments bien enten­du secrets. Par­mi eux se trouvaient
sept bul­letins inti­t­ulés « Infor­ma­tion sur les textes
sai­sis » (de mars 1974 à avril 1976) Ces bul­letins sont
une com­pi­la­tion d’ex­em­ples de textes cen­surés et ils sont
des­tinés à guider les censeurs dans leur tra­vail. Le
texte qui suit est la tra­duc­tion d’un pas­sage sur la cen­sure d’un
arti­cle con­sacré à l’anarchisme.

— O —

Dans
la revue trimestrielle « Études Sociologiques »
(n°2) S. Moraws­ki dans un arti­cle inti­t­ulé « Essai
sur les car­ac­téris­tiques de l’idéolo­gie anarchiste »
analy­sait la « vision du monde anar­chiste » et ses rapports
avec le marx­isme. On a élim­iné par exem­ple que « les
fils anar­chistes con­sti­tu­aient un élé­ment organique de
l’idéolo­gie marx­iste et n’en ont jamais été
extir­pé » et on a élim­iné un fragment
décrivant les con­tro­ver­s­es entre les marx­istes et les
anar­chistes dans les années 20 en URSS, dont « seuls
par­mi les prin­ci­paux » révo­lu­tion­naires américains
E. Gold­man et A. Berk­man ont don­né la « preuve
bouleversante » :

.…
Les titres de leurs livres sont sig­ni­fi­cat­ifs, après deux ans
de séjour en URSS où ils ont ren­con­tré Lenine et
où ils étaient en con­tact avec l’élite des
dirigeants. Gold­man écriv­it sur leurs désenchantements,
Berk­man sur le mythe bolchevik. La descrip­tion des évènements
qui ont provo­qué le relâche­ment des liens et la méfiance
crois­sante des deux côtés a don­né un tome de
l’au­to­bi­ogra­phie d’Em­ma Gold­man « Liv­ing my life » (1931).
Elle se per­sua­da avec Berk­man et ses amis poli­tiques russ­es de la
néces­sité pro­vi­soire d’un pou­voir cen­tral­isé et
même de l’om­niprésence des organes de sécurité
mais elle ne peut trou­ver de jus­ti­fi­ca­tions à l’arrestation
des SR et des anar­chistes, à la cen­sure et pour finir à
la con­fis­ca­tion de l’u­nique péri­odique de ces derniers (Golos
Tru­da
de Moscou). L’in­sur­rec­tion de Cron­stadt étouffée
dans le sang — mal­gré l’in­ter­pel­la­tion des deux exilés
améri­cains trans­mise à Lénine — par Trot­sky fut
le moment décisif. On en reve­nait donc aux vieux argu­ments de
Bak­ou­nine — la for­ma­tion d’un État qui en toutes
cir­con­stances et sous n’im­porte quel habit dévore les
citoyens, la cor­rup­tion du pou­voir même si ses intentions
prim­i­tives étaient des plus généreuses, la
ter­reur poli­cière et l’in­tolérance. La thèse
notoire des anar­chistes sur le car­ac­tère illu­soire des
solu­tions pure­ment poli­tiques, sur le caractère
con­tre-révo­lu­tion­naire et bureau­cra­tique de la révolution
guidée du som­met était une prémisse de cette
argu­men­ta­tion — sur un ton trag­ique car les attentes ont été
très pro­fondé­ment déçues.

Infor­ma­tion
n° 14

sur
les textes cen­surés pour la péri­ode du 16.VII au 31.VII
1975, édité par le Ser­vice Cen­tral du Con­trôle de
la Presse, des Pub­li­ca­tions et des Spectacles.

Tiré
de « Czarna ksie­ga cen­zury PRL » tome 2 pp 291–292