La Presse Anarchiste

Un vieux paysan

(L’ami
Daniel Mar­tinet a eu la généreuse pen­sée de
con­fi­er à Témoins le présent inédit
de son père. Grande joie pour nous, et non moins grand
hon­neur. Quant à ceux d’entre nos plus jeunes lecteurs à
qui le nom du grand cama­rade et du poète ne serait peut-être
pas encore aus­si fam­i­li­er qu’il y a droit, ils trouveront
ci-dessous, en tête de notre Car­net, quelques textes évoquant
briève­ment la vie de Mar­cel Mar­tinet, son œuvre et la
sig­ni­fi­ca­tion exem­plaire qu’il sut don­ner à l’une et à
l’autre.)

À Emile Guillaumin

Dans un vil­lage en ce soir de septembre
J’ai vu un vieux paysan qui pleurait.
Un soleil rouge achevait de descendre
A l’horizon der­rière la forêt.

Dans l’autocar arrêté sur la place
Le vieux avait instal­lé son garçon
Et l’autocar avait repris la trace
Qui l’entraînait — vers quelle garnison ?

La gar­ni­son étape vers la guerre
La gar­ni­son étape vers la mort —
Le jeune gars regar­dait vers son père
Qui regar­dait et regar­dait encor.

Le jeune gars s’en allait pour la guerre :
Que savait-il de guerre et de combats ?
Des mots, des mots, et qu’il n’entendait guère.
Il reviendrait ou ne reviendrait pas.

Au paysan, à l’ouvrier des villes
En nul pays on n’enseigne cela.
Le vieux debout demeu­rait immobile.
Il regar­dait, et son fils s’en alla.

Il le suiv­ait dans cet obscur voyage
Il igno­rait que des larmes coulaient
Dans les sil­lons qui creu­saient son visage,
Il demeu­rait et son fils s’en allait.

Bien loin déjà dans le som­bre voyage
Le fils roulait bien au delà des bois,
Le vieux voy­ait aus­si le vieux village,
Il le voy­ait pour la pre­mière fois.

Il décou­vrait l’église et la mairie
Où l’on avait inscrit leurs noms jadis,
Il décou­vrait les champs et la prairie
Qu’hier encor débrous­sail­lait son fils.

Il décou­vrait la route et la rivière
Il décou­vrait le bien quotidien
Il décou­vrait le ciel et la lumière
Il décou­vrait qu’il ne con­nais­sait rien

Que jusqu’alors tout le bon­heur du monde
Avait passé sans qu’il l’eût aperçu
Et ce soir-là tout le bon­heur du monde
Il décou­vrait qu’il l’avait tou­jours su.

Dès son pre­mier regard sur ce vieux monde
Il décou­vrait qu’il avait inventé
Tout le bon­heur et le mal­heur du monde
Qu’il com­mençait ce soir à regarder.

1939, Mar­cel Martinet