La Presse Anarchiste

Jeanne Berneri (1897—1962)

Pour
ren­dre un dernier hom­mage au grand cœur, à l’infatigable
activ­ité, à l’héroïsme, face à une
vie trag­ique, qui ont car­ac­térisé l’épouse —
comme lui lumière inter­na­tionale de l’anarchisme — de
notre regret­té Camille Berneri, nous traduisons ci-après,
de la revue « Volon­tà »
, dont elle était
l’animatrice, la nécrolo­gie due à la plume d’Umberto
Mar­zoc­chi, son con­tin­u­a­teur. Puis­sent ceux qui ont aimé notre
inou­bli­able com­pagne (que ce soit en Ital­ie, en France, en Espagne
com­bat­tante, en Grande-Bre­tagne, en Bel­gique ou en Alle­magne captive)
trou­ver dans ces lignes un écho de cette vibrante
personnalité.

A.
P.

Gio­van­na
Cal­ef­fi Berneri, qui, depuis le 15 mai 1946, dirigeait la
revue Volon­tà, n’est plus. Une crise cardiaque,
imprévue et bru­tale, sur­v­enue le 14 mars 1962 à 17 h
45, a tranché cette vie encore jeune et forte. Depuis quelques
jours elle était en traite­ment à l’hôpital de
Nervi (près de Gênes) pour une affec­tion pleurétique ;
et, l’ayant quit­té le même jour, elle se préparait
à rejoin­dre son domi­cile, entourée des soins des
cama­rades Tur­roni et Ches­sa qui l’accompagnaient. Les secours
d’urgence des médecins ne réus­sirent point à
la ramen­er à la vie.

Notre
chère Gio­van­na n’est plus. Nous ne rever­rons plus ce beau
vis­age, tou­jours ani­mé et sere­in pour accueil­lir le compagnon
et l’ami ; nous n’entendrons plus cette voix aux tonalités
chaudes, ralen­ties, dépouil­lées de toute rudesse : une
poignée de cen­dres, recueil­lies dans l’urne funéraire
n°1796 au cimetière de Staglieno à Gênes,
est tout ce qui reste d’elle.

Gio­van­na
Berneri était née à Gualtieri, province de
Reg­gio Emil­ia, le 5 mai 1897. Elle obtint son diplôme
d’institutrice en 1915, et, dès sa nom­i­na­tion obtenue sur
les rôles de 1916, elle enseigna à l’école
pri­maire de Mon­tec­chio dans cette même province. Dès son
ado­les­cence, Gio­van­na fit preuve d’un car­ac­tère et d’une
per­son­nal­ité peu com­munes. Sens pra­tique, indépendance,
volon­té de fer, tells furent les dons qui devaient trouver,
avec l’âge, les vicis­si­tudes de la vie, les douloureuses
expéri­ences de la mil­i­tance anar­chiste, leur con­fir­ma­tion, et
con­stituer les élé­ments car­dinaux d’une personnalité
vrai­ment exceptionnelle.

Le
3 jan­vi­er 1917, Gio­van­na Cal­ef­fi épousa à Gualtieri
l’anarchiste Camil­lo Berneri, le fils même de celle qui avait
été son pro­fesseur de péd­a­gogie à l’Ecole
nor­male de Reg­gio Emil­ia, Adal­gisa Fochi, femme de sen­ti­ments
élevés et de pro­fonde cul­ture. Le jeune cou­ple se
trans­porta dans la région flo­ren­tine. Là, Camillo
pour­suiv­it ses études avec fer­veur et pas­sion, et obtint les
lau­ri­ers uni­ver­si­taires du philosophe. A par­tir de 1922, il se voua à
l’enseignement, sans toute­fois pou­voir rester plus d’une année
sco­laire dans le même poste, en rai­son de l’hostilité
et des per­sé­cu­tions qu’il ren­con­trait locale­ment comme
antifas­ciste et comme anarchiste.

Dès
ce moment, Gio­van­na fut pour Camil­lo, non seule­ment l’épouse
chère­ment aimée, ain­si que la mère affectueuse
et vig­i­lante des deux fil­lettes Maria-Luisa et Giliana, nées
entre temps, mais la com­pagne idéale qui le soute­nait dans
tous les actes de sa vie mil­i­tante dan­gereuse et tourmentée.
Elle le sec­ondait dans la noble entre­prise du groupe « Non
mol­lare » (Ne pas céder) ensem­ble avec Car­lo Rosselli,
Faus­to Cala­man­dréi, Ernesto Rossi, Umber­to Mor­ra di Lavriano.
Et, bien loin de le détourn­er des dan­gers de cette action,
elle l’encourageait à inté­gr­er, de façon
cohérente, par ses con­duites, la mise en pra­tique et
l’application de ses idées à lui.

D’une
péré­gri­na­tion à une autre, ils passèrent
un an à Mon­tepul­ciano, autant à Cor­tone, et près
du dou­ble à Cameri­no, Camil­lo Berneri enseignant comme
pro­fesseur de philoso­phie au lycée de ces divers­es villes.
Mais les vio­lences se mul­ti­pli­aient, et d’autre part Camil­lo ne
pou­vait se pli­er à la loi qui, à par­tir de 1926,
exigeait des enseignants le ser­ment de fidél­ité au
régime. C’est ain­si qu’il aban­don­na tout pour s’expatrier
clan­des­tine­ment en mai 1926. Au mois d’août de cette même
année, Gio­van­na et les deux fil­lettes pre­naient à leur
tour le chemin d’un exil illé­gal, pour rejoin­dre un époux
et un père chaude­ment aimé dans le gîte qu’il
avait trou­vé pour eux dans la région parisi­enne, à
Saint-Maur-des-Fossés.

J’avais
fait la con­nais­sance de Berneri, vers 1918, au domi­cile d’un ami
com­mun — fils du député social­iste Arturo Caroti —
qui étu­di­ait à Livourne. De cette première
ren­con­tre naquirent les prémices d’un mouvement
révo­lu­tion­naire de la jeunesse, qui tint son congrès
inau­gur­al à Parme, en même temps que celui de l’Union
syn­di­cale ital­i­enne (cen­trale syn­di­cale à tendance
anar­chiste). Les jeunes eurent bien­tôt leur jour­nal, « Gioventù
Rossa » (Jeunesse rouge), organe que dirigea Bernardi­no De
Domini­cis, mais pour peu de temps. Les rap­ports entre Berneri et moi
dev­in­rent plus intimes, et nos ren­con­tres plus fréquentes,
parce que nous avions de plus en plus de choses à faire
ensem­ble ; mais je ne vis Gio­van­na que plus tard.

Je
fis sa con­nais­sance en exil, durant l’automne de 1926, lors d’une
vis­ite que je fis à Camil­lo dans la masure qu’il venant de
louer, en lisière d’une rue fangeuse, à
Saint-Maur-des-Fos­sés, dans la proche ban­lieue. Le temps était
froid et plu­vieux ; mais, dans la mai­son, per­son­ne ne parais­sait s’en
apercevoir. Camil­lo était absorbé par le classe­ment de
revues qu’il tirait d’une caisse ; les enfants jouaient, rieuses,
dans un coin de la pièce ; Gio­van­na, le rose au vis­age, les
manch­es retroussées, vaquait aux besognes du ménage
comme à un ouvrage fam­i­li­er. A mon entrée, tous se
retournèrent pour me faire fête. Une fois les
présen­ta­tions faites, Camil­lo résuma la sit­u­a­tion en
peu de mots : « Tu vois, ici tout le monde rit, même si le
ciel est gris et la mai­son sale. » Et c’était vrai :
quoi qu’il pût arriv­er, les qua­tre êtres qui vivaient
entre ces murs croulants, tapis­sés de moi­sis­sures, se seraient
aimés en éternité !

Et
cepen­dant la vie était dure. Le pro­fesseur Berneri était
devenu le plus mal­adroit des aides-maçons et des
garçons-plâtri­ers ; encore lui fal­lait-il être
recon­nais­sant envers le sort — et les amis — qui lui avaient
procuré cette bonne for­tune. L’institutrice Giovanna
Berneri, refoulant au fond de son être la noble voca­tion de
l’enseignement, s’attelait de bon cœur aux plus rebutants
travaux dont elle fût capa­ble. Bref, une fois passées
les pre­mières années de l’inévitable processus
d’assimilation, la forte nature de Gio­van­na avait pris le dessus ;
et, en 1933, elle ouvrait même un petit com­merce de primeurs et
de comestibles, à Paris même, dans le quarti­er de la
Nation. Ain­si pour­voy­ait-elle, de façon mod­este, mais plus
sûre, aux besoins de la famille.

C’est
à cette époque que Camil­lo Berneri a don­né le
meilleur de soi-même à son œuvre.

De
son chantier au pre­mier étage — où l’on accédait
par un escalier intérieur ouvrant sur l’arrière-boutique
— Camil­lo col­lab­o­rait à presque toutes les publications
anar­chistes, en toutes langues et en tous pays. Il polémiquait
avec les divers secteurs de l’antifascisme exilé. Il
par­tic­i­pait à l’activité spé­ci­fique de
l’anarchisme ital­ien ; enfin, il se dévouait à la
tâche spé­ciale de démas­quer les indi­ca­teurs et
provo­ca­teurs fas­cistes à l’étranger, nom­breux dans
les rangs de l’émigration. C’est l’activité dont
Gio­van­na devait plus tard ren­dre compte en la plaçant dans sa
vraie, claire et inex­tin­guible lumière, par une suite
d’articles pub­liés dans l’hebdomadaire libéral « Il
Mon­do » (Le Monde); car elle voulait et pou­vait met­tre les
choses au point, fût-ce au prix d’un douloureux débat
avec le pro­fesseur Salvem­i­ni, qu’elle aimait et esti­mait. Compagne
incom­pa­ra­ble, je l’ai vue toute heureuse de la reprise d’activité
de son Camil­lo dans les domaines où il tendait à se
réalis­er — heureuse de pou­voir y con­tribuer pour sa part, au
prix d’un labeur qui lui impo­sait de durs sac­ri­fices, de grandes
fatigues, des efforts et des respon­s­abil­ités de tous ordres !

Mais
les per­sé­cu­tions poli­tiques sont à l’ordre du jour.
Camil­lo n’est pas épargné par la police française
aux ordres de l’ambassade ital­i­enne et du con­sulat fasciste.
Camil­lo Berneri est un homme d’action qui donne de sérieuses
inquié­tudes. Le mot d’ordre est de lui ren­dre la vie dure,
par tous les moyens. Mais, dans ces ter­ri­bles cir­con­stances, Giovanna
est à ses côtés, com­bat­ive et intel­li­gente, prête
à démêler les trames inavouables, les
machi­na­tions louch­es. La pureté et le don désintéressé
de soi-même, qui car­ac­térisent Camil­lo, fer­ont le reste.

Les
événe­ments se pré­cip­i­tent. L’Internationale
des Par­tis com­mu­nistes, réu­nie en 1934, décide
d’adopter la tac­tique de la « main ten­due ». Le
tra­vail­lisme anglais se fait le tuteur des intérêts de
la couronne ; la France est en proie au Front pop­u­laire, qui ne fait
rien pour le peu­ple mais con­stitue un admirable som­nifère et
plonge le pro­lé­tari­at français en pleine euphorie
élec­torale. Le stal­in­isme exerce une dic­tature intérieure
et extérieure féroce con­tre les hommes et les
mou­ve­ments authen­tique­ment révolutionnaires.

Le
moment est prop­ice pour une ini­tia­tive hitléro-mussolinienne
des­tinée à pro­mou­voir le fas­cisme en Europe — dont
l’Espagne con­stitue le ter­rain le plus favor­able et le point de
plus grande vul­néra­bil­ité. Et le 18 juil­let 1936, c’est
le coup d’Etat des généraux rebelles à la
République, longue­ment con­certé et préparé
par l’axe Berlin-Rome. Mais les deux dic­ta­teurs ont compté
sans les anar­chistes et les pop­u­la­tions cata­lanes et madrilènes.
Les anar­chistes, tout en se faisant décimer, repoussent les
attaques fas­cistes con­tre les grandes villes du Nord et du Centre.
Les pop­u­la­tions s’insurgent. Le fas­cisme inter­na­tion­al subit sa
pre­mière défaite, une défaite criante.

Tout
ce qu’il y a au monde de révo­lu­tion­naire accourt en Espagne,
dev­enue la grande espérance de tout l’antifascisme
combattant.

Camil­lo
est l’un des pre­miers à par­tir. Avec Car­lo Rossel­li, Mario
Angeloni, d’autres encore, il forme, sous l’égide de la
Fédéra­tion anar­chiste ibérique, la Colonne
ital­i­enne Fran­cis­co Asca­so (ain­si nom­mée en l’honneur de
l’anarchiste espag­nol de ce nom, tué à l’assaut de
la caserne des Atarasanes). A la mi-août, la colonne est sur la
ligne de feu en Aragon, et men­ace les posi­tions fac­tieuses de Huesca
et de Saragosse. Camil­lo, du même coup, est devenu une
per­son­nal­ité de pre­mier plan dans le camp révolutionnaire.

Les
désac­cords entre com­mu­nistes et anar­chistes ne se font pas
atten­dre ; mais c’est à par­tir de 1937 que les représentants
des Par­tis com­mu­nistes en Espagne (spé­ciale­ment et
prin­ci­pale­ment les élé­ments diplo­ma­tiques et militaires
russ­es) appli­queront à la let­tre la poli­tique san­guinaire que
Staline avait inau­gurée, en Russie même, par les
fameuses « purges » destruc­tri­ces des cadres de l’Armée
rouge — et pra­ti­quant, à l’extérieur, l’assassinat
poli­tique organ­isé des révo­lu­tion­naires com­bat­tant en
Espagne. La tâche fut con­fiée à ces mêmes
agents secrets qui, peu après, rap­pelés par Staline,
devaient pay­er de leur vie l’obéissance aux ordres reçus.
Le 5 mars au point du jour, Camil­lo Berneri et Francesco Barbieri,
son adjoint, furent bes­tiale­ment mis à mort.

Gio­van­na
Berneri et sa fille Maria-Luisa, aus­sitôt alertées par
nous, accou­rurent à Barcelone ; mais sans pou­voir jeter les
yeux une dernière fois sur l’être aimé ; elles
ne rejoignirent le cortège funèbre qu’au moment où
il se dis­solvait sur la place d’Espagne — et furent conduites
directe­ment au cimetière.

S’enfermant
dans sa douleur, Gio­van­na fit retour à Paris, et se dévoua
entière­ment, en silence, à l’éducation de ses
deux filles, dont l’aînée, quelque temps après,
s’unit d’amour avec l’anarchiste ita­lo-anglais Ver­non Richards
(Vero Ric­chioni) et alla vivre à Lon­dres avec lui.

Le
cal­vaire de Gio­van­na n’était pas ter­miné. Lors du
déchaîne­ment de la deux­ième guerre mon­di­ale et,
bien­tôt, de l’invasion par l’armée alle­mande d’une
grande par­tie du ter­ri­toire français com­mença pour elle
une nou­velle série d’épreuves. Arrêtée,
le 28 octo­bre 1940, sur l’ordre des autorités consulaires
fas­cistes de Paris, elle est détenue à la prison de la
San­té, puis au Cherche-Midi, d’où elle sera, en
févri­er 1941, déportée en Alle­magne. Jusqu’au
mois de juin, c’est alors une nou­velle péri­ode de captivité,
à Trèves. Puis com­mence une série absurde de
voy­ages et de déten­tions dans une douzaine de localités
alle­man­des, puis à Inns­bruck en Autriche, où elle
séjourne encore une quin­zaine de jours, en atten­dant d’être
livrée à la police italienne.

Sa
soudaine arresta­tion à Paris avait pro­fondé­ment frappé
Gio­van­na qui demeu­ra, pen­dant de longs mois, sans aucune nou­velle de
sa fille cadette Giliana, étu­di­ante toute jeune encore et
restée sans appui dans une ville envahie. Ce quelle éprouvait,
c’était bien moins les souf­frances physiques d’une dure
cap­tiv­ité que l’isolement moral, souf­france de chaque heure
à laque­lle résiste si dif­fi­cile­ment un cœur de mère.

De
la geôle d’Innsbruck, Gio­van­na fut trans­férée à
la mai­son d’arrêt de Reg­gio Emil­ia, pour être jugée
par la com­mis­sion provin­ciale chargée de la police de sûreté.
Elle fut con­damnée, le 25 août 1941, à une année
de domi­cile for­cé « pour avoir déployé à
l’étranger une activ­ité sub­ver­sive la caractérisant
comme un élé­ment dan­gereux pour l’ordre et la
sécu­rité de l’Etat ». En octo­bre 1941, après
un an entier de cap­tiv­ité en divers lieux, elle sor­tait de la
prison préven­tive de Reg­gio Emil­ia pour gag­n­er, selon la
déci­sion de la jus­tice admin­is­tra­tive ital­i­enne, la bourgade
de Lace­do­nia, dans la province d’Avellino. Ayant achevé son
année de con­fine­ment, elle devait oblig­a­toire­ment rejoindre
son pays natal ; mais, craig­nant d’y encourir de nouvelles
per­sé­cu­tions, ou d’être de nou­veau arrêtée,
Gio­van­na s’éloigna de Gualtieri, et vécut
clan­des­tine­ment en Ital­ie mérid­ionale, jusqu’en automne
1943, date de l’arrivée en Sicile des forces alliées.

La
voilà donc buvant à longs traits l’air de la liberté
recou­vrée mais elle n’est pas femme à rester
longtemps inoc­cupée. Il lui reste une mis­sion à
accom­plir, qu’elle s’impose sévère­ment et qu’elle
pour­suiv­ra jusqu’au bout, avec autant de con­science et de
générosité que de cohérence inflexible :
elle con­tin­uera l’œuvre de Camil­lo, en le réin­car­nant en
soi. Elle ne tarde guère à révéler, à
nos yeux à tous, les dons pré­cieux et les acquisitions
mul­ti­ples d’une anar­chiste dans toute la force du terme. Au
mou­ve­ment qui se recon­stitue, elle apporte cette patiente ténacité,
ce tact exquis, et ce sens des réal­ités, qui fécondent
toutes ses initiatives.

Du
« Con­veg­no » de Naples — tenu les 10 et 11 septembre
1944, et où sont jetées les bases d’une reprise
générale des activ­ités anar­chistes en Italie —
au pre­mier Con­grès organique, tenu à Car­rare du 15 au
20 sep­tem­bre 1945, et jusqu’au plus récent congrès
celui de Rosig­nano Solvay, du 1er au 4 juin 1961, Gio­van­na Berneri
sera de toutes les ren­con­tres et de toutes les activités
organ­isées du mou­ve­ment lib­er­taire ital­ien. Elle fait partie
de la délé­ga­tion ital­i­enne à la Conférence
inter­na­tionale anar­chiste de Paris du 16 mai 1948 ; et, au Congrès
qui se déroule à Seni­gal­lia, du 1er au 4 novem­bre, elle
accepte de faire par­tie de la com­mis­sion de cor­re­spon­dance, organe de
liai­son de la Fédéra­tion anar­chiste ital­i­enne. Ce fut
au cours de qua­tre années de tra­vail com­mun (de 1957 à
1961) que les cama­rades Ches­sa, Cav­iglia, Bac­cia­rel­li et moi, nous
fûmes à même d’apprécier les qualités
vrai­ment excep­tion­nelles de Gio­van­na, et l’optimisme plein de
vivac­ité qui s’alliait chez elle à une ponctualité
exemplaire.

Lors
de la reprise des activ­ités anar­chistes, Gio­van­na don­na le
jour à une pre­mière pub­li­ca­tion : « Rivoluzione
Lib­er­taria », qui parut à Naples du 30 juin au 16
novem­bre 1944. Cette pub­li­ca­tion céda la place à
« Volon­tà », de for­mat jour­nal, du 1er juil­let 1945
jusqu’au 15 mai 1946. « Volon­tà » de for­mat revue
lui suc­cé­da du 1er juil­let 1946 jusqu’à maintenant,
mois après mois, sans aucune inter­rup­tion, durant seize ans de
vie intense et large­ment pro­duc­tive. Gio­van­na s’occupait, en outre,
des édi­tions « Riv­o­luzione Lib­er­taria », devenues
ensuite la « Col­lana Por­ro» ; enfin, elle col­lab­o­rait, par
de sérieux arti­cles de fond, de con­tenu human­iste et
anar­chiste, au jour­nal quo­ti­di­en social­iste « Il Lavoro »
de Gênes, ain­si qu’à l’hebdomadaire à grand
tirage « Il Mon­do ». C’est à son opus­cule « Il
Con­trol­lo delle Nascite » (le con­trôle des nais­sances), et
au procès qui en suiv­it la pub­li­ca­tion, qu’on doit la
créa­tion en Ital­ie d’un mou­ve­ment qui défend et
dif­fuse les idées et les méth­odes du « birth
control ».

Puis
ce fut la fin trag­ique de sa fille aînée, Maria-Luisa
(qui s’était fait con­naître, dans le mouvement
anar­chiste de langue anglaise, par ses dons et ses écrits de
valeur indis­cutée). Après cette perte [[Perte d’autant plus cru­elle que Maria-Luisa était morte en couch­es, empor­tant ain­si hors de ce monde, deuil si par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble à des âmes ital­i­ennes, l’enfant qu’elle attendait. (T.)]], adv­enue à
Lon­dres en avril 1949, Gio­van­na désira don­ner vie à ce
qui avait tou­jours été chez elle une voca­tion, mais
pour laque­lle étaient néces­saires des locaux, du temps
et de l’argent : trois choses, hélas, que la pau­vre Giovanna
ne pos­sé­dait point. Mais le rêve était trop beau !
Avoir autour de soi, dans la vie, des enfants à aider et à
élever, ne fût-ce que pour quelques semaines chaque été :
désir si intense et si pro­fond en elle qu’elle se mit
allè­gre­ment à l’œuvre, sol­lic­i­tant l’aide des
copains et des amis ; et c’est ain­si que, pen­dant onze années,
avec une inter­rup­tion de trois ans due aux nécessités
du démé­nage­ment, s’ouvrit la « Casa Serena »
(mai­son joyeuse), d’abord à Sor­rente, puis à Massa
Car­rara ; tou­jours avec l’aide de l’inséparable amie et
com­pagne Maria Bib­bi (de 1951 à 1962). Telle fut la « Colonia
Maria-Luisa Berneri », dont Gio­van­na fut l’âme, gagnant
ain­si l’amour des petits qui l’adoraient, la recon­nais­sance de
leurs par­ents et l’affection de tous.

Gio­van­na
Berneri fut tou­jours fidèle à elle-même. Sa
longue journée d’anarchiste mil­i­tante ne fut jamais troublée
par des crises de con­science ; le courant de pen­sée qui était
le sien, et qu’elle a exprimé avec une méthodique
régu­lar­ité dans les annales de cette revue (Volon­tà),
fut ample, exem­plaire, lumineux. Anar­chiste sans adjec­tif, comme elle
aimait à se définir, elle ne se livra jamais à
l’individualisme capricieux et nuis­i­ble, pas plus qu’elle ne se
lais­sa ten­ter par un anar­chisme ouvriériste à l’excès.
Vivant dans la réal­ité, Gio­van­na était
naturelle­ment portée vers l’étude des problèmes
soci­aux et vers la recherche des formes ou des moyens les plus aptes
à la régénéra­tion de l’homme, faisant
de l’un et de l’autre un tout har­monieux, sur le plan de
l’éducation et de la révo­lu­tion, où il n’est
pas de place pour l’abstrait, ni pour l’absurde.

Aujourd’hui,
le cœur et les sen­ti­ments sont encore con­vul­sés ; et nous ne
pou­vons pas même espér­er combler, à sa juste
mesure, le vide immense causé par l’irréparable
perte. Nous devons faire effort pour que notre cerveau et notre
con­science retrou­vent leur équili­bre — si nécessaire
pour imprimer au mou­ve­ment des idées, des hommes et des choses
le rythme, l’intelligence et l’impulsion que Gio­van­na Berneri
vivante a su con­fér­er, pen­dant seize ans, à la revue
qui en pro­longera l’esprit et la mémoire.

Umber­to
Marzocchi

Volon­tà
(avril 1962)