La Presse Anarchiste

La non-violence peut-elle marcher en Afrique du Sud

 

[(Dans le numéro 9
d’ANV, nous pub­li­ions un arti­cle inti­t­ulé « Echec de la
non-vio­lence en Afrique du Sud », nous con­sta­tions que les
forces de résis­tance à l’apartheid (ségré­ga­tion
en Afrique du Sud) util­isant jusqu’alors la non-vio­lence comme arme
de lutte se lais­saient de plus en plus gag­n­er aux idées
révo­lu­tion­naires tra­di­tion­nelles, c’est-à-dire
pré­con­isant l’affrontement vio­lent par la guéril­la et
le ter­ror­isme. Peu après parais­sait un arti­cle de Gene Sharp
dans « Peace News » sur le prob­lème, nous l’avons
traduit et le présen­tons dans ce numéro comme un
deux­ième élé­ment de ce dossier, d’autant plus
que Gene Sharp fait, au sujet de l’Afrique du Sud, des observations
sur l’efficacité des luttes vio­lentes et non vio­lentes pour
se libér­er d’une tyrannie.)]

La sit­u­a­tion en Afrique du
Sud est main­tenant dés­espérée. Le gouvernement,
suivi par le par­ti d’«opposition », a accru depuis des
années sa dic­tature sur la par­tie « non blanche » de
la pop­u­la­tion qui pré­domine. Toutes les pos­si­bil­ités de
réforme ont été endiguées, et les eaux
mon­tent rapidement.

Pour l’Afrique du Sud, il
n’y a pas d’issue qui n’implique de sévères
souf­frances et des effu­sions de sang. Si rien n’est fait, la
sit­u­a­tion va empir­er, les souf­frances con­stantes du peu­ple et la
vio­lence du gou­verne­ment vont s’accentuer, con­tribuant finale­ment à
une ter­ri­fi­ante explo­sion. Que les moyens de résis­tance soient
vio­lents ou non, de grandes souf­frances seront encou­rues par les
« non-Blancs ». Quiconque s’oppose à l’action
sous pré­texte que cela con­duit à la souf­france est
pro­fondé­ment igno­rant de la sit­u­a­tion. Le prob­lème est
de savoir agir effi­cace­ment pour chang­er cette sit­u­a­tion et de faire
con­tribuer la souf­france à l’accomplissement d’une société
libre et humaine.

Ceci est une ten­ta­tive pour
con­tribuer à une com­préhen­sion de ce prob­lème et
par-là apporter de la lumière vers une solu­tion. Il est
évi­dent qu’il y a de grands incon­vénients à ce
que cette ten­ta­tive soit faite par quelqu’un qui n’est pas
sud-africain. Il est pos­si­ble cepen­dant que ces inconvénients
soient par­tielle­ment com­pen­sés si, obser­vant du dehors, je
peux exam­in­er la sit­u­a­tion d’une manière plus objec­tive et
apporter au prob­lème une com­préhen­sion des difficultés
et des moyens de résis­tance. Mon but, par conséquent,
n’est pas de « juger », de « con­damn­er » ou
« d’instruire », mais de con­tribuer, par quelques
pen­sées, à la recherche générale d’une
solu­tion. Per­son­ne ne peut pré­sumer con­naître toutes les
répons­es ; nous avons cer­taine­ment beau­coup à apprendre
des Sud-Africains, mais comme le prob­lème est celui de
l’humanité aus­si bien que celui des « non-Blancs »
d’Afrique du Sud, peut-être cette con­tri­bu­tion sera-t-elle
accep­tée par ceux qui sont les plus con­cernés par
l’esprit dans lequel elle est offerte.

En cher­chant une forme
d’action, il nous faut accepter le fait que, quoi qu’on fasse, il
y aura un noy­au assez impor­tant d’Afrikanders qui n’accepteront
jamais volon­taire­ment l’abolition de la ségrégation.
Nous devons aus­si accepter que beau­coup de Sud-Africains sont très
com­pro­mis dans le sys­tème de dom­i­na­tion blanche et qu’ils
con­tin­ueront à répon­dre à chaque provo­ca­tion par
n’importe quel moyen avec une rigueur accrue. Entre autres, leurs
richess­es et leur puis­sance sont en jeu ; on peut, par conséquent,
s’attendre à ce qu’ils répon­dent par des
répres­sions vigoureuses et que l’abolition de la ségrégation
et de la dom­i­na­tion blanche ne vien­dra qu’après une lutte
dure et prolongée.

Moralis­er au sujet des
solu­tions à apporter n’est pas suff­isant, le problème
doit être abor­dé en ter­mes d’actions proposées.
En plus des méth­odes d’action spé­ci­fiques à
des sit­u­a­tions pro­pres, l’attention doit être attirée
par les tac­tiques à adopter au cours des différentes
phas­es de la lutte et la recherche d’une stratégie globale.

Une con­sid­éra­tion
des prob­lèmes posés par une telle stratégie au
cours du déroule­ment de la lutte inclu­rait trois points :

Com­ment obtenir la
puis­sance max­i­mum, par con­séquent com­ment obtenir la plus
grande par­tic­i­pa­tion des « non-Blancs », prin­ci­pale­ment des
Africains ?

Com­ment amen­er des
Blancs à quit­ter le camp des nation­al­istes, afrikan­ders et à
soutenir les « non-Blancs » ?

Com­ment amen­er le
max­i­mum de pres­sions inter­na­tionales à peser sur le
gou­verne­ment d’Afrique du Sud pour l’infléchir dans le
sens de l’autodétermination du peu­ple sud-africain et de son
développe­ment futur ?

* *

Il y a deux tech­niques de
lutte en par­ti­c­uli­er qui pour­raient être appliquées par
les « non-Blancs » :

Une forme de violence
révolutionnaire ;

La non-coopéra­tion
et la désobéis­sance civile à grande échelle,
c’est-à-dire la non-violence.

La vio­lence suivrait
prob­a­ble­ment le mod­èle algérien, c’est-à-dire
la guérilla.

Il n’y a, par con­tre, pas
de véri­ta­ble mod­èle pour la solu­tion non vio­lente bien
qu’il y ait des expéri­ences et des réflex­ions en
Afrique du Sud, et ailleurs, sur lesquelles on peut s’appuyer.

Aujourd’hui, la balance
penche lour­de­ment en faveur de la vio­lence. « De tous côtés,
main­tenant, il y a une accep­ta­tion fatal­iste de l’inévitabilité
de la vio­lence », écrivait Col­in Legum dans l’«Observer »
(5 mai 1963), « la longue péri­ode de sou­tien des méthodes
de lutte non vio­lente du Con­grès (incar­née par le chef
Luthuli) est passée. Toute con­ver­sa­tion main­tenant porte sur
les tac­tiques de la vio­lence et non plus sur l’opportunité
de son utilisation. »

Amer­tume, frus­tra­tion et
dés­espoir ont con­duit à un point où une
explo­sion vio­lente devient presque inévitable. L’échec,
jusqu’alors, de l’action non vio­lente aboutit à son rejet.
Les pré­cau­tions du gou­verne­ment pour prévenir toute
protes­ta­tion amè­nent à ce sen­ti­ment qu’il faut rendre
coup pour coup.

En dépit d’un très
large sou­tien moral, la réponse du monde à l’appel
des « non-Blancs » pour un boy­cott économique et
poli­tique, l’ostracisme diplo­ma­tique et cul­turel du gouvernement
afrikan­der a été bien mai­gre, si bien que les
« non-Blancs » sont naturelle­ment désillusionnés
quant aux pos­si­bil­ités de tels moyens. En dépit de
quelques gestes, le mou­ve­ment non vio­lent mon­di­al a été
inca­pable d’offrir la moin­dre assis­tance sérieuse, que ce
soit comme fer de lance du boy­cott inter­na­tion­al ou pour fournir
d’utiles infor­ma­tions et analy­ses sur les prob­lèmes de
résis­tance ou des experts pour apporter une réflexion
sérieuse aux prob­lèmes stratégiques et tactiques
d’une lutte non vio­lente efficace.

Bien qu’ils aient été
de toute évi­dence inadéquats, des efforts significatifs
et des sac­ri­fices pour appli­quer des méth­odes d’action non
vio­lente ont été faits par les « non-Blancs ».
Per­son­ne ne niera que si une issue paci­fique leur sem­blait possible,
ils la choisiraient.

Il y a
d’importantes raisons pour ne pas accepter fatale­ment
l’inévitabilité de la vio­lence : il ne suf­fit pas
d’avoir une décharge émo­tion­nelle de haine dans un
acte de vio­lence, pas plus qu’il ne suf­fit d’avoir une poussée
d’auto-respect chez celui qui défie le gou­verne­ment dans une
action non vio­lente. Il faut aus­si con­sid­ér­er dans quelle
mesure les actions pro­posées vont con­tribuer au succès
du mouvement.

La recon­nais­sance des
dif­fi­cultés et des dan­gers d’une lutte future par la
résis­tance non vio­lente et de l’inadaptation du mouvement
non vio­lent dans le passé n’est pas en soi un argu­ment en
faveur de la vio­lence. Il est aus­si néces­saire de considérer
les dif­fi­cultés et les dan­gers d’une future lutte de
guéril­la et de ter­ror­isme et aus­si les types de lutte non
vio­lente futurs pos­si­bles. Si on veut faire une étude sérieuse
de l’alternative, il faut inclure une com­para­i­son des avan­tages et
des incon­vénients de cha­cune des tech­niques de lutte et
con­sid­ér­er si leurs incon­vénients peu­vent être
vain­cus ou contreba­lancés par d’autres facteurs.

Rien ne
mon­tre que cela soit fait. Col­in Legum écrivait que « la
perte de la foi dans l’efficacité des vieilles méthodes
ne va pas tou­jours avec une esti­ma­tion réal­iste des chances
que la vio­lence puisse se révéler également
inefficace ».

Il y a tant de difficultés
et de dan­gers dans le choix de la lutte vio­lente en Afrique du Sud
qu’une recon­sid­éra­tion de son effi­cac­ité doit avoir
lieu assor­tie d’une étude de moyens de lutte non violents
plus effi­caces que ceux du passé.

Bien que la supériorité
mil­i­taire ne garan­tisse pas la vic­toire (spé­ciale­ment dans le
domaine de la guéril­la), il est impor­tant de savoir que le
gou­verne­ment pos­sède une énorme supériorité
sur tout ce que les « non-Blancs » pour­raient rassembler,
exclu­ant toute inter­ven­tion inter­na­tionale intensive.

En fait, c’est en
plusieurs points un avan­tage pour le gou­verne­ment que les
« non-Blancs » aient recours à la vio­lence. Cela lui
four­nit une excuse pour une répres­sion extrême­ment dure
qui pour­rait accentuer encore la démoral­i­sa­tion des
« non-Blancs ». Il a été suggéré
qu’au moins une fois le gou­verne­ment avait pu avoir délibérément
poussé à la vio­lence par l’intermédiaire
d’agents provo­ca­teurs, à la fin de la cam­pagne de défi
et de désobéis­sance civile de 1952.

Les émeutes du 18
octo­bre au 9 novem­bre (quand la cam­pagne était au plus fort)
aboutirent à la mort de 33 Africains et de 6 Blancs ; cela aida
beau­coup les Blancs à iden­ti­fi­er la cam­pagne non vio­lente avec
le mou­ve­ment Mau-Mau et ain­si con­tr­er la ten­dance de quelques Blancs
à sym­pa­this­er avec les non-vio­lents. Les émeutes
aidèrent aus­si à écras­er l’esprit de
résis­tance chez les « non-Blancs ».

En octo­bre, par exem­ple, 2
354 volon­taires défièrent les lois ségrégationnistes,
tan­dis qu’en novem­bre et décem­bre il n’y en eut en tout
que 280. Cette vio­lence ne fut pas le seul fac­teur de la chute du
mou­ve­ment (la crainte d’une sévérité accrue
des sen­tences fut impor­tante) et cer­tains suggérèrent
que l’activité interne des com­mu­nistes dans le mouvement
pou­vait y être pour quelque chose.

Cepen­dant, dit Léo
Kuper, dans son étude de la cam­pagne (« Résistance
pas­sive en Afrique du Sud », Lon­dres, Jonathan Cape, 1957) « il
est évi­dent que les émeutes jouèrent un rôle
décisif », elles « fournirent aus­si l’occasion au
gou­verne­ment de repren­dre l’initiative et d’assumer des pouvoirs
spé­ci­aux avec quelque justification ».

Sharpeville est souvent
cité comme une rai­son d’abandonner l’action non violente.
Cette vue est cepen­dant basée sur un manque grave de
com­préhen­sion de la dynamique de l’action non vio­lente. On
se rap­pelle rarement que les fusil­lades de Sharpeville furent
précédées d’une émeute à Cato
Manor peu de temps aupar­a­vant, qui peut avoir ren­du les policiers
plus nerveux et avoir eu une influ­ence irra­tionnelle sur leur
bru­tal­ité à Sharpeville.

Mais
c’est pré­cisé­ment parce que les meur­tri­ers s’étaient
com­pro­mis con­tre de paci­fiques man­i­fes­tants sans armes que s’éleva
en Afrique et dans le monde entier un sen­ti­ment si pro­fond et des
protes­ta­tions si vigoureuses. Si le même nom­bre d’Africains
avaient été tués par les tirs de la police
con­tre une foule indis­ci­plinée envahissant une zone
rési­den­tielle blanche pour y com­met­tre des meurtres et y
répan­dre l’incendie, il n’y aurait eu aucune réaction
com­pa­ra­ble. Com­parez, par exem­ple, l’attention et les protestations
soulevées par la mort de moins de cent Africains à
Sharpeville avec les effets de la mort de cent Algériens
pen­dant la guerre de libération.

Les
meurtres de Sharpeville révélèrent, à
ceux qui ne l’avaient pas encore com­pris, la véritable
nature du gou­verne­ment et de sa poli­tique. Tout de suite après,
il y eut un sou­tien con­sid­érable pour le pro­gramme de
boy­cottage. Le fait que dans la loin­taine Norvège les drapeaux
aient été mis en berne après Sharpeville est
sig­ni­fi­catif du choc qui a été causé. Ce choc
eût été sen­si­ble­ment réduit si le
gou­verne­ment avait pu mon­tr­er que ceux qui avaient été
exé­cutés étaient des ter­ror­istes plutôt
que des man­i­fes­tants non vio­lents. Témoins par exem­ple les
réac­tions rel­a­tive­ment molles aux exé­cu­tions des
ter­ror­istes du Poqo.

* *

Des
con­cep­tions très naïves, au sujet de la résistance
non vio­lente, sont répan­dues par­mi ses par­ti­sans aus­si bien
que par­mi ses opposants :

Il
n’est pas vrai que si les opposants à un régime
lut­tent non vio­lem­ment, le régime oppresseur sera non violent
aus­si et s’inclinera.

Il
n’est pas vrai qu’en étant non vio­lent on évite la
souf­france et le sacrifice.

Il
n’est pas vrai que si l’opposant réag­it par des
répres­sions vio­lentes et bru­tales la lutte est per­due et le
mou­ve­ment défait.

Il
n’est pas vrai que la voie de la non-vio­lence soit une voie facile.

Bien au
con­traire, on doit s’attendre à ce qu’il y ait des
souf­frances et des morts si les « non-Blancs » résistent
par des moyens non vio­lents mais mil­i­tants. C’est en par­tie une
con­séquence de l’extrême vio­lence du système
politi­co-social qui est attaqué, et c’est en par­tie un
trib­ut à la puis­sance de l’action non vio­lente et une
recon­nais­sance de la men­ace qu’elle con­stitue pour la continuation
de l’existence de ce système.

Au moment où
l’adversaire inten­si­fie sa répres­sion, les résistants
doivent man­i­fester beau­coup de courage et non seule­ment poursuivre
mais accroître leur résistance.

Ceci n’a
pas tou­jours été fait en Afrique du Sud.

Cette volon­té de
per­sis­ter dans la résis­tance en dépit de la répression
est une sorte de jiu-jit­su poli­tique. C’est-à-dire que la
sup­posée toute-puis­sance du gou­verne­ment est ren­due inefficace
et se retourne con­tre lui. La répres­sion con­tre des
non-vio­lents tend à alién­er la sym­pa­thie et le soutien
au gou­verne­ment par­mi ceux qui pour­raient se join­dre aux résistants,
aus­si bien que par­mi les sup­port­ers habituels du gou­verne­ment et dans
le monde entier. Dans la mesure où le régime repose sur
la vio­lence bru­tale et est prêt à l’utiliser contre
des non-vio­lents ceci peut amen­er à accroître le nombre
des gens décidés à résis­ter à un
tel sys­tème et peut-être à provo­quer des failles
dans le pro­pre camp gou­verne­men­tal. Grossi suff­isam­ment, un mouvement
mas­sif de défi pour­rait, dans une deux­ième étape,
devenir assez vaste pour immo­bilis­er même les agents de
répression.

Le coût du changement
est donc ter­ri­ble, mais il n’est pas pire que celui de la violence,
car bien qu’il y ait des souf­frances à atten­dre en
s’engageant dans un mou­ve­ment de résis­tance non violent,
elles sont loin d’atteindre celles qui accom­pa­g­nent un mouvement
vio­lent. Toutes pro­por­tions gardées, il y eut moins de morts
au cours de la lutte non vio­lente en Inde qu’au cours de la
cam­pagne des Mau-Mau au Kenya, toutes deux dirigées con­tre la
dom­i­na­tion britannique.

Les
infor­ma­tions que nous pos­sé­dons au sujet des séries de
grèves dans les camps de con­cen­tra­tion russ­es en 1953 montrent
que lorsque les grèves étaient menées d’une
manière non vio­lente les pertes étaient beau­coup moins
grandes que lorsque la vio­lence avait été utilisée ;
de même, au sein des cam­pagnes indi­ennes elles-mêmes, il
y eut moins de blessés ou de morts dans les actions où
aucune vio­lence n’avait eu lieu que dans celles où la
vio­lence subsistait.

Dans la
lutte pour l’indépendance, glob­ale­ment, il n’y eut
prob­a­ble­ment pas plus de 8000 tués, directe­ment ou
indi­recte­ment, à la suite de fusil­lades ou d’autres
blessures occa­sion­nées par la lutte. Le con­traste avec le
chiffre d’environ 150 000 Algériens tués dans une
pop­u­la­tion qui n’est qu’une petite frac­tion de celle de l’Inde
est très alar­mant. On n’explique rien en dis­ant que les
Français sont par nature beau­coup plus sauvages que les
Anglais.

Donc, le
coût d’une révolte vio­lente sera vraisemblablement
plus élevé que celui d’une révolte non
vio­lente. L’impatience provo­quée par la lenteur des
change­ments apportés par l’action non vio­lente (en ne se
bas­ant que sur l’expérience sud-africaine) ne devrait pas
nous aveu­gler et nous dis­simuler la durée d’une lutte
vio­lente et l’éventualité de défaites et
d’échecs.

* *

Les
tech­niques de lutte vio­lentes ou non vio­lentes requièrent,
l’une l’autre, des sac­ri­fices et du temps pour avoir des
résultats.

En cer­taines circonstances,
l’une peut paraître sen­si­ble­ment plus rapi­de que l’autre,
mais, même à ce moment-là, d’importants
fac­teurs doivent être con­sid­érés tels que :

le nom­bre de morts
possibles,

le type de société
sus­cep­ti­ble d’être engen­drée par la lutte.

*

La lutte sud-africaine est
un mou­ve­ment pour rejeter la tyran­nie et obtenir la liberté.
Il est par con­séquent très impor­tant de savoir si la
tech­nique de lutte util­isée est sus­cep­ti­ble de réaliser
ce but ou si, au mieux, elle est sus­cep­ti­ble de rem­plac­er une
minorité dom­i­nante par une autre. Les luttes vio­lentes tendent
à être suiv­ies d’une con­cen­tra­tion de pou­voir aux
mains de ceux qui con­trô­lent les moyens de vio­lence les plus
effi­caces (générale­ment l’armée et la police).
La pop­u­la­tion, alors désar­mée et ne con­nais­sant aucun
autre moyen de lutte, est rel­a­tive­ment impuis­sante en face de
dirigeants qui pos­sè­dent de tels moyens de répression
violente.

Au con­traire, l’action
non vio­lente tend à dif­fuser le pou­voir à toute la
pop­u­la­tion. Le cours de la lutte lui-même repose sur un large
sou­tien pop­u­laire volon­taire et une par­tic­i­pa­tion mas­sive. Après
un suc­cès, il n’y a aucune con­cen­tra­tion de pouvoirs
mil­i­taires dans les mains de chefs qui pour­raient pro­mou­voir une
nou­velle dic­tature, et la pop­u­la­tion est entraînée à
une forme de lutte effi­cace grâce à laque­lle elle pourra
main­tenir et éten­dre sa lib­erté con­tre de nouveaux
usurpa­teurs. Ces con­sid­éra­tions sont très importantes
si l’on est vrai­ment con­cerné par la libéra­tion et
non seule­ment par la fin d’un seul sys­tème tyrannique.

* *

Ces cri­tiques de la
vio­lence n’impliquant nulle­ment que le mou­ve­ment non vio­lent en
Afrique du Sud a été adéquat. D’abord, il n’a
pas été assez impor­tant. C’est-à-dire que
l’inaction, la non-résis­tance et une absence de vio­lence ne
peu­vent aucune­ment être assim­ilés à l’action
non vio­lente. La minorité indi­enne, util­isant la non-violence
sous la direc­tion de Gand­hi entre 1906 et 1914, obtint de grands
résul­tats. Pour­tant l’action non vio­lente ne fut plus
util­isée jusqu’en 1946, encore une fois par les Indi­ens pour
se débar­rass­er du « ghet­to act ».

Depuis lors, il y a eu
plusieurs boy­cotts des auto­bus par les Africains (quelques-uns furent
vic­to­rieux), la cam­pagne de défi de 1952 (dans laque­lle plus
de 8500 « non-Blancs » furent empris­on­nés pour
désobéis­sance civile aux lois de ségrégation),
la défense pan-africaine des « pass laws » qui
aboutit à Sharpeville et les ten­ta­tives pour organ­is­er des
grèves générales (qui furent en général
plus suiv­ies que ne l’admit le gou­verne­ment à l’époque,
par exem­ple la grève générale de 3 jours en
1961). Il y eut d’autres actions sem­blables, mais il est clair que
les actions non vio­lentes ont été spo­radiques et qu’il
y a eu de longues péri­odes d’inaction. Sou­vent, ce fut pour
des raisons très com­préhen­si­bles et nécessaires.
Mais quand ces péri­odes d’inaction ont été
néces­saires, cela prove­nait de la faib­lesse du mou­ve­ment de
résis­tance et de la pop­u­la­tion non blanche.

Imag­inez une armée
qui ne se bat­trait que lors de quelques escar­mouch­es lais­sant à
l’ennemi le temps de rafraîchir ses troupes dans les
intervalles.

L’inaction, cepen­dant,
même dans une sit­u­a­tion telle celle de l’Afrique du Sud a
ten­dance quelque­fois non pas à ren­forcer mais à
affaib­lir les par­tic­i­pants. L’impression que des progrès
seront réal­isés aus­si longtemps que l’on s’abstiendra
de faire preuve de vio­lence est une erreur.

Si un
mou­ve­ment de résis­tance n’entreprend que des actions
spo­radiques dans une telle sit­u­a­tion, il n’obtiendra évidemment
pas de résul­tats sig­ni­fi­cat­ifs, à moins que le nombre
de ses mem­bres ne se ren­force con­sid­érable­ment et que
l’organisation ne pro­gresse pen­dant les péri­odes de silence.

La lutte ne peut être
vic­to­rieuse non plus si les par­tic­i­pants et la pop­u­la­tion ne sont pas
prêts à pay­er le prix de la résis­tance. C’est
très sem­blable à une lutte vio­lente. Si dans une guerre
de type tra­di­tion­nel l’infanterie s’effondre sous un lourd tir
d’artillerie enne­mi, ce côté ne peut évidemment
pas gag­n­er. La faute dans un tel cas n’est pas tant due à la
guerre elle-même qu’à l’habileté à la
faire.

De même
dans la lutte non vio­lente, quand l’adversaire déclenche la
répres­sion et l’accroît, pour avoir une chance de
gag­n­er, les mil­i­tants non vio­lents doivent avoir la force de
per­sis­ter et d’encourir les peines les plus graves. S’ils
man­quent d’une force suff­isante pour le faire, le mal ne vient pas
de la tech­nique mais des mil­i­tants eux-mêmes.

Ain­si en 1952, quand le
gou­verne­ment infligea de graves puni­tions pour désobéissance
civile, ce fut une grave erreur tac­tique de ne pas avoir renforcé
la cam­pagne de défi. Les Africains n’auraient pas dû
non plus être pris par sur­prise en 1959 quand, en réponse
à leur défi, le gou­verne­ment procla­ma l’état
d’urgence. Le retrait, à un tel point, per­mit au
gou­verne­ment de repren­dre les choses en main et dévelop­pa une
atmo­sphère de crainte et de con­formisme chez les « non-Blancs ».

Il y a eu, à mon
avis, une autre faib­lesse dans le passé du mou­ve­ment non
vio­lent. Un des moyens les plus intel­li­gents util­isé par le
gou­verne­ment pour répon­dre à des actions non violentes
a été de faire quit­ter la lutte aux lead­ers sans en
faire des mar­tyrs et des mod­èles à suiv­re en les
emprisonnant.

Par exem­ple, on peut
dénon­cer et « liq­uider » quelqu’un en ver­tu de la
loi pour la sup­pres­sion du com­mu­nisme et par-là lui interdire
toute appar­te­nance à une organ­i­sa­tion poli­tique, toute
fonc­tion de meneur et même toute par­tic­i­pa­tion à une
réu­nion poli­tique. Des lead­ers nationaux furent par­fois jugés
d’après cette loi, déclarés coupables,
con­damnés à plusieurs années de prison avec
sur­sis « à con­di­tion qu’ils ne con­tin­u­ent pas à
enfrein­dre la loi ».

D’après une loi
sur les émeutes, un homme peut être assigné à
rési­dence loin de son foy­er, de son tra­vail et de ses
activités.

L’alternative pour les
lead­ers non blancs a été l’emprisonnement dans
d’infâmes cel­lules ; cette alter­na­tive est dure et aucun de
nous ne peut dire à l’un d’eux qu’il devrait aller en
prison plutôt que d’accepter cette ces­sa­tion essentiellement
volon­taire de ses activ­ités poli­tiques. Pour­tant, un des
résul­tats objec­tifs de leur choix d’accepter ces limitations
au lieu de refuser de se soumet­tre, et donc d’aller en prison, a
été le refus de la base de ris­quer des peines plus
fortes que ses leaders.

Par con­séquent,
accepter l’emprisonnement et d’autres souf­frances est une des
pre­mières con­di­tions pour que cela change. Il est significatif
que Robert Sobuk­we, qui fon­da le Con­grès pan-africain, choisit
d’être par­mi les pre­miers à aller en prison pour
désobéis­sance civile.

Albert Luthuli, d’un
autre côté, a accep­té de se con­former au
ban­nisse­ment jusqu’au bout (1964) bien qu’il fût douteux
qu’il puisse repren­dre ses activ­ités. Le gou­verne­ment a
ain­si obtenu les avan­tages de l’emprisonnement sans en avoir les
incon­vénients. Tout cela a eu ten­dance à réduire
le mil­i­tan­tisme et l’activité du mou­ve­ment non violent.

L’existence du
gou­verne­ment d’Afrique du Sud (comme tous les gou­verne­ments, qu’ils
soient démoc­ra­tiques ou tyran­niques) dépend de la
volon­té de ses sujets à con­tin­uer à y coopérer
et à s’y soumet­tre. Cette coopéra­tion et cette
soumis­sion peu­vent pren­dre des formes var­iées telles qu’aider
à gér­er le sys­tème économique, servir
comme fonc­tion­naire et sim­ple­ment obéir aux lois et aux ordres
du régime.

Ce con­sen­te­ment peut être
« libre » sou­tien au régime ou pas­sive soumission ;
dans d’autres cas il peut être « for­cé » par
crainte de l’emprisonnement ou d’autres sanc­tions qui peuvent
leur être imposées s’ils ten­tent de désobéir.

Mais
même le con­sen­te­ment for­cé implique le choix soit de se
soumet­tre et éviter les pénal­ités, soit défier
et encourir la souf­france. Dans les deux cas, la con­tin­u­a­tion de
l’existence de n’importe quel régime est le résultat,
non seule­ment des aspi­ra­tions et des déci­sions des personnes
et des groupes qui con­trô­lent directe­ment les rouages de l’Etat
mais d’abord de la soumis­sion et de la coopéra­tion du peuple
tout entier. Le coût du défi peut vari­er : dans certaines
sit­u­a­tions il peut être ter­ri­ble. La capac­ité du peuple
à retir­er son con­sen­te­ment peut vari­er, dépen­dant de sa
déter­mi­na­tion, de sa force et de sa volon­té de pay­er le
prix du changement.

Par con­séquent, le
prob­lème de mod­i­fi­er le gou­verne­ment en place ou de réaliser
une révo­lu­tion con­siste non seule­ment à atta­quer les
gou­ver­nants et leurs agents immé­di­ats, mais surtout à
« respon­s­abilis­er » le plus grand nombre.

Si le sys­tème actuel
con­tin­ue, la faute en est à la majorité de la
pop­u­la­tion sans le con­sen­te­ment et la col­lab­o­ra­tion de laque­lle ce
sys­tème s’écroulerait (après une tentative
sanglante pour une reprise de la coopéra­tion). La réalisation
d’un change­ment en Afrique du Sud dépend donc des moyens
d’accroître la force des « non-Blancs » et en
par­ti­c­uli­er des Africains.

Le change­ment peut ain­si se
faire même si les gou­ver­nants actuels ne sont jamais convaincus
qu’il est souhaitable. La tâche prin­ci­pale est de savoir
don­ner des forces au peu­ple. Leur réso­lu­tion d’abolir le
régime doit être accrue. Leur force d’organisation et
leur capac­ité d’agir col­lec­tive­ment et spontanément
doivent être améliorées. Leur volon­té de
per­sis­ter à défi­er le gou­verne­ment doit être
renforcée.

L’état
de véri­ta­ble tyran­nie dans n’importe quelle société
est donc pour une grande part une con­séquence de la faiblesse
du peu­ple dans le passé ou dans le présent. Si
main­tenant les peu­ples sont faibles et crain­tifs, inca­pables de payer
le prix de leur refus, alors aucune forme réelle et durable de
la lib­erté ne peut être réal­isée. Car la
vraie lib­erté n’est pas quelque chose de don­né, mais
quelque chose qui se gagne et se prend et qui, par conséquent,
peut être défendue et éten­due même face à
de nou­velles menaces.

Ain­si, ceux qui ne pensent
plus main­tenant qu’à une inter­ven­tion extérieure pour
libér­er l’Afrique du Sud ten­tent d’outrepasser le problème
révo­lu­tion­naire le plus impor­tant et de pren­dre un raccourci
vers la lib­erté quand il n’en existe pas.

Même si le
gou­verne­ment afrikan­der actuel est aboli par une intervention
extérieure et si la dom­i­na­tion blanche est terminée,
s’il n’y a dans ce proces­sus aucun ren­force­ment du peu­ple tout
entier, aucune dif­fu­sion effec­tive du pou­voir, aucun accroisse­ment de
leur capac­ité à con­trôler eux-mêmes leurs
gou­ver­nants, alors le gou­verne­ment suiv­ant, quelle que soit sa
couleur, sera au moins aus­si tyran­nique que l’actuel et, ayant
atten­du une aide extérieure pour en finir avec le système,
le peu­ple man­querait alors de capac­ité pour aboutir à
une vraie liberté.

Les mou­ve­ments de
ter­ror­isme et de guéril­la recon­nais­sent sou­vent à un
point extrême l’importance du retrait de la coopération
et du con­sen­te­ment du peu­ple au gou­verne­ment. Ceci aide à
expli­quer pourquoi si sou­vent la ter­reur est dirigée non
con­tre l’ennemi, comme on pour­rait s’y atten­dre, mais
essen­tielle­ment con­tre le peu­ple pour le con­train­dre à
résis­ter (cer­tains signes mon­trent que cela com­mence déjà
en Afrique du Sud). C’est donc une ten­ta­tive pour forcer les gens à
être libres, une ten­ta­tive pour réalis­er l’impossible.
Même si c’est poli­tique­ment effi­cace dans l’immédiat,
le type de société et le type de lib­erté qui en
découlent sont d’une valeur assez dis­cutable ! Il y a une
preuve que l’action non vio­lente peut per­me­t­tre d’accroître
les forces d’un peu­ple opprimé. Gand­hi prétendait
tou­jours que le but pri­mor­dial des luttes non vio­lentes qu’il
menait n’était pas d’attaquer les Anglais qui étaient
un fac­teur impor­tant mais sec­ondaire de la sit­u­a­tion, mais de
ren­forcer la déter­mi­na­tion, l’indépendance et la
capac­ité de résis­tance des Indi­ens, fac­teur le plus
important.

Ceci fut
démon­tré en Afrique du Sud en 1952 au cours de la
cam­pagne de défi durant laque­lle les effec­tifs du Congrès
nation­al africain sau­tèrent de 7000 à 100 000. Le
nom­bre des mem­bres n’est pas le seul critère d’une force
accrue, mais cela révèle la con­tri­bu­tion de l’action
non vio­lente à l’accroissement de la capac­ité de
résis­tance et de la force d’organisation. Sem­blable­ment, en
Inde, le Con­grès, un minus­cule groupe prenant des
réso­lu­tion une fois par an, se trans­for­ma, sous l’impulsion
de Gand­hi, en une organ­i­sa­tion de com­bat de masse capa­ble de secouer
le joug du puis­sant empire britannique.

On a dit (par exemple,
Patrick Dun­can) que dans la mesure où le gouvernement
d’Afrique du Sud a ren­du illé­gal tout effort politique
con­ven­tion­nel pour pro­duire une réforme et a interdit
l’utilisation de la non-vio­lence pour s’attaquer à
l’apartheid, que la vio­lence était main­tenant justifiée.
C’est mal­gré tout raison­ner très superficiellement
que de dire : puisque la non-vio­lence est illé­gale, on doit
utilis­er la vio­lence puisqu’elle est illé­gale aussi.

La répres­sion
accrue, aujourd’hui, rend plus dif­fi­cile l’organisation de la
résis­tance non vio­lente (surtout ouverte­ment) qu’en 1952,
mais il n’est pas plus facile d’organiser la résistance
vio­lente. Il est vrai que la résis­tance non vio­lente est
d’habitude mieux organ­isée ouverte­ment, mais, dans un
mou­ve­ment vio­lent les agents et les infor­ma­teurs ne peuvent
tra­vailler non plus avec une totale effi­cac­ité dans le secret.

La résis­tance
norvégi­en­ne sous l’occupation nazie fut organisée
secrète­ment bien que pra­tiquée ouverte­ment. D’autre
part, la total­ité de la résis­tance non vio­lente n’a
pas besoin d’être organ­isée à l’avance pour
être effi­cace. Par­fois, une résis­tance hautement
effi­cace a été tout à fait spontanée ;
d’autres fois, des actions organ­isées et démarrées
par un très petit nom­bre peu­vent frap­per la fibre de la
respon­s­abil­ité et leur exem­ple peut être suivi
massivement.

C’est extrême­ment
dif­fi­cile, main­tenant, de met­tre sur pied une stratégie et des
tac­tiques appro­priées à la lutte en Afrique du Sud et
ce serait pré­somptueux de ma part de chercher à en
impos­er. Il est très impor­tant, cepen­dant, que de sérieux
efforts soient faits pour en trou­ver. Alors seule­ment une sérieuse
alter­na­tive au ter­ror­isme et à la guéril­la ou à
l’invasion mil­i­taire gag­neront une audi­ence sérieuse.

Il y a au moins cinq
fac­teurs essen­tiels qui devront retenir toute notre atten­tion pour
dégager cette stratégie :

1. La con­di­tion présente
de l’Afrique du Sud et en par­ti­c­uli­er les con­di­tions et les
poten­tiels des dif­férents groupes qui peu­vent entraver ou
aider la résistance

a) le gouvernement,

b) l’opposition blanche
potentielle,

c) les activistes et les
organ­i­sa­tions non blanches,

d) la résistance
poten­tielle non blanche,

e) le reste de la
population.

2. La tech­nique d’action
non vio­lente, sa dynamique, ses exi­gences, pour aboutir au succès
et à une expéri­ence valables.

3. Com­ment réduire
ou bal­ay­er la faib­lesse actuelle chez les « non-Blancs »,
ce qui accroî­trait leur capac­ité à rejeter
l’oppression. En par­ti­c­uli­er, ceci inclut des ques­tions telles que :

a) Com­ment rejeter la
crainte et le peu d’empressement à per­sis­ter dans la
résis­tance en dépit des répressions ?

b) Com­ment développer
la con­nais­sance et la capac­ité de résis­ter avec le plus
d’efficacité en ter­mes spécifiques ?

c) Com­ment leur faire
pren­dre con­fi­ance en leur pro­pre capac­ité de chang­er les
sit­u­a­tions (par exem­ple, en rem­por­tant de petites vic­toires locales,
comme cela a déjà été fait pour le
boy­cott des bus)?

4. Com­ment séparer
la pop­u­la­tion blanche du gou­verne­ment (les libéraux, les
groupes religieux, la minorité anglaise et en par­ti­c­uli­er les
indus­triels)? Il est sig­ni­fi­catif que la cam­pagne de défi de
1952 ait été effi­cace dans ce sens, amenant la création
du Par­ti libéral et du Con­grès des démocrates.

5. Com­ment stimuler
l’assistance inter­na­tionale max­i­mum et com­ment l’utiliser avec le
plus d’efficacité ? Il y a plusieurs façons concrètes
d’apporter de l’aide à un mou­ve­ment intérieur de
résis­tance non violente :

a) Aider à
com­mu­ni­quer les nou­velles, les encour­age­ments, les pro­jets de
résis­tance, etc., par exem­ple par une sta­tion radio basée
hors de l’Afrique du Sud, par des jour­naux imprimés à
l’extérieur pour être dis­tribués dans le pays.

b) Une pro­pa­gande plus
effi­cace et des cam­pagnes d’éducation exposant au monde la
sit­u­a­tion en Afrique du Sud et par­lant du mou­ve­ment de résistance.

c) Des pressions
économiques plus effi­caces con­tre l’Afrique du Sud tels que
des mou­ve­ments d’embargo et de boy­cott plus sérieux qu’ils
ne l’ont été jusqu’alors (c’est ce qui fut
recom­mandé à l’Assemblée générale
des Nations unies en novem­bre 1962 ).

d) Des pressions
diplo­ma­tiques et cul­turelles plus effi­caces (rup­ture des relations
diplo­ma­tiques égale­ment recom­mandée par les Nations
unies) et le refus de col­lab­o­ra­tion cul­turelle sauf quand cela
implique la rup­ture des pra­tiques d’apartheid.

e) Le refus de livraison
d’armes ou de matériel pou­vant être util­isé à
en fab­ri­quer en Afrique du Sud.

f) Le retrait de tous les
investisse­ments étrangers sauf là où les
indus­triels acceptent de pay­er des salaires raisonnables aux
« non-Blancs » et d’abandonner les pra­tiques de
l’apartheid.

g) L’application de par
le monde de dif­férents types d’action non vio­lente pour
réalis­er ces objectifs.

De telles mesures
pour­raient être d’un grand sec­ours pour :

1. Ren­forcer le moral, la
déter­mi­na­tion et la capac­ité de résis­tance des
« non-Blancs ».

2. Affaib­lir le moral, la
déter­mi­na­tion et la capacité :

du gou­verne­ment pour
con­tin­uer comme actuellement ;

de la population
blanche en général pour soutenir le gouvernement.

L’alternative
à ce pro­gramme d’action est sans aucun doute une forme de
guerre, impli­quant probablement :

ou
bien une longue cam­pagne de ter­ror­isme et de guéril­la sur le
mod­èle algérien,

ou
bien une grande inter­ven­tion mil­i­taire inter­na­tionale par une armée
des Nations unies, une alliance africaine ou une aide plus directe
des Russ­es ou des Chinois.

Toutes
ces pos­si­bil­ités sont extrême­ment dan­gereuses, en
par­ti­c­uli­er dans la mesure où elles entr­eraient dans le cadre
du con­flit Est-Ouest et où le con­flit pour­rait dégénérer
en une guerre nucléaire. A ce dernier stade, les chances ne
sont franche­ment pas lour­des pour que la lutte s’engage vers une
appli­ca­tion plus effi­cace de la résis­tance non violente
intérieure avec une puis­sante aide extérieure. Si cela
ne se pro­duit pas cepen­dant, ce sera faute d’audace, de
com­préhen­sion et d’initiative et non parce que la
non-vio­lence eût été inca­pable de tri­om­pher si
elle avait été appliquée intel­ligem­ment et
courageuse­ment. Et si cela ne se pro­duit pas, la tragédie de
l’Afrique du Sud de l’avenir pour­rait faire paraître
insignifi­ante la tragédie actuelle et passée.

Il y a
encore de l’espoir pour­tant, et des occa­sions. Si on les saisit,
l’avenir peut encore être bril­lant pour ces terres
déshéritées, et le monde peut recevoir cette
leçon : com­ment se débar­rass­er de la tyran­nie et établir
simul­tané­ment une lib­erté véri­ta­ble et durable.

Gene Sharp