La Presse Anarchiste

La non-violence peut-elle marcher en Afrique du Sud

 

[(Dans le numé­ro 9
d’ANV, nous publiions un article inti­tu­lé « Echec de la
non-vio­lence en Afrique du Sud », nous consta­tions que les
forces de résis­tance à l’apartheid (ségré­ga­tion
en Afrique du Sud) uti­li­sant jusqu’alors la non-vio­lence comme arme
de lutte se lais­saient de plus en plus gagner aux idées
révo­lu­tion­naires tra­di­tion­nelles, c’est-à-dire
pré­co­ni­sant l’affrontement violent par la gué­rilla et
le ter­ro­risme. Peu après parais­sait un article de Gene Sharp
dans « Peace News » sur le pro­blème, nous l’avons
tra­duit et le pré­sen­tons dans ce numé­ro comme un
deuxième élé­ment de ce dos­sier, d’autant plus
que Gene Sharp fait, au sujet de l’Afrique du Sud, des observations
sur l’efficacité des luttes vio­lentes et non vio­lentes pour
se libé­rer d’une tyrannie.)]

La situa­tion en Afrique du
Sud est main­te­nant déses­pé­rée. Le gouvernement,
sui­vi par le par­ti d’«opposition », a accru depuis des
années sa dic­ta­ture sur la par­tie « non blanche » de
la popu­la­tion qui pré­do­mine. Toutes les pos­si­bi­li­tés de
réforme ont été endi­guées, et les eaux
montent rapidement.

Pour l’Afrique du Sud, il
n’y a pas d’issue qui n’implique de sévères
souf­frances et des effu­sions de sang. Si rien n’est fait, la
situa­tion va empi­rer, les souf­frances constantes du peuple et la
vio­lence du gou­ver­ne­ment vont s’accentuer, contri­buant fina­le­ment à
une ter­ri­fiante explo­sion. Que les moyens de résis­tance soient
vio­lents ou non, de grandes souf­frances seront encou­rues par les
« non-Blancs ». Qui­conque s’oppose à l’action
sous pré­texte que cela conduit à la souf­france est
pro­fon­dé­ment igno­rant de la situa­tion. Le pro­blème est
de savoir agir effi­ca­ce­ment pour chan­ger cette situa­tion et de faire
contri­buer la souf­france à l’accomplissement d’une société
libre et humaine.

Ceci est une ten­ta­tive pour
contri­buer à une com­pré­hen­sion de ce pro­blème et
par-là appor­ter de la lumière vers une solu­tion. Il est
évident qu’il y a de grands incon­vé­nients à ce
que cette ten­ta­tive soit faite par quelqu’un qui n’est pas
sud-afri­cain. Il est pos­sible cepen­dant que ces inconvénients
soient par­tiel­le­ment com­pen­sés si, obser­vant du dehors, je
peux exa­mi­ner la situa­tion d’une manière plus objec­tive et
appor­ter au pro­blème une com­pré­hen­sion des difficultés
et des moyens de résis­tance. Mon but, par conséquent,
n’est pas de « juger », de « condam­ner » ou
« d’instruire », mais de contri­buer, par quelques
pen­sées, à la recherche géné­rale d’une
solu­tion. Per­sonne ne peut pré­su­mer connaître toutes les
réponses ; nous avons cer­tai­ne­ment beau­coup à apprendre
des Sud-Afri­cains, mais comme le pro­blème est celui de
l’humanité aus­si bien que celui des « non-Blancs »
d’Afrique du Sud, peut-être cette contri­bu­tion sera-t-elle
accep­tée par ceux qui sont les plus concer­nés par
l’esprit dans lequel elle est offerte.

En cher­chant une forme
d’action, il nous faut accep­ter le fait que, quoi qu’on fasse, il
y aura un noyau assez impor­tant d’Afrikanders qui n’accepteront
jamais volon­tai­re­ment l’abolition de la ségrégation.
Nous devons aus­si accep­ter que beau­coup de Sud-Afri­cains sont très
com­pro­mis dans le sys­tème de domi­na­tion blanche et qu’ils
conti­nue­ront à répondre à chaque pro­vo­ca­tion par
n’importe quel moyen avec une rigueur accrue. Entre autres, leurs
richesses et leur puis­sance sont en jeu ; on peut, par conséquent,
s’attendre à ce qu’ils répondent par des
répres­sions vigou­reuses et que l’abolition de la ségrégation
et de la domi­na­tion blanche ne vien­dra qu’après une lutte
dure et prolongée.

Mora­li­ser au sujet des
solu­tions à appor­ter n’est pas suf­fi­sant, le problème
doit être abor­dé en termes d’actions proposées.
En plus des méthodes d’action spé­ci­fiques à
des situa­tions propres, l’attention doit être attirée
par les tac­tiques à adop­ter au cours des différentes
phases de la lutte et la recherche d’une stra­té­gie globale.

Une consi­dé­ra­tion
des pro­blèmes posés par une telle stra­té­gie au
cours du dérou­le­ment de la lutte inclu­rait trois points :

 — Com­ment obte­nir la
puis­sance maxi­mum, par consé­quent com­ment obte­nir la plus
grande par­ti­ci­pa­tion des « non-Blancs », prin­ci­pa­le­ment des
Africains ?

 — Com­ment ame­ner des
Blancs à quit­ter le camp des natio­na­listes, afri­kan­ders et à
sou­te­nir les « non-Blancs » ?

 — Com­ment ame­ner le
maxi­mum de pres­sions inter­na­tio­nales à peser sur le
gou­ver­ne­ment d’Afrique du Sud pour l’infléchir dans le
sens de l’autodétermination du peuple sud-afri­cain et de son
déve­lop­pe­ment futur ?

* *

Il y a deux tech­niques de
lutte en par­ti­cu­lier qui pour­raient être appli­quées par
les « non-Blancs » :

 — Une forme de violence
révolutionnaire ;

 — La non-coopé­ra­tion
et la déso­béis­sance civile à grande échelle,
c’est-à-dire la non-violence.

La vio­lence suivrait
pro­ba­ble­ment le modèle algé­rien, c’est-à-dire
la guérilla.

Il n’y a, par contre, pas
de véri­table modèle pour la solu­tion non vio­lente bien
qu’il y ait des expé­riences et des réflexions en
Afrique du Sud, et ailleurs, sur les­quelles on peut s’appuyer.

Aujourd’hui, la balance
penche lour­de­ment en faveur de la vio­lence. « De tous côtés,
main­te­nant, il y a une accep­ta­tion fata­liste de l’inévitabilité
de la vio­lence », écri­vait Colin Legum dans l’«Observer »
(5 mai 1963), « la longue période de sou­tien des méthodes
de lutte non vio­lente du Congrès (incar­née par le chef
Luthu­li) est pas­sée. Toute conver­sa­tion main­te­nant porte sur
les tac­tiques de la vio­lence et non plus sur l’opportunité
de son utilisation. »

Amer­tume, frus­tra­tion et
déses­poir ont conduit à un point où une
explo­sion vio­lente devient presque inévi­table. L’échec,
jusqu’alors, de l’action non vio­lente abou­tit à son rejet.
Les pré­cau­tions du gou­ver­ne­ment pour pré­ve­nir toute
pro­tes­ta­tion amènent à ce sen­ti­ment qu’il faut rendre
coup pour coup.

En dépit d’un très
large sou­tien moral, la réponse du monde à l’appel
des « non-Blancs » pour un boy­cott éco­no­mique et
poli­tique, l’ostracisme diplo­ma­tique et cultu­rel du gouvernement
afri­kan­der a été bien maigre, si bien que les
« non-Blancs » sont natu­rel­le­ment désillusionnés
quant aux pos­si­bi­li­tés de tels moyens. En dépit de
quelques gestes, le mou­ve­ment non violent mon­dial a été
inca­pable d’offrir la moindre assis­tance sérieuse, que ce
soit comme fer de lance du boy­cott inter­na­tio­nal ou pour fournir
d’utiles infor­ma­tions et ana­lyses sur les pro­blèmes de
résis­tance ou des experts pour appor­ter une réflexion
sérieuse aux pro­blèmes stra­té­giques et tactiques
d’une lutte non vio­lente efficace.

Bien qu’ils aient été
de toute évi­dence inadé­quats, des efforts significatifs
et des sacri­fices pour appli­quer des méthodes d’action non
vio­lente ont été faits par les « non-Blancs ».
Per­sonne ne nie­ra que si une issue paci­fique leur sem­blait possible,
ils la choisiraient.

Il y a
d’importantes rai­sons pour ne pas accep­ter fatalement
l’inévitabilité de la vio­lence : il ne suf­fit pas
d’avoir une décharge émo­tion­nelle de haine dans un
acte de vio­lence, pas plus qu’il ne suf­fit d’avoir une poussée
d’auto-respect chez celui qui défie le gou­ver­ne­ment dans une
action non vio­lente. Il faut aus­si consi­dé­rer dans quelle
mesure les actions pro­po­sées vont contri­buer au succès
du mouvement.

La recon­nais­sance des
dif­fi­cul­tés et des dan­gers d’une lutte future par la
résis­tance non vio­lente et de l’inadaptation du mouvement
non violent dans le pas­sé n’est pas en soi un argu­ment en
faveur de la vio­lence. Il est aus­si néces­saire de considérer
les dif­fi­cul­tés et les dan­gers d’une future lutte de
gué­rilla et de ter­ro­risme et aus­si les types de lutte non
vio­lente futurs pos­sibles. Si on veut faire une étude sérieuse
de l’alternative, il faut inclure une com­pa­rai­son des avan­tages et
des incon­vé­nients de cha­cune des tech­niques de lutte et
consi­dé­rer si leurs incon­vé­nients peuvent être
vain­cus ou contreba­lancés par d’autres facteurs.

Rien ne
montre que cela soit fait. Colin Legum écri­vait que « la
perte de la foi dans l’efficacité des vieilles méthodes
ne va pas tou­jours avec une esti­ma­tion réa­liste des chances
que la vio­lence puisse se révé­ler également
inefficace ».

Il y a tant de difficultés
et de dan­gers dans le choix de la lutte vio­lente en Afrique du Sud
qu’une recon­si­dé­ra­tion de son effi­ca­ci­té doit avoir
lieu assor­tie d’une étude de moyens de lutte non violents
plus effi­caces que ceux du passé.

Bien que la supériorité
mili­taire ne garan­tisse pas la vic­toire (spé­cia­le­ment dans le
domaine de la gué­rilla), il est impor­tant de savoir que le
gou­ver­ne­ment pos­sède une énorme supériorité
sur tout ce que les « non-Blancs » pour­raient rassembler,
excluant toute inter­ven­tion inter­na­tio­nale intensive.

En fait, c’est en
plu­sieurs points un avan­tage pour le gou­ver­ne­ment que les
« non-Blancs » aient recours à la vio­lence. Cela lui
four­nit une excuse pour une répres­sion extrê­me­ment dure
qui pour­rait accen­tuer encore la démo­ra­li­sa­tion des
« non-Blancs ». Il a été suggéré
qu’au moins une fois le gou­ver­ne­ment avait pu avoir délibérément
pous­sé à la vio­lence par l’intermédiaire
d’agents pro­vo­ca­teurs, à la fin de la cam­pagne de défi
et de déso­béis­sance civile de 1952.

Les émeutes du 18
octobre au 9 novembre (quand la cam­pagne était au plus fort)
abou­tirent à la mort de 33 Afri­cains et de 6 Blancs ; cela aida
beau­coup les Blancs à iden­ti­fier la cam­pagne non vio­lente avec
le mou­ve­ment Mau-Mau et ain­si contrer la ten­dance de quelques Blancs
à sym­pa­thi­ser avec les non-vio­lents. Les émeutes
aidèrent aus­si à écra­ser l’esprit de
résis­tance chez les « non-Blancs ».

En octobre, par exemple, 2
354 volon­taires défièrent les lois ségrégationnistes,
tan­dis qu’en novembre et décembre il n’y en eut en tout
que 280. Cette vio­lence ne fut pas le seul fac­teur de la chute du
mou­ve­ment (la crainte d’une sévé­ri­té accrue
des sen­tences fut impor­tante) et cer­tains suggérèrent
que l’activité interne des com­mu­nistes dans le mouvement
pou­vait y être pour quelque chose.

Cepen­dant, dit Léo
Kuper, dans son étude de la cam­pagne (« Résistance
pas­sive en Afrique du Sud », Londres, Jona­than Cape, 1957) « il
est évident que les émeutes jouèrent un rôle
déci­sif », elles « four­nirent aus­si l’occasion au
gou­ver­ne­ment de reprendre l’initiative et d’assumer des pouvoirs
spé­ciaux avec quelque justification ».

Shar­pe­ville est souvent
cité comme une rai­son d’abandonner l’action non violente.
Cette vue est cepen­dant basée sur un manque grave de
com­pré­hen­sion de la dyna­mique de l’action non vio­lente. On
se rap­pelle rare­ment que les fusillades de Shar­pe­ville furent
pré­cé­dées d’une émeute à Cato
Manor peu de temps aupa­ra­vant, qui peut avoir ren­du les policiers
plus ner­veux et avoir eu une influence irra­tion­nelle sur leur
bru­ta­li­té à Sharpeville.

Mais
c’est pré­ci­sé­ment parce que les meur­triers s’étaient
com­pro­mis contre de paci­fiques mani­fes­tants sans armes que s’éleva
en Afrique et dans le monde entier un sen­ti­ment si pro­fond et des
pro­tes­ta­tions si vigou­reuses. Si le même nombre d’Africains
avaient été tués par les tirs de la police
contre une foule indis­ci­pli­née enva­his­sant une zone
rési­den­tielle blanche pour y com­mettre des meurtres et y
répandre l’incendie, il n’y aurait eu aucune réaction
com­pa­rable. Com­pa­rez, par exemple, l’attention et les protestations
sou­le­vées par la mort de moins de cent Afri­cains à
Shar­pe­ville avec les effets de la mort de cent Algériens
pen­dant la guerre de libération.

Les
meurtres de Shar­pe­ville révé­lèrent, à
ceux qui ne l’avaient pas encore com­pris, la véritable
nature du gou­ver­ne­ment et de sa poli­tique. Tout de suite après,
il y eut un sou­tien consi­dé­rable pour le pro­gramme de
boy­cot­tage. Le fait que dans la loin­taine Nor­vège les drapeaux
aient été mis en berne après Shar­pe­ville est
signi­fi­ca­tif du choc qui a été cau­sé. Ce choc
eût été sen­si­ble­ment réduit si le
gou­ver­ne­ment avait pu mon­trer que ceux qui avaient été
exé­cu­tés étaient des ter­ro­ristes plutôt
que des mani­fes­tants non vio­lents. Témoins par exemple les
réac­tions rela­ti­ve­ment molles aux exé­cu­tions des
ter­ro­ristes du Poqo.

* *

Des
concep­tions très naïves, au sujet de la résistance
non vio­lente, sont répan­dues par­mi ses par­ti­sans aus­si bien
que par­mi ses opposants :

 — Il
n’est pas vrai que si les oppo­sants à un régime
luttent non vio­lem­ment, le régime oppres­seur sera non violent
aus­si et s’inclinera.

 — Il
n’est pas vrai qu’en étant non violent on évite la
souf­france et le sacrifice.

 — Il
n’est pas vrai que si l’opposant réagit par des
répres­sions vio­lentes et bru­tales la lutte est per­due et le
mou­ve­ment défait.

 — Il
n’est pas vrai que la voie de la non-vio­lence soit une voie facile.

Bien au
contraire, on doit s’attendre à ce qu’il y ait des
souf­frances et des morts si les « non-Blancs » résistent
par des moyens non vio­lents mais mili­tants. C’est en par­tie une
consé­quence de l’extrême vio­lence du système
poli­ti­co-social qui est atta­qué, et c’est en par­tie un
tri­but à la puis­sance de l’action non vio­lente et une
recon­nais­sance de la menace qu’elle consti­tue pour la continuation
de l’existence de ce système.

Au moment où
l’adversaire inten­si­fie sa répres­sion, les résistants
doivent mani­fes­ter beau­coup de cou­rage et non seule­ment poursuivre
mais accroître leur résistance.

Ceci n’a
pas tou­jours été fait en Afrique du Sud.

Cette volon­té de
per­sis­ter dans la résis­tance en dépit de la répression
est une sorte de jiu-jit­su poli­tique. C’est-à-dire que la
sup­po­sée toute-puis­sance du gou­ver­ne­ment est ren­due inefficace
et se retourne contre lui. La répres­sion contre des
non-vio­lents tend à alié­ner la sym­pa­thie et le soutien
au gou­ver­ne­ment par­mi ceux qui pour­raient se joindre aux résistants,
aus­si bien que par­mi les sup­por­ters habi­tuels du gou­ver­ne­ment et dans
le monde entier. Dans la mesure où le régime repose sur
la vio­lence bru­tale et est prêt à l’utiliser contre
des non-vio­lents ceci peut ame­ner à accroître le nombre
des gens déci­dés à résis­ter à un
tel sys­tème et peut-être à pro­vo­quer des failles
dans le propre camp gou­ver­ne­men­tal. Gros­si suf­fi­sam­ment, un mouvement
mas­sif de défi pour­rait, dans une deuxième étape,
deve­nir assez vaste pour immo­bi­li­ser même les agents de
répression.

Le coût du changement
est donc ter­rible, mais il n’est pas pire que celui de la violence,
car bien qu’il y ait des souf­frances à attendre en
s’engageant dans un mou­ve­ment de résis­tance non violent,
elles sont loin d’atteindre celles qui accom­pagnent un mouvement
violent. Toutes pro­por­tions gar­dées, il y eut moins de morts
au cours de la lutte non vio­lente en Inde qu’au cours de la
cam­pagne des Mau-Mau au Kenya, toutes deux diri­gées contre la
domi­na­tion britannique.

Les
infor­ma­tions que nous pos­sé­dons au sujet des séries de
grèves dans les camps de concen­tra­tion russes en 1953 montrent
que lorsque les grèves étaient menées d’une
manière non vio­lente les pertes étaient beau­coup moins
grandes que lorsque la vio­lence avait été utilisée ;
de même, au sein des cam­pagnes indiennes elles-mêmes, il
y eut moins de bles­sés ou de morts dans les actions où
aucune vio­lence n’avait eu lieu que dans celles où la
vio­lence subsistait.

Dans la
lutte pour l’indépendance, glo­ba­le­ment, il n’y eut
pro­ba­ble­ment pas plus de 8000 tués, direc­te­ment ou
indi­rec­te­ment, à la suite de fusillades ou d’autres
bles­sures occa­sion­nées par la lutte. Le contraste avec le
chiffre d’environ 150 000 Algé­riens tués dans une
popu­la­tion qui n’est qu’une petite frac­tion de celle de l’Inde
est très alar­mant. On n’explique rien en disant que les
Fran­çais sont par nature beau­coup plus sau­vages que les
Anglais.

Donc, le
coût d’une révolte vio­lente sera vraisemblablement
plus éle­vé que celui d’une révolte non
vio­lente. L’impatience pro­vo­quée par la len­teur des
chan­ge­ments appor­tés par l’action non vio­lente (en ne se
basant que sur l’expérience sud-afri­caine) ne devrait pas
nous aveu­gler et nous dis­si­mu­ler la durée d’une lutte
vio­lente et l’éventualité de défaites et
d’échecs.

* *

Les
tech­niques de lutte vio­lentes ou non vio­lentes requièrent,
l’une l’autre, des sacri­fices et du temps pour avoir des
résultats.

En cer­taines circonstances,
l’une peut paraître sen­si­ble­ment plus rapide que l’autre,
mais, même à ce moment-là, d’importants
fac­teurs doivent être consi­dé­rés tels que :

 — le nombre de morts
possibles,

 — le type de société
sus­cep­tible d’être engen­drée par la lutte.

*

La lutte sud-afri­caine est
un mou­ve­ment pour reje­ter la tyran­nie et obte­nir la liberté.
Il est par consé­quent très impor­tant de savoir si la
tech­nique de lutte uti­li­sée est sus­cep­tible de réaliser
ce but ou si, au mieux, elle est sus­cep­tible de rem­pla­cer une
mino­ri­té domi­nante par une autre. Les luttes vio­lentes tendent
à être sui­vies d’une concen­tra­tion de pou­voir aux
mains de ceux qui contrôlent les moyens de vio­lence les plus
effi­caces (géné­ra­le­ment l’armée et la police).
La popu­la­tion, alors désar­mée et ne connais­sant aucun
autre moyen de lutte, est rela­ti­ve­ment impuis­sante en face de
diri­geants qui pos­sèdent de tels moyens de répression
violente.

Au contraire, l’action
non vio­lente tend à dif­fu­ser le pou­voir à toute la
popu­la­tion. Le cours de la lutte lui-même repose sur un large
sou­tien popu­laire volon­taire et une par­ti­ci­pa­tion mas­sive. Après
un suc­cès, il n’y a aucune concen­tra­tion de pouvoirs
mili­taires dans les mains de chefs qui pour­raient pro­mou­voir une
nou­velle dic­ta­ture, et la popu­la­tion est entraî­née à
une forme de lutte effi­cace grâce à laquelle elle pourra
main­te­nir et étendre sa liber­té contre de nouveaux
usur­pa­teurs. Ces consi­dé­ra­tions sont très importantes
si l’on est vrai­ment concer­né par la libé­ra­tion et
non seule­ment par la fin d’un seul sys­tème tyrannique.

* *

Ces cri­tiques de la
vio­lence n’impliquant nul­le­ment que le mou­ve­ment non violent en
Afrique du Sud a été adé­quat. D’abord, il n’a
pas été assez impor­tant. C’est-à-dire que
l’inaction, la non-résis­tance et une absence de vio­lence ne
peuvent aucu­ne­ment être assi­mi­lés à l’action
non vio­lente. La mino­ri­té indienne, uti­li­sant la non-violence
sous la direc­tion de Gand­hi entre 1906 et 1914, obtint de grands
résul­tats. Pour­tant l’action non vio­lente ne fut plus
uti­li­sée jusqu’en 1946, encore une fois par les Indiens pour
se débar­ras­ser du « ghet­to act ».

Depuis lors, il y a eu
plu­sieurs boy­cotts des auto­bus par les Afri­cains (quelques-uns furent
vic­to­rieux), la cam­pagne de défi de 1952 (dans laquelle plus
de 8500 « non-Blancs » furent empri­son­nés pour
déso­béis­sance civile aux lois de ségrégation),
la défense pan-afri­caine des « pass laws » qui
abou­tit à Shar­pe­ville et les ten­ta­tives pour orga­ni­ser des
grèves géné­rales (qui furent en général
plus sui­vies que ne l’admit le gou­ver­ne­ment à l’époque,
par exemple la grève géné­rale de 3 jours en
1961). Il y eut d’autres actions sem­blables, mais il est clair que
les actions non vio­lentes ont été spo­ra­diques et qu’il
y a eu de longues périodes d’inaction. Sou­vent, ce fut pour
des rai­sons très com­pré­hen­sibles et nécessaires.
Mais quand ces périodes d’inaction ont été
néces­saires, cela pro­ve­nait de la fai­blesse du mou­ve­ment de
résis­tance et de la popu­la­tion non blanche.

Ima­gi­nez une armée
qui ne se bat­trait que lors de quelques escar­mouches lais­sant à
l’ennemi le temps de rafraî­chir ses troupes dans les
intervalles.

L’inaction, cepen­dant,
même dans une situa­tion telle celle de l’Afrique du Sud a
ten­dance quel­que­fois non pas à ren­for­cer mais à
affai­blir les par­ti­ci­pants. L’impression que des progrès
seront réa­li­sés aus­si long­temps que l’on s’abstiendra
de faire preuve de vio­lence est une erreur.

Si un
mou­ve­ment de résis­tance n’entreprend que des actions
spo­ra­diques dans une telle situa­tion, il n’obtiendra évidemment
pas de résul­tats signi­fi­ca­tifs, à moins que le nombre
de ses membres ne se ren­force consi­dé­ra­ble­ment et que
l’organisation ne pro­gresse pen­dant les périodes de silence.

La lutte ne peut être
vic­to­rieuse non plus si les par­ti­ci­pants et la popu­la­tion ne sont pas
prêts à payer le prix de la résis­tance. C’est
très sem­blable à une lutte vio­lente. Si dans une guerre
de type tra­di­tion­nel l’infanterie s’effondre sous un lourd tir
d’artillerie enne­mi, ce côté ne peut évidemment
pas gagner. La faute dans un tel cas n’est pas tant due à la
guerre elle-même qu’à l’habileté à la
faire.

De même
dans la lutte non vio­lente, quand l’adversaire déclenche la
répres­sion et l’accroît, pour avoir une chance de
gagner, les mili­tants non vio­lents doivent avoir la force de
per­sis­ter et d’encourir les peines les plus graves. S’ils
manquent d’une force suf­fi­sante pour le faire, le mal ne vient pas
de la tech­nique mais des mili­tants eux-mêmes.

Ain­si en 1952, quand le
gou­ver­ne­ment infli­gea de graves puni­tions pour désobéissance
civile, ce fut une grave erreur tac­tique de ne pas avoir renforcé
la cam­pagne de défi. Les Afri­cains n’auraient pas dû
non plus être pris par sur­prise en 1959 quand, en réponse
à leur défi, le gou­ver­ne­ment pro­cla­ma l’état
d’urgence. Le retrait, à un tel point, per­mit au
gou­ver­ne­ment de reprendre les choses en main et déve­lop­pa une
atmo­sphère de crainte et de confor­misme chez les « non-Blancs ».

Il y a eu, à mon
avis, une autre fai­blesse dans le pas­sé du mou­ve­ment non
violent. Un des moyens les plus intel­li­gents uti­li­sé par le
gou­ver­ne­ment pour répondre à des actions non violentes
a été de faire quit­ter la lutte aux lea­ders sans en
faire des mar­tyrs et des modèles à suivre en les
emprisonnant.

Par exemple, on peut
dénon­cer et « liqui­der » quelqu’un en ver­tu de la
loi pour la sup­pres­sion du com­mu­nisme et par-là lui interdire
toute appar­te­nance à une orga­ni­sa­tion poli­tique, toute
fonc­tion de meneur et même toute par­ti­ci­pa­tion à une
réunion poli­tique. Des lea­ders natio­naux furent par­fois jugés
d’après cette loi, décla­rés coupables,
condam­nés à plu­sieurs années de pri­son avec
sur­sis « à condi­tion qu’ils ne conti­nuent pas à
enfreindre la loi ».

D’après une loi
sur les émeutes, un homme peut être assi­gné à
rési­dence loin de son foyer, de son tra­vail et de ses
activités.

L’alternative pour les
lea­ders non blancs a été l’emprisonnement dans
d’infâmes cel­lules ; cette alter­na­tive est dure et aucun de
nous ne peut dire à l’un d’eux qu’il devrait aller en
pri­son plu­tôt que d’accepter cette ces­sa­tion essentiellement
volon­taire de ses acti­vi­tés poli­tiques. Pour­tant, un des
résul­tats objec­tifs de leur choix d’accepter ces limitations
au lieu de refu­ser de se sou­mettre, et donc d’aller en pri­son, a
été le refus de la base de ris­quer des peines plus
fortes que ses leaders.

Par consé­quent,
accep­ter l’emprisonnement et d’autres souf­frances est une des
pre­mières condi­tions pour que cela change. Il est significatif
que Robert Sobukwe, qui fon­da le Congrès pan-afri­cain, choisit
d’être par­mi les pre­miers à aller en pri­son pour
déso­béis­sance civile.

Albert Luthu­li, d’un
autre côté, a accep­té de se confor­mer au
ban­nis­se­ment jusqu’au bout (1964) bien qu’il fût douteux
qu’il puisse reprendre ses acti­vi­tés. Le gou­ver­ne­ment a
ain­si obte­nu les avan­tages de l’emprisonnement sans en avoir les
incon­vé­nients. Tout cela a eu ten­dance à réduire
le mili­tan­tisme et l’activité du mou­ve­ment non violent.

L’existence du
gou­ver­ne­ment d’Afrique du Sud (comme tous les gou­ver­ne­ments, qu’ils
soient démo­cra­tiques ou tyran­niques) dépend de la
volon­té de ses sujets à conti­nuer à y coopérer
et à s’y sou­mettre. Cette coopé­ra­tion et cette
sou­mis­sion peuvent prendre des formes variées telles qu’aider
à gérer le sys­tème éco­no­mique, servir
comme fonc­tion­naire et sim­ple­ment obéir aux lois et aux ordres
du régime.

Ce consen­te­ment peut être
« libre » sou­tien au régime ou pas­sive soumission ;
dans d’autres cas il peut être « for­cé » par
crainte de l’emprisonnement ou d’autres sanc­tions qui peuvent
leur être impo­sées s’ils tentent de désobéir.

Mais
même le consen­te­ment for­cé implique le choix soit de se
sou­mettre et évi­ter les péna­li­tés, soit défier
et encou­rir la souf­france. Dans les deux cas, la conti­nua­tion de
l’existence de n’importe quel régime est le résultat,
non seule­ment des aspi­ra­tions et des déci­sions des personnes
et des groupes qui contrôlent direc­te­ment les rouages de l’Etat
mais d’abord de la sou­mis­sion et de la coopé­ra­tion du peuple
tout entier. Le coût du défi peut varier : dans certaines
situa­tions il peut être ter­rible. La capa­ci­té du peuple
à reti­rer son consen­te­ment peut varier, dépen­dant de sa
déter­mi­na­tion, de sa force et de sa volon­té de payer le
prix du changement.

Par consé­quent, le
pro­blème de modi­fier le gou­ver­ne­ment en place ou de réaliser
une révo­lu­tion consiste non seule­ment à atta­quer les
gou­ver­nants et leurs agents immé­diats, mais sur­tout à
« res­pon­sa­bi­li­ser » le plus grand nombre.

Si le sys­tème actuel
conti­nue, la faute en est à la majo­ri­té de la
popu­la­tion sans le consen­te­ment et la col­la­bo­ra­tion de laquelle ce
sys­tème s’écroulerait (après une tentative
san­glante pour une reprise de la coopé­ra­tion). La réalisation
d’un chan­ge­ment en Afrique du Sud dépend donc des moyens
d’accroître la force des « non-Blancs » et en
par­ti­cu­lier des Africains.

Le chan­ge­ment peut ain­si se
faire même si les gou­ver­nants actuels ne sont jamais convaincus
qu’il est sou­hai­table. La tâche prin­ci­pale est de savoir
don­ner des forces au peuple. Leur réso­lu­tion d’abolir le
régime doit être accrue. Leur force d’organisation et
leur capa­ci­té d’agir col­lec­ti­ve­ment et spontanément
doivent être amé­lio­rées. Leur volon­té de
per­sis­ter à défier le gou­ver­ne­ment doit être
renforcée.

L’état
de véri­table tyran­nie dans n’importe quelle société
est donc pour une grande part une consé­quence de la faiblesse
du peuple dans le pas­sé ou dans le pré­sent. Si
main­te­nant les peuples sont faibles et crain­tifs, inca­pables de payer
le prix de leur refus, alors aucune forme réelle et durable de
la liber­té ne peut être réa­li­sée. Car la
vraie liber­té n’est pas quelque chose de don­né, mais
quelque chose qui se gagne et se prend et qui, par conséquent,
peut être défen­due et éten­due même face à
de nou­velles menaces.

Ain­si, ceux qui ne pensent
plus main­te­nant qu’à une inter­ven­tion exté­rieure pour
libé­rer l’Afrique du Sud tentent d’outrepasser le problème
révo­lu­tion­naire le plus impor­tant et de prendre un raccourci
vers la liber­té quand il n’en existe pas.

Même si le
gou­ver­ne­ment afri­kan­der actuel est abo­li par une intervention
exté­rieure et si la domi­na­tion blanche est terminée,
s’il n’y a dans ce pro­ces­sus aucun ren­for­ce­ment du peuple tout
entier, aucune dif­fu­sion effec­tive du pou­voir, aucun accrois­se­ment de
leur capa­ci­té à contrô­ler eux-mêmes leurs
gou­ver­nants, alors le gou­ver­ne­ment sui­vant, quelle que soit sa
cou­leur, sera au moins aus­si tyran­nique que l’actuel et, ayant
atten­du une aide exté­rieure pour en finir avec le système,
le peuple man­que­rait alors de capa­ci­té pour abou­tir à
une vraie liberté.

Les mou­ve­ments de
ter­ro­risme et de gué­rilla recon­naissent sou­vent à un
point extrême l’importance du retrait de la coopération
et du consen­te­ment du peuple au gou­ver­ne­ment. Ceci aide à
expli­quer pour­quoi si sou­vent la ter­reur est diri­gée non
contre l’ennemi, comme on pour­rait s’y attendre, mais
essen­tiel­le­ment contre le peuple pour le contraindre à
résis­ter (cer­tains signes montrent que cela com­mence déjà
en Afrique du Sud). C’est donc une ten­ta­tive pour for­cer les gens à
être libres, une ten­ta­tive pour réa­li­ser l’impossible.
Même si c’est poli­ti­que­ment effi­cace dans l’immédiat,
le type de socié­té et le type de liber­té qui en
découlent sont d’une valeur assez dis­cu­table ! Il y a une
preuve que l’action non vio­lente peut per­mettre d’accroître
les forces d’un peuple oppri­mé. Gand­hi prétendait
tou­jours que le but pri­mor­dial des luttes non vio­lentes qu’il
menait n’était pas d’attaquer les Anglais qui étaient
un fac­teur impor­tant mais secon­daire de la situa­tion, mais de
ren­for­cer la déter­mi­na­tion, l’indépendance et la
capa­ci­té de résis­tance des Indiens, fac­teur le plus
important.

Ceci fut
démon­tré en Afrique du Sud en 1952 au cours de la
cam­pagne de défi durant laquelle les effec­tifs du Congrès
natio­nal afri­cain sau­tèrent de 7000 à 100 000. Le
nombre des membres n’est pas le seul cri­tère d’une force
accrue, mais cela révèle la contri­bu­tion de l’action
non vio­lente à l’accroissement de la capa­ci­té de
résis­tance et de la force d’organisation. Sem­bla­ble­ment, en
Inde, le Congrès, un minus­cule groupe pre­nant des
réso­lu­tion une fois par an, se trans­for­ma, sous l’impulsion
de Gand­hi, en une orga­ni­sa­tion de com­bat de masse capable de secouer
le joug du puis­sant empire britannique.

On a dit (par exemple,
Patrick Dun­can) que dans la mesure où le gouvernement
d’Afrique du Sud a ren­du illé­gal tout effort politique
conven­tion­nel pour pro­duire une réforme et a interdit
l’utilisation de la non-vio­lence pour s’attaquer à
l’apartheid, que la vio­lence était main­te­nant justifiée.
C’est mal­gré tout rai­son­ner très superficiellement
que de dire : puisque la non-vio­lence est illé­gale, on doit
uti­li­ser la vio­lence puisqu’elle est illé­gale aussi.

La répres­sion
accrue, aujourd’hui, rend plus dif­fi­cile l’organisation de la
résis­tance non vio­lente (sur­tout ouver­te­ment) qu’en 1952,
mais il n’est pas plus facile d’organiser la résistance
vio­lente. Il est vrai que la résis­tance non vio­lente est
d’habitude mieux orga­ni­sée ouver­te­ment, mais, dans un
mou­ve­ment violent les agents et les infor­ma­teurs ne peuvent
tra­vailler non plus avec une totale effi­ca­ci­té dans le secret.

La résis­tance
nor­vé­gienne sous l’occupation nazie fut organisée
secrè­te­ment bien que pra­ti­quée ouver­te­ment. D’autre
part, la tota­li­té de la résis­tance non vio­lente n’a
pas besoin d’être orga­ni­sée à l’avance pour
être effi­cace. Par­fois, une résis­tance hautement
effi­cace a été tout à fait spontanée ;
d’autres fois, des actions orga­ni­sées et démarrées
par un très petit nombre peuvent frap­per la fibre de la
res­pon­sa­bi­li­té et leur exemple peut être suivi
massivement.

C’est extrê­me­ment
dif­fi­cile, main­te­nant, de mettre sur pied une stra­té­gie et des
tac­tiques appro­priées à la lutte en Afrique du Sud et
ce serait pré­somp­tueux de ma part de cher­cher à en
impo­ser. Il est très impor­tant, cepen­dant, que de sérieux
efforts soient faits pour en trou­ver. Alors seule­ment une sérieuse
alter­na­tive au ter­ro­risme et à la gué­rilla ou à
l’invasion mili­taire gagne­ront une audience sérieuse.

Il y a au moins cinq
fac­teurs essen­tiels qui devront rete­nir toute notre atten­tion pour
déga­ger cette stratégie :

1. La condi­tion présente
de l’Afrique du Sud et en par­ti­cu­lier les condi­tions et les
poten­tiels des dif­fé­rents groupes qui peuvent entra­ver ou
aider la résistance

a) le gouvernement,

b) l’opposition blanche
potentielle,

c) les acti­vistes et les
orga­ni­sa­tions non blanches,

d) la résistance
poten­tielle non blanche,

e) le reste de la
population.

2. La tech­nique d’action
non vio­lente, sa dyna­mique, ses exi­gences, pour abou­tir au succès
et à une expé­rience valables.

3. Com­ment réduire
ou balayer la fai­blesse actuelle chez les « non-Blancs »,
ce qui accroî­trait leur capa­ci­té à rejeter
l’oppression. En par­ti­cu­lier, ceci inclut des ques­tions telles que :

a) Com­ment reje­ter la
crainte et le peu d’empressement à per­sis­ter dans la
résis­tance en dépit des répressions ?

b) Com­ment développer
la connais­sance et la capa­ci­té de résis­ter avec le plus
d’efficacité en termes spécifiques ?

c) Com­ment leur faire
prendre confiance en leur propre capa­ci­té de chan­ger les
situa­tions (par exemple, en rem­por­tant de petites vic­toires locales,
comme cela a déjà été fait pour le
boy­cott des bus)?

4. Com­ment séparer
la popu­la­tion blanche du gou­ver­ne­ment (les libé­raux, les
groupes reli­gieux, la mino­ri­té anglaise et en par­ti­cu­lier les
indus­triels)? Il est signi­fi­ca­tif que la cam­pagne de défi de
1952 ait été effi­cace dans ce sens, ame­nant la création
du Par­ti libé­ral et du Congrès des démocrates.

5. Com­ment stimuler
l’assistance inter­na­tio­nale maxi­mum et com­ment l’utiliser avec le
plus d’efficacité ? Il y a plu­sieurs façons concrètes
d’apporter de l’aide à un mou­ve­ment inté­rieur de
résis­tance non violente :

a) Aider à
com­mu­ni­quer les nou­velles, les encou­ra­ge­ments, les pro­jets de
résis­tance, etc., par exemple par une sta­tion radio basée
hors de l’Afrique du Sud, par des jour­naux impri­més à
l’extérieur pour être dis­tri­bués dans le pays.

b) Une pro­pa­gande plus
effi­cace et des cam­pagnes d’éducation expo­sant au monde la
situa­tion en Afrique du Sud et par­lant du mou­ve­ment de résistance.

c) Des pressions
éco­no­miques plus effi­caces contre l’Afrique du Sud tels que
des mou­ve­ments d’embargo et de boy­cott plus sérieux qu’ils
ne l’ont été jusqu’alors (c’est ce qui fut
recom­man­dé à l’Assemblée générale
des Nations unies en novembre 1962 ).

d) Des pressions
diplo­ma­tiques et cultu­relles plus effi­caces (rup­ture des relations
diplo­ma­tiques éga­le­ment recom­man­dée par les Nations
unies) et le refus de col­la­bo­ra­tion cultu­relle sauf quand cela
implique la rup­ture des pra­tiques d’apartheid.

e) Le refus de livraison
d’armes ou de maté­riel pou­vant être uti­li­sé à
en fabri­quer en Afrique du Sud.

f) Le retrait de tous les
inves­tis­se­ments étran­gers sauf là où les
indus­triels acceptent de payer des salaires rai­son­nables aux
« non-Blancs » et d’abandonner les pra­tiques de
l’apartheid.

g) L’application de par
le monde de dif­fé­rents types d’action non vio­lente pour
réa­li­ser ces objectifs.

De telles mesures
pour­raient être d’un grand secours pour :

1. Ren­for­cer le moral, la
déter­mi­na­tion et la capa­ci­té de résis­tance des
« non-Blancs ».

2. Affai­blir le moral, la
déter­mi­na­tion et la capacité :

 — du gou­ver­ne­ment pour
conti­nuer comme actuellement ;

 — de la population
blanche en géné­ral pour sou­te­nir le gouvernement.

L’alternative
à ce pro­gramme d’action est sans aucun doute une forme de
guerre, impli­quant probablement :

 — ou
bien une longue cam­pagne de ter­ro­risme et de gué­rilla sur le
modèle algérien,

 — ou
bien une grande inter­ven­tion mili­taire inter­na­tio­nale par une armée
des Nations unies, une alliance afri­caine ou une aide plus directe
des Russes ou des Chinois.

Toutes
ces pos­si­bi­li­tés sont extrê­me­ment dan­ge­reuses, en
par­ti­cu­lier dans la mesure où elles entre­raient dans le cadre
du conflit Est-Ouest et où le conflit pour­rait dégénérer
en une guerre nucléaire. A ce der­nier stade, les chances ne
sont fran­che­ment pas lourdes pour que la lutte s’engage vers une
appli­ca­tion plus effi­cace de la résis­tance non violente
inté­rieure avec une puis­sante aide exté­rieure. Si cela
ne se pro­duit pas cepen­dant, ce sera faute d’audace, de
com­pré­hen­sion et d’initiative et non parce que la
non-vio­lence eût été inca­pable de triom­pher si
elle avait été appli­quée intel­li­gem­ment et
cou­ra­geu­se­ment. Et si cela ne se pro­duit pas, la tra­gé­die de
l’Afrique du Sud de l’avenir pour­rait faire paraître
insi­gni­fiante la tra­gé­die actuelle et passée.

Il y a
encore de l’espoir pour­tant, et des occa­sions. Si on les saisit,
l’avenir peut encore être brillant pour ces terres
déshé­ri­tées, et le monde peut rece­voir cette
leçon : com­ment se débar­ras­ser de la tyran­nie et établir
simul­ta­né­ment une liber­té véri­table et durable.

Gene Sharp

La Presse Anarchiste