La Presse Anarchiste

Essai philosophique sur l’anarchisme

Sincérité, sim­plic­ité, com­plex­ité, lib­erté : voilà la richesse de l’a­n­ar­chiste à tra­vers le vaste monde.

Com­pren­dre cette chose et cette idée réclame un faible effort intel­lectuel pour avoir une vue d’ensem­ble dont il fau­dra, ensuite, par paliers suc­ces­sifs, gag­n­er les détails.

Faire con­naître ce qu’est l’a­n­ar­chisme, mot grandiose, à des esprits qui, jusque-là, n’ont guère prêté l’at­ten­tion à ce terme englobant un immense domaine, demande qu’on par­coure quelques prélim­i­naires étapes.

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Au pied de l’in­com­préhen­sion, l’a­n­ar­chisme, pour un bour­geois ignare et con­finé dans le con­formisme, appa­raît comme une sorte de scep­ti­cisme, poussé à l’ex­trême, une néga­tion de tout, même de soi-même. De cette con­cep­tion pré­conçue, le bour­geois et d’autres se croient autorisés à con­clure que la lib­erté qui résulte de ce nihilisme est une licence, un déver­gondage effréné et sans lim­ité dans les stupé­fi­ants et les éclats des explosifs.

Ain­si conçu, l’a­n­ar­chisme devient un sys­tème dia­bolique et malé­fique, une sorte de dés­in­té­gra­tion d’où ne doivent sor­tir que l’hor­reur et l’af­flic­tion et qui doit être mis hors d’é­tat de nuire.

L’adepte d’une telle doc­trine, ain­si posé, devient un être devant lequel le « bien-pen­sant » se signe en s’abri­tant der­rière son gen­darme, sou­tien de l’au­torité, son dic­tio­n­naire lui ayant désigné sous le terme « anar­chie » un gâchis effroy­able sans direc­tion, con­traire­ment à la si belle déf­i­ni­tion d’Élisée Reclus : « L’A­n­ar­chie est la plus haute expres­sion de l’ordre ».

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Si l’en­gin nucléaire atom­ique expéri­men­té au Japon et à Biki­ni n’é­tait pas une inven­tion savante réal­isée par la finance com­man­di­taire de la grosse indus­trie, la bombe atom­ique, fig­ure mag­nifique de la dévas­ta­tion poussée à la dernière des pos­si­bil­ités humaines, mérit­erait. — au sens « bour­geois » — d’en­tr­er dans l’arse­nal ter­ror­iste comme l’en­gin idéal d’un « anar­chiste mil­i­tant » pra­ti­quant l’ac­tion directe.

Ain­si raison­nent les Philistins.

Et voici com­ment par igno­rance et mau­vaise général­i­sa­tion de l’in­com­préhen­sion se créent et se propa­gent des légen­des et des idées gra­tu­ite­ment fan­tai­sistes, étayées sur le sou­venir de la « péri­ode héroïque » où, dans la tran­quil­lité bour­geoise, explosent les noms de Rava­chol et d’Émile Henry.

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Pour une com­préhen­sion pro­gres­sive de l’a­n­ar­chisme, lais­sons là ces visions aveu­gles, tous ces fan­tômes qui ne son que les tach­es obscures d’une imag­i­na­tion imbé­cile, c’est-à-dire trop faible au sens latin du mot.

L’a­n­ar­chie, esquis­sée dans les actes de cer­tains ani­maux intel­li­gents indo­mes­ti­ca­bles, est un proces­sus de libéra­tion naturel et non point d’imag­i­na­tion théorique humaine.

L’a­n­ar­chisme, qui en est la doc­trine, est, comme créa­tion et réal­i­sa­tion humaines au cours des épo­ques, sujette à erreur, mais aus­si à per­fec­tion­nement. Tou­jours plus loin : dans le mieux et la con­quête de l’in­con­nu est la for­mule de l’anarchisme.

Pour la con­duite de l’homme dans la vie, cet anar­chisme dont l’é­ty­molo­gie grecque serait « sans direc­tion » est la direc­tive la plus sûre, la plus saine et la plus com­plète, car elle apporte sincère sat­is­fac­tion par l’év­i­dence, la sim­plic­ité, la lib­erté de ses moyens.

Dans les réal­ités con­fus­es, l’in­cer­ti­tude des événe­ments, l’ob­scu­rité mon­di­ale com­plète, la pra­tique de l’a­n­ar­chisme, loin d’être une marche aveu­gle, est une lumineuse méth­ode de recherche de la bonne voie, en direc­tion naturelle des faits naturels spon­tanés mon­trant la route.

Que l’a­n­ar­chiste soit par tem­péra­ment ou étude un sen­su­al­iste, matéri­al­iste, spir­i­tu­al­iste, mys­tique ou raison­nant, syn­crétiste ou je-m’en-foutiste, l’a­n­ar­chiste véri­ta­ble­ment anar­chiste est un cri­tique, du fait qu’il n’ac­cepte pas d’emblée la direc­tion con­forme imposée.

Ain­si s’ac­quiert le tré­sor des faits d’ob­ser­va­tions liés les uns aux autres réelle­ment ou par apparence.

Ain­si s’ob­tient un ensem­ble sondé par déter­min­isme : une cause entraî­nant sa conséquence.

Ain­si, en pre­mière analyse, l’a­n­ar­chiste qui a repoussé a pri­ori toute direc­tion imposée pense décou­vrir les har­monies uni­verselles, la com­pen­sa­tion du mal par le bien dans les actes de nature.

Ce pre­mier acquis pris sur le monde servi­ra à l’a­n­ar­chiste, pour­suiv­ant lui-même sa voie sans oblig­a­tion ni sanc­tion humaine ou divine, de bâton d’aveu­gle dans une obscu­rité dev­enue moins obscure dès ces pre­miers tâtonnements.

À ce stade de début, nar­guant les élu­cubra­tions stu­pides du bour­geois, les qua­tre rubriques des pères de la doc­trine : Vrai, Beau, Bien, Juste, ouvrent les voies de la sci­ence, de l’art, de l’éthique à l’homme qui refusa le gabar­it d’en­trée de la banal­ité moyenne. Devenu artis­to­crate, il aura les joies pures que donne la recherche d’une vie façon­née comme une œuvre d’art.

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– Mais un anar­chiste peut-il se lier et devenir l’esclave d’une direc­tion, même naturelle ?

– Arrivé aux paliers pri­maires de son ascen­sion, la limpi­de allé­gresse des jeunes recherch­es ne saurait le sat­is­faire. Il pro­gresse et étudie pous­sant tou­jours plus loin, tou­jours plus haut.

Les hori­zons s’élar­gis­sent avec l’as­cen­sion. Pénétrées par l’analyse, les lignes de l’hori­zon pri­mor­dial s’ani­ment d’in­con­nues, devi­en­nent moins certaines.

La faib­lesse actuelle de nos moyens de prospec­tion en direc­tion de l’in­fin­i­ment grand et de l’indéfin­i­ment petit se heurte à l’indéterminable.

Nous voilà dans l’in­cer­ti­tude des preuves à don­ner. On ne dit plus. c’est évi­dent mais c’est prob­a­ble. Et cette prob­a­bil­ité elle-même s’é­vanouit dans l’in­cer­ti­tude de l’ag­nos­tique énigme, qu’il va fal­loir main­tenant pénétr­er. Nous sommes réelle­ment dans le vrai domaine de l’a­n­ar­chie, de la con­quête sur l’in­con­nu : Exem­ple de la nature anar­chique, c’est-à-dire libre et sans plan divin où l’homme veut trou­ver une « archi », une direc­tion, exem­ple d’un monde qui se dérobe au joug d’une sys­té­ma­ti­sa­tion voulant lui attribuer des principes trop étroits.

Ain­si va la marche de la sci­ence actuelle. Ayant jadis con­quis la méth­ode, l’outil nou­veau de l’ex­péri­ence, de l’ob­ser­va­tion des faits raison­nés, la sci­ence croy­ait avoir acquis la lumière et pos­séder la com­préhen­sion com­plète de l’u­nivers sous une image presque dog­ma­tique. Aujour­d’hui, sur des ter­rains nou­veaux décou­verts au cours de leurs recherch­es, la sci­ence dans ses savants est oblig­ée à de nou­velles directions.

Dépas­sant l’homme de sci­ence acharné à ses pos­i­tives recherch­es de physique et ult­ra­physique, l’a­n­ar­chiste pour­suit sa route.

Ce n’est pas le scep­ti­cisme philosophique du sophiste, mais le doute de la pro­bité men­tale qui l’en­traîne à pénétr­er plus avant dans des con­quêtes intellectuelles.

Dépouillera-t-il les voiles d’I­sis ? Attein­dra-t-il à ce som­met où dans les nuages se cache la Vérité ? II n’en sait rien et ne s’en soucie. Il avance en toute liberté.

Han Ryn­er qui incar­ne une des lumières de l’a­n­ar­chie, voit le sage per­ché comme l’Ibis sacré. Toth Her­mès Tris­mégiste, au som­met d’une pyra­mide sym­bol­ique où l’hu­man­ité, par les qua­tre pentes des sens, du cœur, du cerveau et de l’in­tel­li­gence, cherche à attein­dre le point de con­ver­gence où on domine l’har­monie universelle.

Là se trou­vent réu­nies dans la spagyrique, l’analyse et la syn­thèse des détails : la sci­ence complète.

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Quelle est la récom­pense des efforts de celui qui, ayant refusé d’obéir à l’im­pératif banal, atteint à ce som­met où devenu sage sat­is­fait il est bien près de pren­dre le sourire du sphinx ? C’est l’ac­quis du résul­tat suprême de la con­nais­sance humaine. Au com­man­de­ment : « Sais », la réponse est : « Je sais que je ne sais rien et ne saurais rien ni plus ni moins que les autres hommes ou surhommes ».

Nous sommes tous égaux en igno­rance d- principe suprême, quant à présent.

Dès lors, à quoi sert de se gourmer devant la cer­ti­tude de l’in­cer­ti­tude ? Ne vaut-il pas mieux jouir des joies pures et naïves de la bioesthé­tique libre et en puis­sance de toutes les pos­si­bil­ités de bon­heur, en une éthique dépourvue de sanc­tion et oblig­a­tion, au spec­ta­cle de toutes les mer­veilles que nous offre la vie uni­verselle dans ses rel­a­tives laideurs et beautés ?

Voilà pour nous ce qu’est l’a­n­ar­chisme : l’ac­qui­si­tion de la libre clarté de l’év­i­dence dans l’ob­scu­rité où se joue le principe d’au­torité, de la tragi­comédie humaine en la douleur uni­verselle des non-anarchistes.

En plus de la sat­is­fac­tion idéologique et d’une com­plète aisance, l’a­n­ar­chisme a l’a­van­tage pra­tique d’im­mu­nis­er et de sous­traire son adepte — pos­sesseur du bien uni­versel : la lib­erté de penser et d’a­gir — aux jeux divers où comme des quilles les hommes, pas­sive­ment, sont heurtés bru­tale­ment et fauchés par des déci­sions com­mi­na­toires, con­vo­ca­tions, sanc­tions et autres inven­tions de l’imag­i­na­tion humaine en mal de dominance.

Ceux qui tirent la ficelle de cette de cette sym­bol­ique toupie, ceux-là répon­dent bien au tableau philistin de l’a­n­ar­chisme tel que le brosse le bour­geois stu­pide ruais obser­va­teur. Nous les anar­chistes les ignorons dans notre mépris.

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Lorsque, aidés des cama­rades et guidés par ceux qu’on appelle les Grands Ancêtres, le palier libéra­teur est atteint — plus rien ne nous fera descendre. 

Attachés à cette bonne prise, il y a lieu, s’ils le désirent, de ten­dre la main à ceux qui sont encore dans les obsta­cles de l’as­cen­sion. Toute fig­ure de rhé­torique, épaisse prose, traduit mal cet envol de lib­erté dans la lumière au-dessus des saletés sociales, qu’est cette ascen­sion anar­chiste de celui qui, méprisant l’anony­mat, la clan­des­tinité, la crainte des repré­sailles, la mort, l’au-delà et ses énigmes, ne compte plus que sur lui-même pour con­quérir cette liberté.

Être mal­gré tout et mal­gré tous ! Être soi, seul et avec les copains, com­pagnons de vie, c’est-à-dire hommes, ani­maux, plants, minéraux, en toute lib­erté car tel est mon plaisir !

Avoir la joie de vivre, unité per­due dans l’im­mense nature et cen­trée dans la per­son­nal­ité indi­vidu­elle de l’anarchiste. 

[/Dr Hen­ri Dal­mon [[L’au­teur serait heureux de recevoir des obser­va­tions. Lui écrire au Groupe Anar­chiste, 27 avenue des Corde­liers, La Rochelle (Ch.-Mar.).]]./]