La Presse Anarchiste

Le syndicalisme primaire

J’ai pu fureter, au cours de ces dernières semaines ci, par­mi toute une col­lec­tion de revues et bul­letins édités par les soins de divers­es asso­ci­a­tions de mem­bres de l’en­seigne­ment primaire.

Bien que con­nais­sant par­ti­c­ulière­ment les milieux petit-uni­ver­si­taires, j’ai eu le courage de par­courir maints bul­letins ami­cal­istes, syn­di­cal­istes et aus­si de nom­breuses revues pédagogiques.

Je veux ici m’ar­rêter au seul mou­ve­ment syn­di­cal­iste. Je ne vois aucun intérêt à cri­ti­quer la ten­dance ami­cal­iste ; d’ailleurs ce seraient peine et papi­er per­dus que dis­cuter avec les larbins laïques de la troisième République.

On ne saurait mieux se pénétr­er de l’e­sprit syn­di­cal­iste pri­maire qu’en lisant la revue inti­t­ulée : l’É­cole éman­cipée, l’or­gane de la Fédéra­tion nationale des syn­di­cats d’in­sti­tutri­ces et d’in­sti­tu­teurs publics de France et des colonies. 

L’É­cole éman­cipée se sub­di­vise en trois par­ties dénom­mées : la vie sociale, la vie péd­a­gogique, la vie cor­po­ra­tive. J’ai été très éton­né de la pau­vreté intel­lectuelle qui s’é­tale dans les douze colonnes réservées à la vie sociale. À part quelques réédi­tions par­fois intéres­santes on croirait par­courir une quel­conque annexe de la Guerre Sociale, ce « Petit Parisien révo­lu­tion­naire ». Entre autres choses il y est ques­tion du mou­ve­ment ouvri­er, de la grève des chauf­feurs, du syn­di­cal­isme manière R. Péri­cat, d’une let­tre de Mau­rice Bou­chor ! Voici aus­si quelques échan­til­lons de sous-titres par­ti­aux et peu réfléchis que l’on y ren­con­tre : l’Alle­magne rouge (

À de rares excep­tions près (l’ar­ti­cle de E. Her­mitte inti­t­ulé : Notre mai­son — É.É. Du 16–12-11 – n°12 — en est une) on ne lit au com­par­ti­ment de la vie péd­a­gogique que des aperçus offi­ciels. On chercherait en vain des points de vue spé­ci­aux, des dis­cus­sions ayant trait à la vie et à la psy­cholo­gie de l’en­fant. Au con­traire on subit une sèche énuméra­tion de devoirs, de prob­lèmes ou bien encore de détails con­cer­nant une pré­pa­ra­tion à des exa­m­ens ou concours.

La Vie cor­po­ra­tive étale tout le bluff du syn­di­cal­isme pri­maire, ce mou­ve­ment de mécon­tents impa­tients à sor­tir de la com­mune ornière. Les reven­di­ca­tions y appa­rais­sent aus­si nom­breuses que var­iées ; on sent trop que l’ef­fort des syn­di­cal­istes porte unique­ment sur ces deman­des d’amélio­ra­tion de traite­ment, d’in­dem­nité de loge­ment, de rési­dence, une acces­si­bil­ité plus rapi­de au grade de pre­mière classe, le relève­ment des indem­nités accordées spé­ciale­ment aux insti­tutri­ces en couch­es. Le « cama­radi­vore » Bois­set, nous donne une haute idée de sa men­tal­ité en men­di­ant des sec­ours pour charges de famille ! (É.É. Du 16–12 — no 12.)

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À la vérité, j’avoue avoir bien peu de sym­pa­thie pour le fonc­tion­naire ; et se col­leterait-il gen­ti­ment avec son admin­is­tra­tion, que l’é­ti­quette révo­lu­tion­naire dont il se pare avec la mod­estie que l’on sait, ne m’ap­pa­raît point comme un geste suffisant.

S’il fal­lait rassem­bler tout le papi­er noir­ci à l’oc­ca­sion d’une demi-douzaine d’af­faires genre Paoli-Léger, on aurait une jolie épinglée de sot­tis­es. Que l’on se rende compte que ces can­cans de clo­chetons sont démesuré­ment grossis ; de tels inci­dents auraient bien peu d’im­por­tance dans tout autre milieu. Et alors ces messieurs du syn­di­cal­isme pri­maire con­sen­ti­raient-ils à nous flan­quer la paix avec leurs petits potins de cuistres : petites his­toires qui per­me­t­tent à des Roux-Cous­tadeau en ges­ta­tion de se faire mouss­er pour chercher et trou­ver par la suite la petite combinaison !

L’in­sti­tu­teur syn­di­cal­iste est avant tout un social­iste, un révo­lu­tion­naire théorique rarement il est anar­chiste. L’a­n­ar­chisme l’ef­fraye parce qu’il ne peut vivre une vie anarchique.

D’ailleurs, bien sou­vent il se marie, fait son ser­vice mil­i­taire, est assesseur dans les bureaux de vote. À l’é­cole il est rabat­teur de la caisse d’É­pargne, il gère des mutu­al­ités sco­laires, exerce les grands élèves au tir à la cara­bine en vue des cham­pi­onnats sco­laires. Si tous les insti­tu­teurs syn­diqués n’ont pas la men­tal­ité servile de l’in­sti­tu­teur ami­cal­iste, j’en con­nais qui ne dédaig­nent pas promen­er leur suff­i­sance ou leur besoin de rela­tions utiles par­mi les comités poli­tiques, les ligues de libre-pen­sée, les loges maçon­niques. J’en sais d’autres qui cesseront vite de faire risette à la C.G.T., dont ils s’ex­agèrent l’im­por­tance de 36ème ordre, lorsqu’ils jouiront du statut des fonctionnaires.

Comme je l’ai dit occa­sion­nelle­ment, les bul­letins des sec­tions syn­di­cales d’in­sti­tu­teurs et insti­tutri­ces se préoc­cu­pent bien trop peu de l’en­fance. Bien que l’in­sti­tu­teur ne soit pas absol­u­ment libre dans sa classe, il pour­rait s’il avait réelle­ment le tem­péra­ment édu­ca­teur, tâter de cette édu­ca­tion rationnelle que l’on admire tant sur le papier.

Ces quelques lignes cri­tiques ne me per­me­t­tent pas de don­ner toute ma com­préhen­sion de l’é­d­u­ca­tion, mais dès main­tenant ne pour­rait-on pas essay­er de for­mer des car­ac­tères, mon­tr­er à l’en­fant l’har­monie exis­tante entre le bon­heur indi­vidu­el et le bon­heur col­lec­tif, éveiller chez l’en­fant la bon­té et la bien­veil­lance mutuelles, sug­gér­er aus­si le désir d’apprendre.

Qu’at­ten­dent donc les syn­di­cal­istes de l’en­seigne­ment pri­maire pour réclamer, impos­er la sup­pres­sion de toutes puni­tions et récom­pens­es, du cer­ti­fi­cat d’é­tudes, pour réclamer des class­es plus salu­bres, moins sur­chargées d’élèves, des pro­grammes plus soupes, une lib­erté plus grande dans la classe, une plus large part de l’emploi du temps, à con­sacr­er aux exer­ci­ces de cul­ture physique, de dans­es, de chants, aux prom­e­nades en plein air

Qu’at­ten­dent égale­ment les insti­tu­teurs adjoints des grands cen­tres pour se refuser à prêter leur con­cours à la sur­veil­lance des can­tines sco­laires, se dés­in­téress­er de ces asso­ci­a­tions d’an­ciens élèves. Que ne s’in­quiè­tent-ils plutôt des par­ents de l’en­fant, du milieu dans lequel celui-ci évolue, de la pro­preté de l’élève, de son hygiène cor­porelle et alimentaire.

Telles sont des choses qui me parais­sent retenir l’at­ten­tion de l’in­sti­tu­teur, de l’é­d­u­ca­teur ; pour s’en inquiéter, pour s’y adon­ner point n’est même besoin d’être atteint de la mal­adie du groupe­ment, de l’as­so­ci­a­tion. Cha­cun peut agir, sans tam-tam, dans sa sphère.

Mais … de tout cola l’in­sti­tu­teur syn­di­cal­iste n’en a cure ; ce que le mon­sieur-cama­rade réclame, c’est une pâtée plus grasse et se tour­nant vers l’É­tat-Prov­i­dence, son ven­tre crie : « Que l’on améliore mon traitement. »

[/E. Quim­porte/]