La Presse Anarchiste

Bourreaux de conscience : D’Aristote à Monsieur Poincaré

Des naïfs auraient pu, avant cette guerre, s’étonner encore que des écrivains « réac­tion­naires » aient pu avoir une si con­sid­érable influ­ence sur la démoc­ra­tique fille de la Révo­lu­tion. J’espère que le phénomène de « l’Union sacrée » aura suff­isam­ment démon­tré qu’il y a en France, au delà des appar­entes et éphémères dif­férences de par­tis, une com­mune et vague idéal­ité d’ordre social qui sait faire prof­iter la nation de toutes les dis­ci­plines et de toutes les élo­quences, quelle qu’en soit la forme.

L’important en ce pays est que l’écrivain comme l’orateur n’oublie pas de par­ler pour son pub­lic. Mal­heur à celui qui n’écrit que pour exprimer sa pro­pre pen­sée et ne par­le que pour défendre l’action de son être. Ce dan­gereux indi­vidu qui ne com­prend pas que la parole humaine n’est, faite que pour traduire en un style per­son­nel les idées de tout le monde, ce mal­fai­teur qui s’obstine à ne pas employ­er son tal­ent au ser­vice d’une col­lec­tiv­ité sera mis en demeure de se soumet­tre ou de se démet­tre, de capit­uler ou de mourir. Mais du moment qu’un homme de pen­sée n’a pour fin que d’éduquer le groupe humain auquel il appar­tient et de faire prof­iter cette masse de toutes les ressources de son intel­li­gence en lui léguant un de ces grands mots bour­sou­flée qui lui ser­vent de principe afin de mieux agir en bloc et d’un seul mou­ve­ment, ce bien­fai­teur qui sait dis­penser ses con­tem­po­rains de la souf­france de penser par soi-même, est un génie qui mérite de la mémoire des hommes. Alors qu’importe le sens du mot et sa couleur pourvu qu’il soit pronon­cé avec un dog­ma­tisme assez formelle­ment caté­gorique pour s’imposer aux mul­ti­ples cervelles en une même vibra­tion. Toute parole est bonne pour une foule à la seule con­di­tion qu’elle puisse en faire un dra­peau. L’important pour les hommes soci­aux n’est-il pas d’abord de se grouper et de se dis­ci­plin­er… Pourquoi ? Et qu’importe ? Les idées vien­nent ensuite suiv­ant le hasard des événe­ments. Mais ce qu’il con­vient c’est d’être là, massés en un trou­peau d’inconscience prêt à se mou­voir au com­man­de­ment d’un chef — dieu, roi ou loi — der­rière un sym­bole de servi­tude — croix ou crois­sant — dra­peau blanc ou tri­col­ore ou rouge, sous le stim­u­lant d’une fan­fare de cuiv­res ou de mots — vers toutes les fos­s­es com­munes de la vie ou de la mort, de la paix ou de la guerre, en tas d’uniformité. Voilà com­ment il se fait que la même époque subit avec une égale bien­veil­lance les lour­des ges­tic­u­la­tions de l’emphase social­isante d’un Jau­rès, les sèch­es clairon­nades d’un Bar­res, les gar­garismes de sens com­mun d’un Faguet, les dis­ci­plines cléri­cales d’un Brunetière et les human­i­taires cam­pagnes des mem­bres de la Ligue des Droits de l’homme. C’est que tous ces gens-là en somme s’entendaient dans leur com­mun con­cept d’uniformisation. Cha­cun à leur façon, ils pour­suiv­aient le même idéal : la con­sti­tu­tion d’un type social sur lequel se devaient for­mer les hommes de France. Avec des ciseaux d’inégale dimen­sion, cha­cun d’eux col­lab­o­rait à tailler le patron mod­èle d’après lequel se devaient châtr­er toutes les per­son­nal­ités. Ils n’avaient pen­sé, écrit, par­lé que pour cola : l’intégrale réduc­tion de l’individualité à l’idéale forme du tout.

Alors l’effort de cha­cun. — quel qu’il fut — devait néces­saire­ment servir à tous. En apprenant aux jeunes hommes à se dis­ci­plin­er aux règles d’un Par­ti social­iste qui n’oubliait pas d’être Français, Jean Jau­rès fai­sait la même besogne que Fer­di­nand Brunetière en leur enseignant de suiv­re les dures leçons d’obéissance de la hiérar­chique Église et que Mau­rice Bar­rés en les inci­tant à la gym­nas­tique morale du bon patri­ote. À l’heure du dan­ger, les appar­entes raisons s’oublient, les fan­tômes d’idées s’évanouissent, mais ce qui reste chez tous, iden­tique, c’est l’habitude de la dis­ci­pline, le mou­ve­ment mécanique du tasse­ment et du range­ment pour une action col­lec­tive, c’est, dans l’oubli de la con­science indi­vidu­elle, le sou­venir des gestes qui font marcher en ordre pour obéir à la loi.

Jean Jau­rès n’a pas démérité de la Patrie qui l’assassina. Le tri­bun du social­isme français fut un patri­ote mécon­nu. Assuré­ment, si les politi­ciens du nation­al­isme avaient été à la fois plus soucieux du bien réel de leur pays et plus intel­li­gents de la psy­cholo­gie du social­isme, ils n’auraient pas fait assas­sin­er Jau­rès et si, leur amour-pro­pre les eût empêchés d’adopter sa poli­tique, ils eussent au moins, com­pris que le fait accom­pli de la guerre déclarée entre l’Allemagne et la France ne l’aurait pas empêché lui non plus de faire son « devoir de Français ». Car Jean Jau­rès était un Français, tout aus­si bien que M. Bar­rés ou M. Bunau-Var­il­la. Ses enne­mis poli­tiques ont com­mis un crime inutile.

Jean Jau­rès était Français à la façon d’un mérid­ion­al ; c’est-à-dire qu’il accen­tu­ait ter­ri­ble­ment les légers défauts de sa race. Il était élo­quent. Il savait admirable­ment par­ler au pub­lic, parce qu’il ne pen­sait que pour lui par­ler. Mal­gré les apparences, ce tri­bun social­iste apparte­nait à la même tra­di­tion de pen­sée for­mal­iste que Brunetière et Vic­tor Cousin. Mais il savait être plus actuel que ces attardés. D’ailleurs son tem­péra­ment grossier le por­tait plutôt vers les suc­cès de la place que vers ceux de la chaire. C’est pourquoi il sut être de son temps et adapter aux idées du jour les formes du passé. Jean Jau­rès me fai­sait penser à Bossuet. L’ours de Car­maux par­lait aux bons citoyens de notre République avec la même fougue superbe­ment ora­toire, l’identique ton de phraséologique prédi­ca­tion que l’aigle de Meaux employ­ait pour émou­voir les « hon­nêtes gens » de son siè­cle. C’est la même mag­nif­i­cence de forme au ser­vice des lieux com­muns. Du temps de Jau­rès, les lieux com­muns ne hantent plus ni le ciel, ni Ver­sailles. Ils sont descen­dus à la hau­teur du ven­tre et sur le pavé élec­toral. Les lieux com­muns se sont démoc­ra­tisés, mais ils ne c’en dévelop­pent pas moins élo­quem­ment dans la bouche des ora­teurs et des écrivains qui les rehaussent de leur style.

Aujourd’hui on par­le et on écrit pour les gens civil­isés et les bons citoyens comme au 17e siè­cle on le fai­sait pour les gens du monde, comme au 16e pour la Cour et comme au Moyen-Âge pour les clercs. C’est tou­jours le même for­mal­isme qui fait se préoc­cu­per de par­ler comme il faut, et non comme l’on veut, de respecter l’opinion des audi­teurs et non sa pro­pre pen­sée, de mod­el­er son expres­sion sur les sen­ti­ments généraux d’un moment social et non sur les intimes sen­ti­ments de l’âme individuelle.

For­mal­isme human­i­taire en ces temps de mer­can­til­isme inter­na­tion­al qui s’ouvrent devant nous, for­mal­isme nation­al aux épo­ques où l’intérêt social se cristalli­sait en idéolo­gie patri­o­tique, for­mal­isme mondain aux siè­cles où une caste avait le triste priv­ilège de représen­ter la, publique opin­ion, for­mal­isme seigneur­ial aux jours de la puis­sance féo­dale, for­mal­isme catholique en ce Moyen-Âge où le clergé était seul à penser et à lire, for­mal­isme aris­totéli­cien en tous tempe, depuis Aris­tote ; car, en tous ces for­mal­ismes, qu’ils se dénom­ment catholique ou mondain ou nation­al­iste ou social­iste, égale­ment, je retrou­ve, en divers­es appli­ca­tions, la vieille logique, fausse­ment clas­si­fi­ca­trice de l’éternelle sco­las­tique ; j’y retrou­ve la même croy­ance assas­sine en un type idéal de l’être à réalis­er uni­for­mé­ment par tous les hommes. J’y entends gémir la même plainte atroce de l’esprit que l’on empris­onne der­rière les bar­reaux de la règle uni­verselle. Dans toutes ces idéolo­gies, l’idéal se nie à chaque fois qu’il veut s’affirmer en lois pour la con­duite des trou­peaux d’hommes, parce qu’il ne peut y vivre col­lec­tive­ment qu’à la con­di­tion de mourir dans l’âme de chaque indi­vidu qu’il se soumet.

Cepen­dant pour qui préfère renon­cer à la noble vie de la con­science pour l’active incon­science du Monde social, ces idéolo­gies ont leur util­ité. Elles sont les moteurs de la machine qui poussent en chaque engrenage la force et la régu­lar­ité de leurs fonc­tions. Leur néces­sité se fait surtout plus puis­sante en cer­taines cir­con­stances où le mécan­isme social a besoin plus que jamais de toute son énergie et de toute sa pré­ci­sion, je veux dire en ces his­toriques heures où il s’entraîne à ne fonc­tion­ner que pour le meurtre.

Guer­res ou révo­lu­tions poli­tiques n’ont jamais man­qué en France d’idéologues pour les attis­er de leur éloquence.

La « Grande guerre », nous l’avons vu, ne lais­sa pas d’enflammer les plus dilet­tantes de nos plumi­tifs afin d’en faire d’épouvantables dia­bles, sautant et dansant autour du petit feu de joie jusqu’à ce qu’il prît les pro­por­tions d’un brasi­er d’enfer. Il y eut les Lavedan, les Capus, les Bour­get, les de Flers, les Mau­rice Don­nay et les Mar­cel Prévost, lâchant leur plume à cha­touiller les sex­es pour empoign­er à pleines mains, la fourche à nour­rir les flammes. Ce fut la guerre de 1870, qui por­ta aux nues ces deux étoiles de la troisième République : Thiers et Gam­bet­ta, afin, d’éclairer la route à tous les lycéens de France en marche à tra­vers les champs mal labourés de la cul­ture générale comme autant de bons à rien déguisés en petits rois mages promis depuis les temps à la félic­ité sociale et faisant route vers le Bar­reau, cette Beth­léem de la polit­i­cail­lerie répub­li­caine, afin d’y trou­ver en son berceau de men­songe envi­ron­né de rayons d’or, le divin man­dat électoral.

Avec la 3e République, l’avocat ne fai­sait que s’épanouir. M. Poin­caré est l’aboutissant de soix­ante ans de vénéneuse flo­rai­son. Depuis 1789, l’avocat sévit en France comme un rat dans son fro­mage. La France et l’avocat sont désor­mais insé­para­bles. Rien ne pour­ra jamais arracher l’un à l’autre. La France est l’expression géo­graphique de l’avocat et l’avocat est l’humaine expres­sion de la France. Ils for­ment, en leur rare sym­bol­ique réciproque, un tout que Charles Mau­r­ras, mal­gré toute son intel­li­gence et sa hardiesse, ne pour­ra jamais mod­i­fi­er. Sépar­er la France de l’avocat me sem­ble plus impos­si­ble encore que d’arracher l’Allemagne au Kaiser,

L’actuel avo­cat qui régit la France tient les rênes de son char avec une maîtrise trop autori­taire pour que nous puis­sions l’assimiler à la mul­ti­tude des inof­fen­sifs Trouil­lot qui peu­plent les mares de la polit­i­cail­lerie rad­ica­lo-social­iste. Il n’est pas un de ces innom­brables bons bougres d’avocats qui font du par­lemen­tarisme une ques­tion de libre bavardage loin du sévère vis-à-vis de la Cour. L’homme à la face pâle ne rigole pas. Il ne ges­tic­ule pas à tort et à tra­vers non plus, Poin­caré n’est pas le fils de Gam­bet­ta, mais le dis­ci­ple de Roy­er-Col­lard. Il est un doc­tri­naire.

Je sais bien que le maître du « doc­tri­nar­isme » était un légitimiste et que M. Poin­caré est Prési­dent de la République. Mais cela n’a rien de con­tra­dic­toire : les événe­ments con­tem­po­rains nous ont suff­isam­ment mon­tré qu’un Chef d’État peut, quand il sait le vouloir, exercer son autorité sur la nation aus­si indis­cutable­ment en régime répub­li­cain que sous le tsarisme le plus souverain.

Or, Roy­er-Col­lard con­cil­i­ait le droit du sou­verain avec ceux des par­lements. En un style grave et morne, pré­cis et froid, sans pas­sion et sans fan­taisie, cet avo­cat devenu pro­fesseur de philoso­phie à la Sor­bonne excel­lait dans l’art d’accommoder en doc­trine philosophique les com­mod­ités de la bour­geoisie. Sous le nom de « nou­veau spir­i­tu­al­isme » cet écon­o­miste libéral avait trou­vé moyen de se faire aimer des catholiques. Sa philoso­phie ora­toire les ras­sur­ait sur les inten­tions du siè­cle. L’Église voy­ait avec plaisir cet homme de bon sens qui com­pre­nait enfin la néces­sité de rat­tach­er le pro­grès matériel au pro­grès spir­ituel, la foi économique à la foi catholique, l’administration du  « bien pub­lic » au respect de la divine autorité ! Le glacial député de la Marne fut le vrai père intel­lectuel du séna­teur de la Meuse. Roy­er-Col­lard apprit à Poin­caré la bonne recette de toute gloire poli­tique : l’art d’être médiocre avec éclat.

Un autre maître de cette vieille Sor­bonne, si chère au jeune Agath­on, dut, lui aus­si, par sa légende autant que par ses écrits, con­tribuer à la for­ma­tion morale de l’Homme à la face pâle. Je veux par­ler de M. Guizot qui n’était pas non plus un rigo­lo. L’idéal de ce dog­ma­tique ren­frogné qui avait la fran­chise de n’appeler rai­son qu’un ensem­ble choisi des idées qui con­ve­naient le plus à l’utilité de sa classe fut de trans­former la France en une asso­ci­a­tion de rich­es bour­geois dont il serait le patron en chef. Pour ce glacial mon­stre, rien ne comp­tait que les affaires de son pays et tout homme n’était à ses yeux qu’une infime pièce de la grande machine cap­i­tal­iste. Aus­si était-il naturel que son sys­tème poli­tique com­portât au pre­mier plan l’énergique oppres­sion des indi­vid­u­al­ités. Il n’y man­qua pas quand il en vint à l’application pra­tique. Ayant à la place de l’âme un de ces quadri­latères de roche que les juges et les pro­cureurs nom­ment leur con­science, il n’aimait per­son­ne, pas même les avo­cats. Mais il savait le respect des valeurs budgé­taires. Aus­si sut-il à la per­fec­tion vouloir le bien de son pays. M. Guizot fut un excel­lent homme d’État.

De la même façon, il se mon­tra un écrivain d’ordre ; dédaig­nant les indi­vidu­elles man­i­fes­ta­tions de la vie, et ne s’intéressant qu’aux seules idées assez générales pour ne pas per­me­t­tre à l’individu de trou­bler l’ordre de la classe, et assez par­ti­c­ulières pour ne pas sus­citer de critéri­um supérieur à celui du con­cept de classe, M. Guizot fit de l’histoire comme il fai­sait de la poli­tique, en autori­taire et en dog­ma­tique, soumet­tant aux « lois morales » les événe­ments du passé comme il y voulait soumet­tre, par son action, les hommes de son temps.

Ain­si l’écrivain par la force de sa logique démon­stra­tive, en habit­u­ant les cerveaux de ses com­pa­tri­otes à con­cevoir dans l’histoire comme une néces­sité un ordre de faits qui n’était que dans sa préférence de doc­tri­naire, pré­parait les citoyens à accepter avec soumis­sion dans la vie, les lois que le gou­ver­nant leur des­ti­nait. L’historien, en Guizot, n’était que l’auxiliaire de l’homme d’État. Guizot écrivain fut a Guizot politi­cien ce que fut, en 1912, Agath­on pour Poin­caré : un huissier à chaîne d’or pré­parant les voies de son ministre.

La « grande » Révo­lu­tion eut du moins un mérite : celui de ne pas laiss­er aux hommes poli­tiques les loisirs néces­saires pour devenir des hommes de let­tres. N’ayant pas le temps d’écrire, ils se con­tentèrent de par­ler. Ain­si il n’y eut que demi-mal : au lieu d’écrire comme on par­le, ils se con­tentèrent de par­ler comme on écrit. Ils eurent la fran­chise de n’être que des dis­coureurs et de ne pas pré­ten­dre au titre d’écrivain. Mais, par mal­heur, se trou­ve-t-il tou­jours quelque per­son­nage d’assez mau­vais goût pour se per­me­t­tre l’exécrable facétie de réu­nir en recueil posthume les papiers d’un ora­teur, et c’est pourquoi nous avons le désa­van­tage de pou­voir juger de l’œuvre écrite de tous ces tyran­niques bavards qui ne cessèrent de remuer leurs langues pâteuses qu’à l’heure du couperet. La guil­lo­tine fut tou­jours igno­ble, mais je serais presque ten­té de la trou­ver l’une laideur moins mon­strueuse en songeant à ces instants de sa car­rière où elle sut recon­naître les siens [[C’est-à-dire ceux-là même qui surent la faire fonc­tion­ner.]]. Notre « grande guerre » ne pos­sède même pas une telle atténu­a­tion à son hor­reur. Non seule­ment ceux qui la voulurent ne se con­tentent pas d’en par­ler, et ne cessent d’en écrire à plume que veux-tu, en prose et en vers, et en tous lieux indécem­ment, mais encore hélas ! ceux-là qui la chantent ne sont pas du tout ceux qu’elle tue.

Sem­blable à la « grande guerre » d’aujourd’hui, la « grande Révo­lu­tion » a fait ger­mer sur la décom­po­si­tion de toute pen­sée et de tout art indi­vidu­els, les pires champignons de l’éloquence sociale : phraséolo­gie ron­flante, apolo­gie du type fixe, paralysie générale de l’imagination et de la sen­si­bil­ité, aplatisse­ment de toute per­son­nal­ité devant la bêtise tri­om­phant en for­mulée abstraites et en déclam­a­toires sen­ti­men­tal­ités. Les mots pour lesquels les citoyens le France s’assassinaient il y a 125 ans, au chant de la Car­mag­nole étaient les mêmes au nom de quoi, en août 1914, les pro­lé­taires de l’Europe par­tirent sur les champs de bataille afin de s’y entretuer au chant de « l’Internationale ».

« Droit », « Lib­erté », « rai­son », « jus­tice », « human­ité », « civil­i­sa­tion », tels furent jadis les iden­tiques ter­mes d’éloquence dont se servirent à tour de rôle Mirabeau et Verg­ni­aud, Dan­ton et Marat et Robe­spierre pour enflam­mer leurs foules à 1’ivresse du meurtre et jus­ti­fi­er leurs récipro­ques guil­loti­nades, telles sont encore les grandil­o­quentes for­mules dont usent en leurs dis­cours aus­si bien Guil­laume ii que M. Poin­caré, le tsar que le roi d’Italie, François-Joseph que Georges d’Angleterre, M. Briand que Beth­mann-Hol­weg ou que Lord Asquith afin d’en souler les lam­en­ta­bles trou­peaux d’humanités en armes dont les récipro­ques égorge­ments doivent servir leurs obscures com­péti­tions matérielles.

Toute­fois, la plu­part des chefs de la Révo­lu­tion ne firent pas que décréter la guil­lo­tine, ils durent aus­si à leur tour y mon­ter. Certes, je ne leur trou­ve pas plus de mérite à en avoir été les vic­times que d’en avoir été les bour­reaux, mais au moins cou­rurent-ils quelque risque et ne firent-ils rien pour y échap­per. Jusqu’à l’heure où j’écris ces lignes, rien ne me fait présager que M. Poin­caré ou son col­lègue Guil­laume puis­sent mourir à la guerre. La France et l’Allemagne ont trop besoin de leur déco­ra­tive élo­quence pour que l’une ou l’autre con­sente jamais à les voir endoss­er la tunique du « poilu en tranchée ». Leur vie appar­tient à l’État et… l’État, c’est eux !

Ain­si pen­sait aux temps de la Révo­lu­tion l’un de ses rares chefs qui eut le tal­ent de savoir en être sans en mourir. Mirabeau ne con­nut pas les douceurs de la guil­lo­tine. Il est vrai que ce révo­lu­tion­naire avait toute l’étoffe d’un homme d’État. Il était politi­cien jusqu’à la moelle des os. Il savait emballer les foules en décla­mant avec fougue des dis­cours qu’il n’écrivait pas. Il mobil­isa une cohorte de jeunes gens nour­ris de latinités ora­toires afin d’en faire les ouvri­ers de sa géniale entre­prise d’éloquence pop­u­laire. Il avait l’art d’utiliser les capac­ités ; Mirabeau était un homme mod­erne. Briand lui ressem­ble à peu près de la même façon que la hyène ressem­ble au tigre.

Il y a chez ces deux bêtes la même sou­p­lesse de con­science au ser­vice de la même force de cru­auté. Mirabeau, comme Briand, n’avait que des appétits matériels. Il n’avait pas plus d’âme qu’un Aris­tide. Rien en lui ne fonc­tion­nait que par une froide intel­li­gence cal­cu­la­trice au ser­vice de son ambi­tion. Depuis son enfance jusqu’à sa vieil­lesse cet être n’aspirait qu’à jouir des biens de la vie sociale. Aus­si ne regar­da-t-il pas aux moyens. Pour réus­sir, il n’hésita pas à ven­dre sa con­science. Pas plus qu’à Briand il ne lui répugna de se faire mouchard. Toute la dif­férence entre les deux cra­pules est que Mirabeau réser­va la trahi­son pour le couron­nement de sa car­rière, tan­dis que Briand eu fit l’aurore de sa vie poli­tique. À son zénith il a la con­duite de cette guerre. Cela promet pour son couchant.

Mais les « patri­otes » de la Révo­lu­tion comme ceux de la grande guerre, ne se trou­blaient pas pour de tels détails. Il leur suff­i­sait que Mirabeau ou Dan­ton ou Marat ou Robe­spierre eussent assez d’éloquence pour les per­suad­er de la juste grandeur des crimes qu’ils leur fai­saient com­met­tre et assez d’autorité pour représen­ter à leurs yeux l’idéalisme républicain.

Les ora­teurs révo­lu­tion­naires furent dans la tra­di­tion du for­mal­isme français. Ils sont les dignes ancêtres d’Agathon et de ces académi­ciens com­mis-voyageurs en droit anglais et en civil­i­sa­tion latine que nous vîmes de 1914 à 1916 par­courir le monde en tournées de con­férences. Ceux-ci comme ceux-là usaient d’une phraséolo­gie dont tous les arti­fices ne tendaient qu’à une fin : impos­er au cerveau de leurs foules l’uniformité d’un type social. Les chefs de la Révo­lu­tion par­laient du « bon citoyen-patri­ote » comme aujourd’hui les chefs de la guerre se récla­ment tous en leurs dis­cours du fameux « homme de jus­tice et de civil­i­sa­tion ». Mais ce ne sont là que de vides for­mules. Der­rière ces masques d’idéal car­ton repeint aux couleurs du jour il y a la face de pour­ri­t­ure de la vieille matière. Ah ! leur idéal­isme est tou­jours la même farce. Les cabotins peu­vent chang­er et, avec eux, les arti­fices. Mais l’anarchiste ne s’y trompe pas. Il voit au delà de la scène après que la toile est tombée, et il y décou­vre la hideuse réal­ité sociale, tou­jours la même.

Aujourd’hui « l’homme de jus­tice et de civil­i­sa­tion » pare d’abstractions généreuses le groin de l’homme d’affaires — âpre au gain sous toutes ses formes. Le « héros de l’idéal human­i­taire », le « guer­ri­er du droit », le « défenseur des petits peu­ples » autant de masques dont se pare la Bête humaine à l’aurore du xxe siè­cle — la Brute organ­isée et social­isée selon tous les pro­grès de la Sci­ence pra­tique. La « grande guerre » n’est pas autre chose qu’une ruée de ven­tres géo­graphique­ment assem­blés. Tel est le droit humain.

La Révo­lu­tion française de 1789 fut une affaire du même genre. En ce temps-là le type-fixe n’était pas le ven­tre — c’était la tête, mais cela n’en valait guère mieux — car la fonc­tion cérébrale de l’homme social n’est en rien supérieure à sa fonc­tion diges­tive. Un homme qui ne se pos­sède pas indi­vidu­elle­ment, pense absol­u­ment comme il digère — avec la même incon­science uni­for­mé­ment soumise à un mécan­isme col­lec­tif. Cepen­dant, tan­dis que nos hommes-ven­tre d’aujourd’hui ne se préoc­cu­pent que de la quan­tité des matières qu’ils s’arrachent, les hommes-têtes d’hier pré­tendaient leur accorder quelque qual­ité. Aus­si se décap­i­taient-ils pour des ques­tions de « préséance » au lieu de s’éventrer, comme nos con­tem­po­rains, pour des ques­tions de « béné­fices ». Ain­si eurent-ils le masque du « bon citoyen » à la place de celui de « bon civil­isé » et la Grande Révo­lu­tion eut l’air de faire couler tant de sang unique­ment pour accorder à tous les citoyens l’égalité du droit poli­tique. Cela nous sem­blerait une bien grosse cause matérielle pour si peu d’effet moral. Allons donc ! lev­ons le masque du « bon citoyen » et décou­vrons la face du bon bour­geois faisant s’assassiner des mil­liers de jeunes hommes afin de trans­fér­er à son prof­it les « biens » très matériels du noble et du moine. Tel est le droit républicain.

La Révo­lu­tion avait affir­mé un nou­veau type social. Par le sang et par le feu elle avait imposé aux hommes la forme dans laque­lle ils devaient se mouler tous — celle qu’exigeaient les intérêts d’une ascen­dante col­lec­tiv­ité. Le droit répub­li­cain ne fut que le sanc­tion­nement de l’ordre bour­geois suc­cé­dant à l’ordre nobil­i­aire. Il s’édifia sur les ruines du droit roy­al, mais sans man­quer, pour sa con­struc­tion, d’en utilis­er les épars matéri­aux. La Révo­lu­tion française n’était qu’un pro­grès se réal­isant avec brusquerie. Les ter­mes s’intervertissaient, mais l’équation restait iden­tique. Sous une forme neuve l’ordre social con­tin­u­ait à vivre « idéale­ment » sur la mort de toute har­monie indi­vidu­elle. À l’heure où la déca­dence du « bon sujet » risquait de faire sur­gir mirac­uleuse­ment un indi­vidu en chaque homme, le « bon citoyen » naquit à temps pour pren­dre, de mains de maîtres, ces pau­vres âmes que les débiles pha­langes du vieux type allaient aban­don­ner à leurs pro­pres forces. En quelques coups de guil­lo­tine 1790 régu­lar­isa la sit­u­a­tion et ce que les deux Ter­reurs ne purent faire, les 25 ans de mas­sacres des guer­res de la Révo­lu­tion et de l’Empire y suf­firent ample­ment. Après 1815, la France était mûre pour le droit répub­li­cain. La Restau­ra­tion ne fut qu’un stage — quelque chose dans le genre d’une con­va­les­cence d’opération, une sorte de relève­ment de couch­es qui lui per­mit de pren­dre quelques forces aux rêves du passé avant de se remet­tre au vigoureux régime du Progrès.

Mais le « bon sujet » avait eu lui aus­si ses jours d’adolescence. Il fut un temps où il se parait des sourires de la jeunesse et des chefs‑d’œuvre de la pen­sée. En ce temps-là il n’était pas ce lam­en­ta­ble gâteux nobil­i­aire trem­blant de frousse aux chants de la « canaille ». Il redres­sait un torse d’ardeur sous les « frais­es » du pour­point et un jar­ret de mâle sous les den­telles du « jabot ». Il bril­lait à l’esprit et à la guerre. Il était le tri­om­pha­teur des ruelles et des camps. Il était à la cour ; il était à la ville et, quand il tra­ver­sait les champs, tous s’inclinaient devant sa puis­sance. Il était le type social — on dis­ait alors mondain, mais cela revient au même — le mod­èle vers lequel tous les « gens de bien » tour­naient des yeux d’attention. Pour le réalis­er, tous s’efforçaient ; la machine de l’État ne fonc­tion­nait que pour son bien-être et les Let­tres, en le respec­tant, ne ces­saient de l’illustrer. Il avait sa philoso­phie comme sa poli­tique, comme son crédit. Mais alors, en ces temps de flo­rai­son épanouie, il ne se dis­ait pas le « bon sujet ». Il lui plai­sait de se décor­er du titre plus noble­ment général d’« hon­nête homme ».

Au xvie siè­cle, on dis­ait un « hon­nête homme » absol­u­ment comme au xixe on dis­ait un « bon citoyen » et comme le xxe siè­cle dit un « homme libre ». Le droit humain suc­cède au droit répub­li­cain qui, lui-même, a suc­cédé au droit roy­al, mais tout cela n’est qu’une ques­tion de formes. Au fond, rien ne change du monde social ; « homme civil­isé », « bon citoyen », « hon­nête homme », sont des syn­onymes d’un unique terme : « l’homme comme il faut », c’est-à-dire l’homme selon les lois, règles et con­ven­tions de la société de son temps, l’homme selon le type — le type fait homme — l’être humain comme il faut qu’il soit s’il ne veut pas mourir de honte, de guil­lo­tine ou de faim — l’homme dressé selon les besoins du milieu social auquel il lui faut appartenir s’il n’a pas le courage d’entreprendre avec les forces de matière une lutte à mort qui est pour­tant la seule con­di­tion de la vie de son âme.

[/André Colom­er./]

Extrait d’un long ouvrage inédit, écrit pen­dant la guerre (1915–1916) et qui attend encore son éditeur.