La Presse Anarchiste

Ma profession de foi politique

[/suite/]

Je reprends, nom de dieu, le petit bout d’historique de ma putain de vie, que je nar­rais la semaine passée.

C’est tou­jours bon de se con­naître, quand on doit bavass­er ensem­ble toutes les semaines. Donc il est pas mau­vais que les aminch­es sachent quel bougre y a dans ma peau, afin qu’ils ne puis­sent pas dire de bibi ce qu’on dit d’un tas de gas : c’est un mufle comme les autres !

Or donc je reprends l’histoire que j’ai lais­sée au coup du troubade.

Nom de dieu, fal­lait se pâtin­er, si je ne voulais pas par­tir, ain­si que les frères et amis.

Naturelle­ment je ne tenais pas à me foutre un doigt en l’air comme un tas de pochetées de la cam­pluche, — ah, non alors !

Heureuse­ment j’ai un bobo ; et comme je suis pas mal fouinard, c’est lui qui m’a sauvé la mise. C’est une varice, petiote comme rien ; le jour où je pas­sais la révi­sion, j’ai fait dans la mat­inée une sacrée nom de dieu de trotte. L’après-midi j’ai enfilé le cos­tume du grand-père Adam et l’on m’a réfor­mé illico.

C’est pas pour dire, mais y en a bougre­ment qui truquent dans les mêmes con­di­tions. — Par­bleu, cha­cun tient à sa car­casse — on n’en a pas de rechange, une fois usée c’est pour de bon.

[|* * * *|]

Nom de dieu de nom de dieux ! Quand je pense tout de même aux couleu­vres que j’ai avalées ; quelle flopée, oh là la !

Naturelle­ment au temps où je gob­ais que les mômes pous­saient sous les choux j’étais catholique.

Faut dire qu’à l’époque, même les types qui se dis­aient démoc­rates, lais­saient les marchands d’eau bénite salir leurs mômes : les fai­saient bap­tis­er, con­firmer, com­mu­nier, mari­er, etc.

Ils trou­vaient ça sim­ple, tout en étant libres-penseurs. — Et sans remon­ter si haut, il est facile d’en dégot­ter de ces bougres-là, encore aujourd’hui.

Donc, comme tous les goss­es, on m’a abru­ti avec les gno­leries chrétiennes.

Pour­tant c’est ce qui m’a passé le plus vite ; une fois en appren­tis­sage je me suis rapi­de­ment dégourdi.

Les marchands de prières nous prêchent le par­adis, c’est très bath le par­adis, que je me dis. Seule­ment je le veux sur cette terre, de mon vivant. — Quand j’aurais tourné de l’œil, ce sera pour de bon, et si je coupais plus longtemps dans les bon­i­ments des rabâcheurs de pater­nôtres, — je serais volé, mille bombes !

Je rumi­nais ça, à l’époque, sans bien savoir au juste ; j’ai vu depuis que j’avais tout à fait raison.

[|* * * *|]

Puis j’ai avalé tous les bouquins qui me tombaient sous la pat­te, anciens et nouveaux.

Je gob­ais que la vie était pareille à ce que je lisais. Les romanciers de mon époque, c’étaient Alexan­dre Dumas, Vic­tor Hugo, Eugène Süe ; et je voy­ais partout des d’Artagnan, des Rodin, des Esmer­al­da faisant danser leurs chèvres.

Je chan­tais la Lisette de Béranger, croy­ant que c’était arrivé ; et je me dis­ais avec ce blagueur :

Dans un gre­nier qu’on est bien à vingt ans.

Je t’en fiche : j’aime autant l’entresol !

C’était encore de l’illusion que je me foutais dans la bouil­lotte. La vie réelle c’est pas ça !

Ah, les romans ! C’est une deux­ième reli­gion qui nous empoigne quand nous avons échap­pé à la première.

Quand donc, nom d’un pétard, qu’on vien­dra à l’éducation vraie et naturelle, qui nous mon­tr­era la vie telle qu’elle est — et nous empêchera de pren­dre les vessies pour des becs de gaz !

[|* * * *|]

Les grandes pom­mades dans lesquelles j’ai coupé épatem­ment, ce sont celles de la politique.

Aujourd’hui j’en ai plein le dos ; j’en ai soupé et pour de bon — ça n’a pas tou­jours été praeil, j’ai été gob­eur, comme les copains, plus gob­eurs qu’eux.

Et c’est seule­ment à force de me voir tou­jours roulé, tou­jours foutu dedans par les uns et par les autres que j’en suis arrivé où je suis.

Comme de juste, j’ai d’abord été pour le gou­verne­ment : à l’époque c’était l’empire. — On racon­tait que l’empereur était un bon fieu, qu’il aimait le peu­ple et voulait son bien, et dam, je le croyais !

Il était le gou­verne­ment ; con­séquem­ment il avait rai­son — ce que dis­aient les rouges était des menteries.

La République, nom de dieu, j’en avais un trac insensé.

C’est alors que j’ai fais la con­nais­sance d’une vieille barbe de 48 ; il m’a décrassé un peu, le bougre !

Avec accom­pa­g­ne­ment de foutres de foutres, il m’a prou­vé que la République était le plus chou­ette des gouvernements.

Il me mon­trait son cha­peau pointu, large comme un para­pluie ; ça, mon gas, c’est la République, qu’il me disait !

Et je regar­dais le cha­peau (qui aurait fait une chou­ette soupe, allez !) la larme à l’œil.

Je com­pre­nais pas bien le coup du cha­peau ; mais j’avais encore la vénéra­tion de l’incompréhensible ; et je m’inclinais, nom de dieu !

Juste­ment on venait de fonder l’Internationale : oup, il m’a affil­ié, ça n’a pas fait un pli.

[|* * * *|]

Puis sont venues les années de grabuge ; je me suis embal­lé après Rochefort, et le 4 sep­tem­bre j’ai brail­lé avec tout le monde : Vive la République !

Je croy­ais qu’elle allait nous don­ner à bouf­fer — l’ancien de 48 me l’avait dit — je t’en fous !

Ensuite y a eu le siège ; là j’ai pris l’uniforme, être sol­dat comme ça, ça m’allait, crédieu !

D’ailleurs c’était pour défendre Paris ; on a eu les belles choses que vous vous rap­pelez : les fac­tions aux for­tifics, les queues à la porte des boulangers, et, nom de dieu, la capitulation…

J’en ai pleuré, vrai !

Après je me suis mis avec la Com­mune, j’ai redéfendu Paris, me suis foutu des trem­pes avec les Ver­sail­lais. Et j’ai eu la veine de ne pas être pigé.

De suite après je me suis instal­lé dans mon échoppe et tout en resseme­lant les ripa­tons du quarti­er, j’ai politicaillé.

J’ai été suc­ces­sive­ment pour Thiers, pour Bar­o­det, pour Gam­bet­ta, pour Clé­menceau, pour Rochefort, pour Jof­frin, pour Vaillant.

J’étais pour me foutre à la queue du cheval de Boulanger, quand j’ai réfléchi et me suis dit :

Et merde, on se fout de toi, mon vieux Peinard !

T’as trimé toute la vie ; t’as défendu ta patrie en 70 ; t’as fait tout ce que tu devais faire et t’es tou­jours dans la mélasse.

Tous les Jean-foutres en qui tu as eu con­fi­ance t’ont foutu dedans — faut par con­tin­uer à faire le daim !

On te racon­te un tas de choses… on te promet plus de beurre que t’en pour­ras manger — et rien ne vient !

Les réformes après lesquelles tu cours depuis que tu es au monde, c’est de la fouterie.

Faut plus t’occuper d’élever des hommes au pou­voir, pour qu’ils te fassent des pieds de nez après.

Faut faire ton bon­heur toi-même !

Alors j’ai passé une grande revue de tout ce qui m’est arrivé depuis que je roule ma bosse par le monde.

Je me suis vu, brail­lant à pleine gueule, sans rai­son, après n’importe quoi !

Puis, après des réflecs à en per­dre haleine, j’ai repris mes sens, grâce à une bonne chopine, et j’ai recon­clu : faut faire ton bon­heur toi-même !

Le moyen, c’est un brin de cham­barde­ment qui vienne met­tre les choses en l’état où elles devraient être.

Aus­si main­tenant je n’ai plus qu’un désir, c’est de ne pas crev­er avant d’avoir vu la Sociale.

Et si j’y laisse ma peau, tant pis ! Je suis bien­tôt assez vieux pour faire un mort.

[/Le Père Peinard/]