La Presse Anarchiste

La course au pognon

L’Unique n°2 (juillet 1945)

La course au pognon

On a beau­coup ergoté et dis­cou­ru sur les méfaits de l’ar­gent. On l’a stig­ma­tisé comme le séduc­teur et le cor­rup­teur par excel­lence. Que n’ob­tient-on avec cet ardent métal — ou plutôt avec ces bil­lets assez ternes dont les derniers mis en cir­cu­la­tion ne bril­lent pas par leur esthétisme ? Avec de l’ar­gent on achète les con­sciences, selon un cliché bien con­nu, c’est-à-dire qu’on arrive à faire dire ou écrire à maints écrivains ou ora­teurs le con­traire de leur pen­sée ou de leur opin­ion. L’« à droite » se mue en « à gauche », le par­ti­san des sys­tèmes total­i­taires se trans­forme en un farouche anti-total­i­tariste, l’in­croy­ant en croy­ant, le révolté en chien de garde de tel ou tel cap­i­tal­iste. L’ar­gent fait pencher la bal­ance de Thémis du côté du nan­ti ou du bien-pen­sant. Il n’est jusqu’à la femme dite « hon­nête » qui ne con­sente, pour un chèque, à servir de déver­soir au trop plein des géni­toires de quelque mâle pourvu d’un dépôt ban­caire respectable. Pour de l’ar­gent, le politi­cien renie volon­tiers ses promess­es, on ne le sait que trop. Et nous savons aus­si qu’il est des con­trées où l’on n’é­val­ue l’in­di­vidu qu’en fonc­tion de son compte en banque.

    « Faire de l’ar­gent », à n’im­porte quel prix, de n’im­porte quelle façon, telle est la préoc­cu­pa­tion majeure de nom­bre de nos con­tem­po­rains, chenus ou à peine sor­tis de l’en­fance. On se pro­cure tant d’ob­jets — utiles et très sou­vent inutiles — avec de l’ar­gent. Les pognon­istes sont devenus légion et le pognon­isme atteint les mem­bres de milieux ou de groupe­ments qui, par leur orig­ine, leurs aspi­ra­tions ou leur rai­son d’être, sem­blaient devoir être â l’abri de la con­t­a­m­i­na­tion. Ma « longue expéri­ence » m’a per­mis d’en ren­con­tr­er de ces ex-cama­rades, plus ou moins enrichis par le négoce ou l’in­dus­trie, qui ne s’in­téres­saient plus à aucun mou­ve­ment d’idées, qui s’in­sou­ci­aient de la cul­ture de leur per­son­nal­ité, qui ne songeaient plus qu’à « bien vivre », comme ils jar­gonnent. Le porte­feuille bien gar­ni, élé­gants et dés­in­voltes, ils tra­ver­saient la chaussée, afin d’éviter de recon­naître tel de leurs anciens copains, lequel, parce qu’il avait refusé de sac­ri­fi­er au veau d’or, déam­bu­lait sur le même trot­toir qu’eux, mal rasé, le veston élimé, le pan­talon rapiécé et les brod­e­quins fatigués. D’autres, plus hyp­ocrites, con­tin­u­aient à men­er une vie sans appa­rat, à s’in­téress­er à des idées généreuses, à en dis­cuter, si besoin était, avec des amis moins for­tunés, mais cela sans cess­er d’ex­hauss­er la pile de ban­knotes qui s’a­mon­ce­lait dans leurs cof­fres. Or, il était évi­dent que, même pour vivre con­fort­able­ment, une telle accu­mu­la­tion n’é­tait pas néces­saire et que la tou­jours plus grande exten­sion don­née à leurs affaires ne se jus­ti­fi­ait plus, l’avoir qu’ils avaient acquis leur per­me­t­tant de vivre sans se souci­er du lendemain.

— O —

On m’a objec­té que dans la société telle qu’elle est con­sti­tuée — et il faut bien, en atten­dant, la pren­dre comme elle est, — l’ar­gent assure l’indépen­dance indi­vidu­elle. Je ne nie pas la part de vérité que ren­ferme cette asser­tion : les revues atteignent un prix élevé, les livres se vendent très cher, les voy­ages sont coû­teux, etc. Et je ne par­le pas de l’ha­bille­ment, l’ap­parence ves­ti­men­taire ne nous intéres­sant que médiocre­ment. Enfin, il y a la ques­tion de l’al­i­men­ta­tion, celle du loge­ment, des dis­trac­tions. Tout cela est vrai. Mais l’in­di­vid­u­al­iste à notre façon s’aperçoit bien vite que la course au pognon, loin d’as­sur­er l’indépen­dance au pour­suiv­ant, a tôt fait de le réduire en esclavage. C’est que, dans la majorité des cas, les coureurs ne font pas halte, une fois un but atteint, un but raisonnable. Ils ne se mon­trent jamais sat­is­faits. Il y a tou­jours quelque chose d’autre à acquérir — un quelque chose d’autre qui, à la réflex­ion, ne s’avère nulle­ment indis­pens­able à la vie quo­ti­di­enne — un quelque chose de par­faite­ment inutile à la cul­ture ou au per­fec­tion­nement de la per­son­nal­ité. Et les voilà volant vers un nou­v­el objec­tif, c’est-à-dire vers un nou­v­el empile­ment de papi­er-mon­naie. Ce nou­veau but con­quis, ils repar­tent, sous un pré­texte quel­conque, et recom­men­cent, recom­men­cent, recommencent…

Il en est qui ne thésaurisent pas, qui dépensent au fur et à mesure de ce qu’ils amassent — l’ar­gent étant fait pour rouler, comme ils dis­ent ; mais, quelle qu’en soit la rai­son, le mon­tant de leurs dépens­es s’ac­croît sans cesse, dépasse tou­jours celui de leurs recettes, d’où nou­v­el effort en vue de col­lecter les fameuses vignettes, orig­i­naire­ment des­tinées à leur affran­chisse­ment. Les uns et les autres — thésauriseurs ou prodigues, avares ou dépen­siers — ne sont au fond que des esclaves, de mis­érables esclaves, inca­pables de se libér­er d’une obses­sion qui les enveloppe, les étreint, les pos­sède, leur fait accepter toutes sortes de servi­tudes, d’hu­mil­i­a­tions, de bassess­es, les fait con­sen­tir à toutes sortes de déchéances. Inca­pables de réa­gir, ce ne sont plus que de pau­vres pan­tins, des mar­i­on­nettes aux­quelles l’ap­pât d’une liasse de bil­lets de banque fera per­dre toute fierté, toute dig­nité personnelle.

Il va de soi que l’in­di­vid­u­al­iste n’ac­ceptera jamais de se laiss­er action­ner ou manoeu­vr­er par une pas­sion aus­si avilis­sante et absorbante que « la course au pognon » ; il sait se retir­er a temps de l’arène — au moment exact où il se rend compte qu’il risque d’être inca­pable de maîtris­er son atte­lage. Mais, à par­ler net, « notre » indi­vid­u­al­iste a‑t-il jamais pris part a celte course dégradante ? Ses besoins sont mod­estes, ses appétits facile­ment apais­ables, ses goûts sim­ples. La mon­dan­ité, la super­fluité, le luxe, le tape à l’oeil, le clin­quant, le « chiqué », en bref le super­fi­ciel, tout cela lui est étranger. Que ferait « notre » indi­vid­u­al­iste dans le camp ou la com­pag­nie des « pognon­istes » ? Ils n’ont jamais été, ils ne sont pas, ils ne seront jamais de son monde.


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