La Presse Anarchiste

Stirner, père du syndicalisme

L’Unique n°2 (juillet 1945)

Stirner, père du syndicalisme

Je reli­sais, il y a quelques jours, une étude parue sous le titre de « Le père du Syn­di­cal­isme » dans un mag­a­zine améri­cain dis­paru depuis des années – The Mir­ror, de Saint-Louis, en Louisiane. Il s’agis­sait d’un compte-ren­du de la tra­duc­tion anglaise de « l’U­nique et sa pro­priété » par Stephen Bying­ton, rééditée par A. C. Fifield, de Londres.

    « L’ou­vrage — écrivait l’au­teur du compte-ren­du, J. Wein­berg­er débute par une sorte de résumé ou pro­logue, inti­t­ulé : « Je n’ai basé ma cause sur rien », attaque des plus vir­u­lentes con­tre toutes les espèces de devoirs — devoirs envers Dieu, envers la patrie, envers l’hu­man­ité. Ce résumé nous donne en rac­cour­ci, l’essence du Stirnérisme, autrement dit de l’E­goïsme. Stirn­er expose que Dieu, la patrie et l’hu­man­ité ne cherchent que leur intérêt. Ils ne se fondent que sur des mobiles égoïstes et ne se préoc­cu­pent en rien de notre bien-être Stirn­er donc nous con­vie à réfléchir et à nous deman­der si ce n’est pas l’é­goïste qui se tire le mieux d’af­faire. En dépit des exi­gences intéressées de Dieu, de la patrie, de l’hu­man­ité nous appelant à nous sac­ri­fi­er à leur prof­it, ils jouis­sent encore d’un assez bon crédit. Stirn­er ajoute qu’ils lui servi­ront de mod­èle et qu’au lieu de se dévouer davan­tage à ces grands égoïstes, il préfère être lui-même l’égoïste.

Nous avons ici la pen­sée fon­da­men­tale de Stirn­er. La loi suprême pour cha­cun de nous est son pro­pre bien-être. Sa philoso­phie est la philoso­phie de l’in­di­vidu, de l’« Ego », du « moi », comme il le dénomme. Non pas un « Ego » comme les autres « Egos », mais un « Ego » com­plet en soi. Il appelle « pro­priétés » les car­ac­téris­tiques de cet « Ego ». (Le tra­duc­teur dut forg­er un mot nou­veau pour exprimer l’idée et ren­dre eigen­heit par ownness).

Dans les dif­férentes par­ties de son ouvrage, Stirn­er s’ef­force de démon­tr­er com­ment la loi et la pro­priété, telle que la conçoit l’É­tat, entra­vent le développe­ment de la « pro­priété » du moi et ne peu­vent tolér­er celle-ci. Comme cette pro­priété est ce qu’il y a de plus essen­tiel au bon­heur de l’in­di­vidu. Stirn­er répudie les insti­tu­tions qui voudraient l’en priv­er. Aus­si, rejette-t-il la loi et la pro­priété, telle que la com­prend l’E­tat. Voici son opin­ion quant au droit : « le droit est une illu­sion octroyée par un fan­tôme »… « ce que vous avez la puis­sance d’être, vous en avez aus­si le droit ».., « le droit s’ef­fon­dre dans son néant lorsqu’il est englouti par la force »… « celui qui pos­sède la puis­sance se situe au-dessus de la loi ».

– Dia­ble ! votre Stirn­er est un anar­chiste ! s’écriera tout bon réac­tion­naire et il fera son pos­si­ble pour qu’on élim­ine l’ou­vrage des bib­lio­thèques publiques. il s’y prend un peu tard, car nom­breux sont ceux qui se sont con­ver­tis à l’idée que tout pour­rait très bien marcher sans inter­ven­tion de l’É­tat. En son lieu et place, Stirn­er nous invite à con­stituer des unions d’é­goïstes con­scients, au sein desquelles, à la con­di­tion de sac­ri­fi­er quelques lib­ertés en échange d’autres, on pour­rait con­serv­er la « pro­priété du moi ». Ces unions d’é­goïstes ne sont ni plus ni moins que des asso­ci­a­tions volon­taires, basées sur un con­trat, avec fac­ulté de séces­sion bien déterminée.

Comme Stephen Bying­ton le fait remar­quer, mince est la par­tie de l’oeu­vre de Stirn­er dont on puisse faire état afin de tir­er quelque chose de con­struc­tif mais n’a-t-il pas écrit que le seul moyen de savoir ce que ferait un esclave une fois ses chaînes brisées, c’est de l’at­ten­dre à l’oeu­vre ? Stirn­er nous invite sans relâche à vivre nos vies pro­pres, sans nous préoc­cu­per des idées des autres, à renies l’hyp­ocrite atti­tude de l’al­tru­isme, qui n’est somme toute qu’un aspect de l’é­goïsme… Il nous appelle à utilis­er l’é­goïsme éclairé comme pierre angu­laire d’une société nouvelle.

On croit générale­ment que c’est Sorel – le méta­physi­cien de la vio­lence, comme on le surnomme – qui démon­tra. claire­ment la force des ouvri­ers dès qu’ils se refusent à utilis­er leur puis­sance de tra­vail. Or, voici ce qu’écrivait Stirn­er en 1845 : « Les ouvri­ers déti­en­nent en leurs mains la puis­sance la plus for­mi­da­ble qui soit et s’ils s’en rendaient un jour com­plète­ment et con­sciem­ment compte, et s’en ser­vaient, rien ne leur résis­terait. Il suf­fi­rait qu’ils arrê­tent tout tra­vail, con­sid­èrent comme étant a eux le pro­duit de ce tra­vail et en jouis­sent. »[[Je traduis d’après la ver­sion anglaise de Bying­ton. La plaque apposée sur la mai­son où mou­rut Max Stirn­er (s’il reste de cette mai­son autre chose que des décom­bres), indique en effet 1845 comme date de « l’U­nique et sa pro­priété » L. S.]]. Voilà la psy­cholo­gie et la lac­tique du syn­di­cal­isme annon­cées il y a un siècle.… »

Lucy Sterne.


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