La Presse Anarchiste

Le stigmate

L’Unique n°2 (juillet 1945)

le stigmate

Un jour, je sor­ti­rai de cet hor­ri­ble Enfer,
désem­paré, timide et ne sachant que faire.
Ma famille, pour qui je ne fus qu’un fardeau, m’a chassé.
Mes amis me tourneront le dos.
Ma maîtresse elle-même, enfant douce et légère,
entre les bras félons d’un ami sans honneur
qui n’a pas hésité à vol­er mon bonheur…
Donc, par un matin froid et sin­istre d’hiver,
on m’ou­vri­ra la porte imposante et sévère,
on me ren­dra la main, on me criera : « va-t’en ! »
Comme clig­nant les yeux sous un ciel éclatant,
j’hésit­erai, un bras me poussera dehors,
et je tres­sauterai en enten­dant alors
dans un fra­cas de fer se refer­mer la porte.
Seul, sans amour, sans feu, sans amis, sans escorte,
j’er­rerai, l’âme en berne et le corps presque nu,
sur le pavé glis­sant d’une ville inconnue,
et le froid crispera mes deux. poings dans mes poches.
Les hommes presseront le pas à mon approche,
puis se retourneront quelque peu intrigués
par ce col relevé et cet oeil aux aguets.
Dans l’om­bre des maisons muettes de stupeur,
des femmes pousseront d’un bras trem­blant de peur
de lourds loquets, traî­nant dans leur mou­vant sillage
des grappes de mar­mots échap­pés au pillage
d’un livre aban­don­né sur le car­reau voisin.
Des amoureux, sur­pris, devant un magasin
oublieront le bais­er qu’ils allaient gaspiller.
Un poète, dis­trait, per­dra sa rime en « yé » ;
et les roquets eux-mêmes en aboy­ant suivront
cet incon­nu sus­pect qui bais­sera son front
sur lequel, sans que rien puisse un jour l’effacer,
trem­blera le stig­mate hor­ri­ble du Passé.

Pierre Brignon.


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