La Presse Anarchiste

Le « socialisme existant » et le socialisme inexistant

[(
En 1983, les édi­tions indépen­dantes AB de Budapest ont fait paraître un livre inti­t­ulé « L’œil et la main ― Intro­duc­tion à la poli­tique » de Mik­los Tamas Gas­par. Nous vous présen­tons la tra­duc­tion de la biogra­phie de l’au­teur, qui se trou­vait sur la jaque­tte, de l’in­tro­duc­tion et de la pré­face de ce livre. C’est le pre­mier essai d’un point de vue lib­er­taire écrit et pub­lié en Hon­grie qui abor­de la sit­u­a­tion actuelle et qui ne se con­fine pas à l’his­toire. La tra­duc­tion com­plète du texte et sa pub­li­ca­tion est à l’étude.)]

Tamas Gas­par Mik­los est né en 1948 à Kolozsvàr (actuelle­ment en Roumanie) [[Son nom actuel roumain est Cluj. Cette ville située dans une zone de peu­ple­ment mixte est con­sid­érée comme hon­groise par les hon­grois et roumaine par les roumains.]]. Il étudie la philolo­gie et la philoso­phie à l’U­ni­ver­sité. Entre 1972 et 1978, il est le rédac­teur de la revue Utunk (Notre Chemin) à Kolozsvàr. En 1978, il s’in­stalle en Hon­grie. Entre 1979 et 1982, il tra­vaille à la Fac­ulté des let­tres de l’U­ni­ver­sité de Budapest ; il est licen­cié pour des raisons poli­tiques. Pen­dant un cer­tain temps, il est bib­lio­thé­caire à Cse­pel, un quarti­er de la cap­i­tale. Actuelle­ment, il est sans tra­vail. Il est mem­bre du comité de direc­tion du Cer­cle Atti­la Jόzsef.

Il a pub­lié de nom­breux arti­cles dans des revues, mais aus­si un dia­logue dans l’an­tholo­gie inti­t­ulée « Szöveg­ek és körülméyek » (Textes et Con­di­tions), une col­lec­tion d’es­sais inti­t­ulée « A teόria esé­lyei » (Les Chances de la Théorie), et une édi­tion de Descartes com­men­tée (Kri­te­ri­on Bucarest, Kolozsvàr, 1974, 1975, 1977). Ces dernières années, ses essais impor­tants ont paru surtout dans Hid (Pont) et Uj Sym­po­sion (Nou­veau Sym­po­sium), revues hon­grois­es pub­liées en Yougoslavie. Il a pub­lié deux essais aux Édi­tions Indépen­dantes AB, et trois dans les Mag­yar Füzetek (Cahiers hon­grois), édités à Paris. Ses écrits ont été traduits en plusieurs langues étrangères.

(Mik­los Tamas Gas­par est aus­si un mem­bre act­if et en vue de l’op­po­si­tion hon­groise. Il fait ain­si par­tie des 19 sig­nataires hon­grois de la « déc­la­ra­tion de sou­tien » pub­liée en mars 1984 à Budapest à un appel lance con­join­te­ment par Sol­i­darność et la Charte 77 en faveur de la libéra­tion des pris­on­niers poli­tiques et de la lutte pour le respect des droits de l’homme. ― note d’Iztok).

Préface

Ce texte est un essai poli­tique et philosophique. Je n’ai pas voulu le charg­er de cita­tions savantes et de polémiques. Les spé­cial­istes recon­naîtront mes sources, et aus­si les œuvres avec lesquelles de toute évi­dence je ne suis pas d’ac­cord. En majorité, les lecteurs s’in­téressent peu à ces diver­gences d’opin­ion ― je ne cite d’autres auteurs que pour illus­tr­er mon propos.

Mon point de vue poli­tique est issu de la tra­di­tion anar­chiste, social­iste, syn­di­cale. Je le dis en guise d’aver­tisse­ment, car je sais qu’au cours des qua­tre décen­nies d’hégé­monie de la con­cep­tion marx­iste, cette tra­di­tion est presque tombée dans l’ou­bli et que ne per­sis­tent à son sujet que de vagues super­sti­tions. Le lecteur qui voudra bien par­courir mon essai ne pensera sûre­ment pas que mon scep­ti­cisme vis-à-vis de la gauche, his­torique­ment motivé, con­cerne aus­si le social­isme inex­is­tant. Mais il pour­rait avoir d’autres sus­pi­cions. J’ai fait de mon mieux pour que l’on ne puisse oppos­er à mes pris­es de posi­tion les argu­ments d’Alex­is de Toc­queville et de Ben­jamin Constant.

Le lecteur ver­ra qu’il ne s’ag­it pas d’un calme exposé de théories. Mes pen­sées sont nour­ries par la même pas­sion que tous les sen­ti­ments de révolte : la lim­i­ta­tion de ma lib­erté par la force me sem­ble morale­ment inad­mis­si­ble et humiliante, même si en con­séquence de l’anony­mat du pou­voir et de la supéri­or­ité de sa force, je ne suis pas dans l’oblig­a­tion de cau­tion­ner cette humil­i­a­tion et de com­met­tre ain­si une action immorale. Quoi qu’il en soit, l’É­tat est un mal : nous devons hâter son dépérissement.

Conclusion, Le « socialisme existant » et le socialisme inexistant

Le « social­isme exis­tant » (l’é­tatisme redis­trib­u­tif, le col­lec­tivisme bureau­cra­tique, la dic­tature sur les besoins, le cap­i­tal­isme d’É­tat qui jouit de tous les monopoles, le social­isme d’É­tat « asi­a­tique », la société de type sovié­tique ― ceux qui y vivent l’ap­pel­lent : le Sys­tème), dans sa forme néo-total­i­taire actuelle, représente sans aucun doute un nou­veau chapitre de l’his­toire de l’in­jus­tice. Il faut s’oc­cu­per briève­ment de change­ment inter­venu en ce qui con­cerne la légiti­ma­tion du régime.

L’u­til­i­sa­tion de l’idéolo­gie orig­inelle du mou­ve­ment « com­mu­niste », afin de légitimer le sys­tème stal­in­ien, a sus­cité une curieuse sit­u­a­tion qui a per­tur­bé l’opin­ion de beau­coup de braves gens sur les com­mu­nistes et l’U­nion Sovié­tique. Le com­mu­nisme devait son suc­cès mon­di­al au fait d’être basé sur le men­songe, tan­dis que le fas­cisme annonçait la couleur en toute fran­chise. Un homme hon­nête pou­vait se dire com­mu­niste, car beau­coup d’élé­ments de l’idéolo­gie du mou­ve­ment ― la libéra­tion du pro­lé­tari­at, l’in­ter­na­tion­al­isme, l’adop­tion « sub­stantielle » du slo­gan Lib­erté, Égal­ité, Fra­ter­nité, la dénon­ci­a­tion du statu quo de répres­sion et d’ex­ploita­tion, la sol­i­dar­ité avec la majorité opprimée, etc. ― sem­blaient accept­a­bles pour un grand nom­bre d’âmes pures. Par con­tre le fas­cisme, ouverte­ment bru­tal et égoïste, d’un élitisme insen­sé, d’une amoral­ité orgueilleuse, per­me­t­tait de com­pren­dre d’emblée qu’il s’agis­sait d’un mou­ve­ment de mal­fai­teurs. Le masque de con­ser­vatisme et d’or­gan­i­sa­tion ajouté à l’as­sas­si­nat et au pil­lage ne pou­vait plaire aux adeptes de la jus­tice. Par con­séquent, les bolcheviks ont séduit une grande par­tie du monde, mais les élé­ments inde­struc­tible­ment libéra­teurs de leur idéolo­gie ont pu activ­er de mul­ti­ples fois l’é­clo­sion de la révolte. Des gens prêts à se sac­ri­fi­er ont maintes et maintes fois essayé de retourn­er à l’en­seigne­ment orig­inel et pur de l’op­po­si­tion ouvrière sovié­tique, des insurgés de Kro­n­stadt et des trot­skystes jusqu’aux révi­sion­nistes marx­istes des années 50 et 60 en Europe de l’Est et aux révi­sion­nistes de droite et de gauche. Peut-être n’ap­pré­cions-nous pas énor­mé­ment l’en­seigne­ment de Marx, pour­tant nous devons admet­tre que l’on pou­vait y puis­er une insti­ga­tion à la révolte, même aux épo­ques des pires tyran­nies. L’his­toire de tout mou­ve­ment marx­iste est l’his­toire du révi­sion­nisme. Ain­si les révoltes con­tre les sys­tèmes « com­mu­nistes » sont sim­ple­ment des luttes morales menées en faveur de la vérité et con­tre le mensonge.

Naturelle­ment, le « social­isme exis­tant » n’a aucun rap­port avec le marx­isme. C’est un ancien régime d’un con­ser­vatisme con­géni­tal qui s’en rend compte de plus en plus con­sciem­ment. Bien enten­du, on n’hésite pas à par­ler du peu­ple, mais un Bour­bon, le roi Charles X, l’avait fait égale­ment. La nature rem­placée par la néces­sité économique, la sta­bil­ité choisie comme mot d’or­dre de la moral­ité publique, les mem­bres de la nomen­klatu­ra et les spé­cial­istes désignés comme l’élite pré­ten­du­ment élue pour exercer un règne pater­nal­iste, la pré­dom­i­nance du par­ti et le mépris à peine dis­simulé des mis­era plebs con­tribuens, ne sont pas des nouveautés.

Mais un nou­veau prob­lème a sur­gi : le marx­isme a déçu presque en même temps les priv­ilégiés et les opposants. Tous les cri­tiques du « social­isme exis­tant », les réformistes révi­sion­nistes et les « con­spir­a­teurs » gauchistes, avaient dans le passé essayé de « pren­dre au mot » le sys­tème. Ils ne le font plus. La nou­velle oppo­si­tion démoc­ra­tique en Europe cen­trale et de l’Est n’est plus marx­iste (à l’ex­cep­tion peut-être de la RDA), et ne peut l’être. Par con­séquent, il n’y a plus de dénom­i­na­teur com­mun entre l’idéolo­gie du pou­voir et celle de l’op­po­si­tion ; les deux par­ties ne peu­vent plus men­er une dis­cus­sion, même illu­soire, sur la légiti­ma­tion. Nous n’avons pas grand-chose à espér­er de la dis­cus­sion entre les con­ser­va­teurs au pou­voir et ceux de l’op­po­si­tion, car ces derniers préfér­eraient sim­ple­ment une vari­a­tion de l’élite éta­tique appar­tenant à une tra­di­tion cul­turelle dif­férente (élite théocra­tique, élite des intel­lectuels nation­al­istes, etc.) laque­lle n’ap­porterait rien de plus que des querelles partisanes.

Évidem­ment, cette sit­u­a­tion a aus­si un avan­tage : le lan­gage de la pen­sée poli­tique ne peut plus être le jar­gon marx­iste des ini­tiés dont l’u­til­i­sa­tion adroite per­me­t­tait d’en­tr­er dans la vie publique. Le cer­cle s’est refer­mé. Les reproches sub­tils et sco­las­tiques des hérésies marx­istes ne nour­ris­sent plus la pen­sée oppo­si­tion­nelle. Il faut recom­mencer du début, envis­ager les faits et les idées sans préjugés générale­ment acceptés.

Ce qui précède indique que j’ai choisi le social­isme lib­er­taire qui cor­re­spond à mes con­vic­tions. Le social­isme lib­er­taire n’est ni une hérésie, ni la con­cep­tion de l’une des sectes révi­sion­nistes, car il se rat­tache au social­isme latin, à l’a­n­ar­chisme, à l’a­n­ar­cho-syn­di­cal­isme ― et il sym­pa­thise avec la sociale-démoc­ra­tie en tant que mou­ve­ment d’or­dre pra­tique. Mais ces tra­di­tions séduisantes ne cou­vrent pas tout son con­tenu qu’il doit jus­ti­fi­er par lui-même. Le main­tien du mot « social­isme » (les gens bornés pour­raient se tromper) exprime ma fidél­ité aux reven­di­ca­tions des opprimés de la société mod­erne, mon accep­ta­tion de l’e­sprit de sol­i­dar­ité et de la tra­di­tion de l’in­ter­na­tion­al­isme anti-éta­tique. De ce point de vue je suis comme tout hon­grois, social­iste et démoc­rate, l’élève d’Ervin Szabó, il ne s’ag­it donc pas d’une posi­tion doctrinaire.

Le social­isme inex­is­tant, le vrai social­isme, rejette le « social­isme exis­tant » car celui-ci n’of­fre aucune garantie con­tre le règne de l’élite éta­tique et con­tre l’iné­gal­ité. Il ne fait de con­ces­sions de temps à autre que dans l’in­térêt de sa pro­pre sta­bil­ité. Le pou­voir de l’É­tat dans le « social­isme exis­tant » n’est lim­ité que par l’é­conomie sec­ondaire, la prop­a­ga­tion des méth­odes du « lob­by­ing », la cor­rup­tion, ain­si que la dépen­dance économique de l’Oc­ci­dent, les con­sid­éra­tions mil­i­taires et la crainte de la perte de pres­tige. Le « social­isme exis­tant » est la cul­ture de l’op­pres­sion et de la ser­vil­ité, mais celle-ci n’a pas eu le temps de devenir une cul­ture aris­to­cra­tique. Les leur­res et les men­songes « égal­i­taires » du bolchevisme orig­inel per­me­t­tent aux maîtres-penseurs offi­ciels d’échap­per aux scrupules moraux qui assail­lent par­fois les con­ser­va­teurs éli­tistes : plus ils pren­nent le par­ti de l’in­jus­tice et des priv­ilèges de classe de la « reli­gion de l’é­gal­ité », plus ils se croient sou­ples, pro­gres­sistes et libéraux. Et pour­tant la fausse note égal­i­taire ouvriériste n’est chan­tée dans le chœur de l’É­tat que par quelques dinosaures en voie de disparition.

« Intro­duc­tion à la poli­tique » sig­ni­fie aus­si dans le cadre du « social­isme exis­tant » ten­ter d’in­tro­duire la poli­tique. Car dans le « social­isme exis­tant », on peut envis­ager de nom­breux moyens pour résoudre les con­flits et les maux soci­aux, à l’ex­cep­tion de la poli­tique. Des réso­lu­tions admin­is­tra­tives et éta­tiques ou des solu­tions indi­vidu­elles sont pos­si­bles, mais la con­fronta­tion publique des argu­ments et des forces de la com­mu­nauté, la réflex­ion et la déci­sion libres et publiques de la com­mu­nauté sont exclues. L’homme privé ne peut jamais savoir à quel moment son aspi­ra­tion légitime d’ac­quérir cer­tains avan­tages ― du bien-être, du temps libre, son développe­ment cor­porel et intel­lectuel, de l’in­flu­ence, du renom, de la sym­pa­thie, des rela­tions, la pos­si­bil­ité de se déplac­er, la sat­is­fac­tion de sa curiosité et de son désir d’ap­pren­dre ― devien­dra injuste parce que dans ce sys­tème on ne peut pas éval­uer les aspi­ra­tions car l’ex­is­tence, la con­sis­tance et l’é­ten­due des priv­ilèges sont des secrets. Ain­si la com­pen­sa­tion devient impos­si­ble : per­son­ne ne peut savoir à qui a pu nuire l’un de ses acquis. La com­pen­sa­tion et son équiv­a­lent moral, la réc­on­cil­i­a­tion (la base archaïque de toute jus­tice) sont inimaginable.

La dif­férence entourée de secret cor­rompt cette société d’une façon qua­si iné­galée (d’ailleurs, cela désta­bilise un peu aus­si la pen­sée de la nou­velle oppo­si­tion démoc­ra­tique : l’indépen­dance de l’e­sprit, la lib­erté de juge­ment, penser « dif­férem­ment », sont-ce des priv­ilèges injustes que l’on peut com­penser ? Je ne le crois pas mais je ne peux pas en apporter la preuve). Comme on ne peut acquérir des avan­tages que par des moyens et des chemins informels et secrets (en dehors de l’ap­par­te­nance à l’élite éta­tique, du con­formisme et de la ser­vil­ité), l’ac­tion fructueuse, dic­tée par le désir jus­ti­fié d’amélior­er sa vie, n’a pas de normes con­nues. Mais les normes des avan­tages acquis à l’aide du con­formisme ne sont pas con­nues non plus, les normes dif­fusées publique­ment sont tout sim­ple­ment invraisem­blables. Dans toute société, aus­si impar­faite et tachée de crime qu’elle soit, et même dans celles où la morale revêt la forme d’une exi­gence sans espoir, il doit y avoir un lieu pub­lic ― appelons-le sym­bol­ique­ment ago­ra ― où l’on peut éval­uer les priv­ilèges et les désa­van­tages pour décou­vrir la rai­son et le degré des iné­gal­ités, où il faut jus­ti­fi­er et faire approu­ver les déci­sions offi­cielles, où les gens se ren­con­trent pour se met­tre d’ac­cord au sujet du moin­dre mal, pour con­va­in­cre et se laiss­er con­va­in­cre. Pour être en mesure de for­muler sim­ple­ment l’ex­i­gence d’une moral­ité publique, il faut que fonc­tionne au moins le sym­bole d’une ago­ra, qui n’est peut-être qu’une illu­sion, mais qui vaut mieux que rien.

Le « social­isme exis­tant » inter­dit non seule­ment l’ago­ra, mais aus­si son sym­bole illu­soire, à la grande sur­prise d’un courant impor­tant du marx­isme révo­lu­tion­naire, des com­mu­nistes favor­ables aux con­seils ouvri­ers (Korsch, Pan­nekoek, Mattick, Rüh­le). Car c’é­tait dans l’in­térêt de la démoc­ra­tie directe des con­seils qu’ils avaient rejoint le mou­ve­ment ; par la suite, ils n’ont cessé de le cri­ti­quer, avec per­spi­cac­ité et rudesse.

Sans ago­ra, il n’y a pas de vie poli­tique, on ne peut par­ler que d’une espèce d’ad­min­is­tra­tion publique, naturelle­ment inef­fi­cace, nég­li­gente, cor­rompue et tyran­nique. De façon car­ac­téris­tique, le mot « poli­tique » sig­ni­fie tout sim­ple­ment « État » dans la langue hon­groise offi­cielle de nos jours. « La poli­tique adopte l’opin­ion…» écrit-on, ou « les points de vue de la poli­tique cul­turelle » (ce sont les points de vue de l’É­tat, à la fois mécène et censeur). Pour les scribes de la presse du par­ti, la poli­tique est un min­istère, un organ­isme, une autorité suprême, ce n’est pas une activité.

Ce que décrit Cas­to­ri­adis dans « La société insti­tu­ante » et dans « Au car­refour du labyrinthe », d’une façon nuancée et pré­cise, a aus­si des con­séquences intel­lectuelles et morales. L’opin­ion publique croit que la jus­tice et l’équité sont des visions fiévreuses de rêveurs fana­tiques car on ne les a jamais éval­uées et exer­cées sur la place publique. Les gens croient que les seigneurs et les servi­teurs ont tou­jours existé et exis­teront tou­jours ; ils savent aus­si que s’ils le déclar­ent par rap­port au « présent social­iste » et à « l’homme social­iste », des ennuis les atten­dent, mais aus­si qu’ils auraient des ennuis s’ils n’en tenaient pas compte dans la vie pra­tique. L’opin­ion publique sait que le citoyen sans défense ne peut tenir tête au pou­voir que par la tricherie et le men­songe ― les lim­ites s’ef­facent entre la révolte et la mal­hon­nêteté astu­cieuse. Mais les maraudeurs et les voleurs de nos jours sont plus rarement des brig­ands au grand coeur et dis­tribuent peu sou­vent le butin par­mi le peu­ple. Voudraient-ils le faire, dans le « social­isme exis­tant » le peu­ple n’est plus qu’une réminis­cence de l’idéolo­gie préhistorique.

Le social­isme inex­is­tant, le vrai, aspire avant tout à une ago­ra où il puisse être pesé. De ce point de vue, le vrai social­isme veut la même chose qu’un démoc­rate libéral. Mais sur l’ago­ra sym­bol­ique, il veut présen­ter ses pro­pres propo­si­tions, ce qu’il trou­ve juste. Il trou­ve juste ce qui est bon pour tous. Il désire la jus­tice et il souhaite la réc­on­cil­i­a­tion. Il pense que la jus­tice apportera du bien-être même à ceux qui ont prof­ité de l’in­jus­tice. Mais il n’an­nonce pas le par­don : par­don­ner est un acte d’orgueil.

Nous sommes des êtres pen­sants, nous avons le droit de pren­dre la place du secret et d’u­tilis­er notre cerveau pour trou­ver la bonne voie et pour mieux vivre. Nous ne pou­vons nous con­tenter de moins. Car com­mande à notre coeur le mot dont la sig­ni­fi­ca­tion a été redé­cou­verte pour nous tous par les ouvri­ers polon­ais : la sol­i­dar­ité ― ciel nou­veau, terre nou­velle, Jerusalem nouvelle.

Mik­los Tamas Géis­par (traduit du hon­grois par Véronique Charaire)