La Presse Anarchiste

Les opéras modèles

[[Sui xiang lu [au fil de la plume], librairie San­lian, Pékin, 1987, t 2, pp. 808.812.]]

Voilà plusieurs années qu’on n’en­tendait plus les « opéras mod­èles » [[Les « opéras mod­èles », appelés aus­si « opéras révo­lu­tion­naires », ou bien encore « opéras mod­èles révo­lu­tion­naires à thèmes con­tem­po­rains ». Pen­dant la « Révo­lu­tion cul­turelle », tous les opéras tra­di­tion­nels furent retirés de l’af­fiche et rem­placés par les opéras dont les noms suiv­ent, huit opéras, en tout et pour tout, expurgés ou réécrits, et à voca­tion morale : « Le Fanal rouge », « Sha­ji­a­bang », « Le Port », « Raid sur le rég­i­ment du tigre blanc », « La Mon­tagne du tigre prise d’as­saut », ain­si que « La Fille aux cheveux blancs » et « Le Détache­ment féminin rouge », qui étaient des bal­lets, et la syri­phonie « Sha­ji­a­bang ». Sur ce point, cf. Jiang Qing, A pro­pos de la révo­lu­tion dans l’opéra de Pékin, Édi­tions en langues étrangères, Pékin, 1968.]], et il me sem­blait en avoir oublié l’ex­is­tence. Mais, durant la fête du Print­emps, j’ai enten­du par hasard des gens enton­ner [[ Qingchang, lit­térale­ment : « chanter sans cos­tume ni maquil­lage ».]] les airs d’un « opéra mod­èle », et pas seule­ment un extrait ou deux, et j’ai sen­ti mes cheveux et mes poils se hériss­er d’ef­froi. Plusieurs jours de suite, j’ai fait des cauchemars, ce genre de rêves qui, à une cer­taine époque, m’é­tait extrême­ment fam­i­li­er, et qui parais­sait entretenir avec les « opéras mod­èles » un rap­port étroit. Chez moi, les deux vont de pair. Comme je crains les cauchemars, je crains les « opéras mod­èles ». Je viens à présent de com­pren­dre que les « opéras mod­èles » ont gravé sur mon cœur une mar­que au fer rouge indélé­bile. Les cauchemars, les uns après les autres, sont nés de cette empreinte.

Je vais rap­pel­er une fois encore les cir­con­stances dans lesquelles je suis allé appren­dre les « opéras mod­èles ». Veuillez ne pas vous esclaf­fer, je n’ai pas dis que j’avais appris à chanter les « opéras mod­èles », cela m’eût été impos­si­ble Je n’ai jamais tenu la voix d’au­cun des rôles. Je con­sid­érais ces « opéras mod­èles » comme des doc­u­ments révo­lu­tion­naires offi­ciels qu’il fal­lait étudi­er. Au demeu­rant, il ne s’agis­sait pas de ce que je souhaitais moi-même étudi­er mais de ce que la « fac­tion des rebelles » avait pré­paré à notre inten­tion en nous l’assig­nant pour qu’on l’é­tudie. Alors, les jour­naux et les revues locaux, provin­ci­aux et nationaux, le même jour, don­naient sur toute leur longueur des « opéras mod­èles ». Ils pub­li­aient le texte inté­gral d’un « opéra mod­èle » et nous devions au moins l’ap­pren­dre une fois. Com­ment les « mass­es révo­lu­tion­naires » pou­vaient-elles appren­dre les « opéras mod­èles », je l’ig­nore. Je me sou­viens seule­ment de nos études à nous, ceux qu’on appelait les « génies mal­faisants », et qui se résumaient à pronon­cer, le jour­nal du jour entre les mains, un dis­cours où l’on chan­tait d’abord les louanges de l’« opéra » et celles du « porte-dra­peau » qui avait pris en main les « opéras mod­èles » [[C’est-à-dire Jiang Qing, la femme de Mao.]], puis où on s’ag­o­nis­sait soi-même d’in­jures. On devait aus­si mon­tr­er qu’on était déter­miné à se réformer, à devenir un homme nou­veau. Et pour finir, les fac­tions gauchistes révo­lu­tion­naires qui dirigeaient les études nous gour­mandaient. Aujour­d’hui, sous mes yeux comme dans mon esprit, je con­serve de façon extrême­ment nette une séance d’é­tude qui se tînt vers la fin de l’au­tomne de 1969. Cette fois-là, on nous avait envoyés à la cam­pagne pour par­ticiper aux travaux des « trois automnes », en nous dis­ant que notre tâche une fois accom­plie nous revien­dri­ons en ville. Qui aurait prévu que Lin Biao allait alors annon­cer solen­nelle­ment « l’or­dre n°1 » [[Il s’ag­it du doc­u­ment n°1 dif­fusé par le comité cen­tral du P.C.C. en jan­vi­er 1970, doc­u­ment prévoy­ant l’é­vac­u­a­tion, vers la cam­pagne, de cer­taines caté­gories de la pop­u­la­tion urbaine en cas de guerre avec l’U­nion sovié­tique. En fait, sous cou­vert de préoc­cu­pa­tions inter­na­tionales, le but recher­ché con­sis­tait à élim­in­er, à l’in­térieur, les adver­saires poli­tiques en les exi­lant en province.]], et que nous seri­ons oblig­és de rester au vil­lage. En fait, nous n’é­tions pas les seuls con­cernés. Même les « mass­es révo­lu­tion­naires » ne dis­po­saient pas de ce « droit de l’homme » que représente la lib­erté de rési­dence. Elles ne jouis­saient que d’une seule chaos : ces « opéras mod­èles ». Quelle qu’ait été la con­sid­éra­tion dont le « porte-dra­peau de la révo­lu­tion » les entourait, qui mobil­i­sait tous les moyens artis­tiques pour les rehauss­er, au moment où la « Bande des qua­tre » a quit­té la scène il ne restait rien d’autre que ces huit cristalli­sa­tions issues de la méth­ode visant à « don­ner du relief à trois niveaux » [[Par­mi tous les per­son­nages d’une pièce, met­tre en relief les per­son­nages posi­tifs ; par­mi les per­son­nages posi­tifs, met­tre en relief les per­son­nages héroïques ; par­mi les per­son­nages héroïques, met­tre en relief le per­son­nage héroïque prin­ci­pal.]] dans la créa­tion artis­tique. Ceux-ci, en effet, avaient mod­elé l’opin­ion publique, per­me­t­tant ain­si à la « Bande des qua­tre » de mon­ter sur son trône, et non seule­ment ils l’avaient mod­elé sur une vaste échelle mais encore de façon très effi­cace. Aus­si, furent-ils con­traints de quit­ter la scène en même temps que la « Bande des qua­tre ». Cette fois-là, l’opéra que nous étions en train d’é­tudi­er était « la Mon­tagne du tigre prise d’as­saut » et c’est un poète appar­tenant à la fac­tion gauchiste qui dirigeait l’é­tude. Les « mon­stres bovins » qui par­tic­i­paient à l’é­tude n’é­taient vrai­ment pas nom­breux, parce qu’une par­tie d’en­tre eux étaient déjà ren­trés chez eux pour ramass­er leurs affaires. Ils reve­naient à la cam­pagne le lende­main et nous, le deux­ième groupe à « pren­dre des vacances », nous devions emprunter le camion qui les ramèn­erait pour nous ren­dre à Shang­hai. Je venais de pass­er plus d’un mois loin de mon foy­er, et, ne m’é­tant pas pré­paré men­tale­ment à pass­er un long séjour à la cam­pagne, je pen­sais beau­coup à ma famille. La retrou­ver, ne fût-ce que deux ou trois jours, je n’éprou­vais pas de bon­heur plus grand. Ain­si donc, un jour avant de nous met­tre en route, nous fûmes encore con­traints d’aller nous insul­ter nous-mêmes, d’aller chanter les louanges du « porte-dra­peau de la révo­lu­tion », d’aller chanter les louanges des per­son­nages héroïques créés en util­isant les procédés visant à « don­ner du relief à trois niveaux » dans la créa­tion artis­tique. Au début, j’avais cru qu’il suf­fi­rait d’en­fil­er quelques phras­es pour être quitte. Mais qui aurait imag­iné que je tomberais, par une coïn­ci­dence fâcheuse, sur ce jeune poète-là et qu’il se saisir­ait de moi sans me lâch­er, pour me faire absol­u­ment avouer ma déter­mi­na­tion « anti-par­ti et anti-social­iste ». Par le passé, j’avais été placé, pour l’é­tude, dans son groupe et j’avais essuyé ses insultes. Cela n’é­tait donc pas la pre­mière fois que j’ob­ser­vais l’ex­pres­sion de ses sen­ti­ments, que j’en­tendais le son de sa voix, et aujour­d’hui encore j’en éprou­ve du dégout. Ce jour-là, plein de fatu­ité, il écla­ta d’un rire satanique sous mon nez, à la façon de Yang Zirong, le « héros hors de pair » [[Yang Zirong, per­son­nage de l’opéra révo­lu­tion­naire « la Mon­tagne du tigre prise d’as­saut », « éclaireur d’élite de l’Ar­mée pop­u­laire de libéra­tion, armé de la pen­sée maoze­dong et doté de la sagesse et du courage pro­lé­tariens » est le type même du héros posi­tif. Voir, par exem­ple, « Efforçons-nous de mod­el­er l’im­age écla­tante des héros du pro­lé­tari­at » par le groupe de la com­pag­nie d’opéra de Pékin de Shang­hai chargé de la pièce « La Mon­tagne du tigre prise d’as­saut », Pékin infor­ma­tion, n° 51–52, 29 décem­bre 1969, pp.31–37 ; Hong Tcheng, « Pour trou­ver des hommes vrai­ment grands, regar­dons plutôt le présent », Pékin infor­ma­tion, n°3, 19 jan­vi­er 1970, pp.18–22.]. Je main­te­nais ma tête bais­sée pour ne pas le regarder, me dis­ant en moi-même : Quel héros ! À l’év­i­dence, il s’agis­sait d’un grand escroc frap­pant le gong pour fray­er la voie à la « Bande des qua­tre », mais, comme à l’ac­cou­tumée, je flat­tais en paroles l’« opéra mod­èle » et le « porte-dra­peau de la révo­lu­tion » qui l’avait fabriqué.

Lorsque je prononce un dis­cours, depuis tou­jours, je bégaye. Mais alors, je for­mu­lais avec appli­ca­tion mes louanges hyp­ocrites. Con­traire­ment à l’habi­tude, j’avais l’air calme et naturel, comme quelqu’un qui vend à perte les marchan­dis­es bon marché qu’il a étalées et qui n’hésite pas à appel­er les cha­lands à voix haute. Sans éprou­ver la moin­dre honte, je ne me sou­ci­ais que de me débar­rass­er au plus vite de la marchan­dise pour pou­voir regag­n­er ma cham­bre et m’y repos­er. Je cher­chais à éviter tout inci­dent avec le poète, pour pou­voir ren­tr­er le lende­main sans prob­lème à la mai­son. Mal­gré les nom­breuses rép­ri­man­des que j’eus à subir de sa part, je pas­sais finale­ment la journée d’é­tude sans dom­mage. Il ne nous restait plus qu’à regag­n­er notre cham­bre. Après avoir repris mon souf­fle et m’être reposé sur un long banc, je sen­tis encore dans mon cœur un mal peu dis­tinct, un mal pas bien méchant, mais qui sou­vent me fai­sait souf­frir. Non seule­ment je ren­trai à Shang­hai en empor­tant mon mal, mais il enta­ma mon bon­heur de me retrou­ver pour un court moment avec Xiao Shan. Voilà de quelle façon l’au­torité des « opéras mod­èles » s’est établie. Dans mes rêves, les héros qui « don­naient du relief à trois niveaux » éclataient tou­jours d’un rire satanique et m’é­tranglaient de leurs grandes mains. Je lut­tais dés­espéré­ment de toutes mes forces, en cri­ant. Une fois, à l’é­cole des cadres, je suis tombé du lit et je me suis cogné le front. Une autre fois, chez moi, j’ai agité les bras et j’ai cassé la petite lampe de chevet. Sou­vent, me sen­tant men­acé, je devais appel­er trag­ique­ment pen­dant mon rêve. Et lorsque la fac­tion des rebelles pré­tendait que dans mon « cœur il y avait un génie », cela n’é­tait pas entière­ment faux. Mais je n’o­sais pas le recon­naître ouverte­ment. Le génie, c’é­tait le héros rebelle qui se pre­nait pour Yang Zirong.

Aujour­d’hui, ici, quand je me sou­viens des farces scan­daleuses que j’ai moi-même jouées, le rouge me monte au front et j’en éprou­ve encore du cha­grin. Durant les années où l’on enton­nait haut et fort les « opéras mod­èles », j’ai con­nu telle­ment de grandes hontes et d’hu­mil­i­a­tions que je ne les ai tou­jours pas oubliées. Je ne suis absol­u­ment pas de ceux qui, vic­times d’une injus­tice par le passé, cherchent main­tenant énergique­ment à en tir­er prof­it et à com­penser les pertes subies. Mais ayant tou­jours dis­tin­gué entre le vrai et le faux, je ne puis me résoudre à me laiss­er manœu­vr­er par les autres. En vérité, c’est parce que nos cerveaux sont emplis d’im­mondices féo­dales qu’on cri : « longue vie, longue vie, longue, longue vie ! » dès qu’un slo­gan est lancé. Est-ce que par hasard, nous utilis­e­ri­ons encore à présent, dans la créa­tion artis­tique, la méth­ode visant à « don­ner du relief à trois niveaux » ou celle de la « triple union » [[La poli­tique de la « triple union révo­lu­tion­naire » était en vogue au cours de la « Révo­lu­tion cul­turelle » (on en trou­ve néan­moins des man­i­fes­ta­tions antérieures) : elle visait à créer des comités révo­lu­tion­naires asso­ciant des représen­tants de l’ar­mée, des cadres et des mass­es (enten­dre par là les organ­i­sa­tions rebelles). Dans le domaine artis­tique, on en trou­ve une appli­ca­tion con­crète avec les « activ­ités de créa­tion artis­tique et d’édi­tion fondées sur la triple union » : en 1969, les édi­tions du peu­ple de Shang­hai pub­lièrent les œuvres d’ou­vri­ers, de paysans et de sol­dats, rédigées en col­lab­o­ra­tion avec des respon­s­ables du par­ti com­mu­niste et avec l’as­sis­tance d’écrivains et d’édi­teurs.]], etc., pour créer des per­son­nages héroïques ? Est-ce que par hasard nous voudri­ons encore à présent user du : « toi un mot, moi une parole ; tu présentes une sug­ges­tion et moi une idée », suiv­ant l’ain­si nom­mé principe : « c’est en forgeant qu’on devient forg­eron » [[Lit­térale­ment : « bat­tre mille fois le fer, le fon­dre cent fois ».]], pour pro­duire des œuvres artis­tiques mod­èles une à une ?

À mon avis, si la « Bande des qua­tre » fai­sait alors des « opéras mod­èles » des doc­u­ments révo­lu­tion­naires à étudi­er, ce n’é­tait aucune­ment parce qu’elle tenait les « opéras mod­èles » pour des œuvres d’art dont Jiang Qing dépos­sé­dait les autres. Qui ignore que la « Bande des qua­tre », pour pou­voir se con­duire en despote pen­dant dix ans, s’est appuyée sur les « opéras mod­èles » et les a util­isés à des fins de pro­pa­gande qui étab­lis­sait son autorité révo­lu­tion­naire ! J’ai, moi aus­si, idol­âtré la « per­fec­tion » [[Lit­térale­ment : « haut, grand, com­plet ».]] des héros Li Yuhe [[Li Yuhe est un cheminot, per­son­nage de l’opéra « Le Fanal rouge ».]], Hong Changqing… mais ensuite j’ai su com­bi­en étaient fauss­es ces divinités qu’on avait com­mencé à recou­vrir de feuilles d’or. Tout le monde n’a-t-il pas suff­isam­ment vu les Li Yuhe ou les Hong Changqing jouer sous la scène ?

Naturelle­ment, sur les « opéras mod­èles » cha­cun pos­sède sa pro­pre opin­ion. Il sem­ble qu’ab­sol­u­ment per­son­ne n’in­ter­dise qu’on en donne des représen­ta­tions. Quels que soient les acteurs ou les audi­teurs, libres à ceux qui en appré­cient les paroles de les chanter. J’en­tends, quant à moi, redou­bler de vig­i­lance. Je me tour­mente sans doute inutile­ment mais je crains vrai­ment que la tragédie de 1966 ne revi­enne sur scène. Le temps s’é­coule vrai­ment vite, vingt ans ont passé. « Quand vingt ans auront passé, je serais de nou­veau… », nous ne sauri­ons oubli­er trop facile­ment le mot de A‑Q [[A‑Q, le héros de Lu Xun, prononce cette phrase au moment de son exé­cu­tion, sans par­venir à aller jusqu’au bout. Il s’ag­it d’un mot que lançaient les con­damnés à mort sur le point de quit­ter la vie : « Quand vingt ans auront passé, je serais de nou­veau un beau et brave garçon » (cf. Lu Xun, la Véridique his­toire d’A‑Q, 1921. Une tra­duc­tion de ce roman fig­ure dans : M. Valette-Hémery, Treize réc­its chi­nois, 1918–1919, Pic­quier, s.l., 1987, pp. 34–76).]] !

[/Ba Jin

28 mai [1986]

(trad. du chi­nois A. Pino)/]