La Presse Anarchiste

Violence et non-violence dans la révolution anarchiste

Préface

Une des raisons pour lesquelles nous avons entre­pris d’éditer « Anar­chisme et Non-Vio­lence » a été la pau­vreté de la doc­u­men­ta­tion, des études, des réflex­ions sur la non-vio­lence dans le mou­ve­ment anarchiste.

Même si l’im­age actuelle de l’a­n­ar­chisme n’a plus rien à faire avec celle d’une lanceur de bombes, les actes de vio­lence ont été longtemps les actes préféren­tiels des anar­chistes, par­ti­c­ulière­ment à la fin du siè­cle dernier. Eux qui voulaient instau­r­er une société sans vio­lence, nous sommes-nous demandé, n’ont-ils pas ressen­ti de con­tra­dic­tion avec l’usage de la vio­lence révo­lu­tion­naire con­tre celle établie, n’ont-ils pas posé le prob­lème de la con­cor­dance entre les moyens et les fins ?

Certes, notre intérêt pre­mier est de définir une atti­tude et une tac­tique non vio­lente dans la société actuelle, dans notre sit­u­a­tion présente, mais nous voulions savoir si nous pou­vions tabler sur des précé­dents qui auraient déjà don­né réponse à cer­taines de nos questions.

L’a­n­ar­chisme depuis Proud­hon, depuis surtout la Pre­mière Inter­na­tionale, a été intime­ment lié au mou­ve­ment ouvri­er, il a vécu par lui, il a pen­sé à tra­vers lui. Cela ne sig­ni­fie pas que les théoriciens de l’a­n­ar­chisme aient tous été — il s’en faut — des mil­i­tants syn­di­cal­istes, mais leur pen­sée était imprégnée de la sit­u­a­tion con­crète du mou­ve­ment ouvri­er, du mou­ve­ment social en général, de leur époque.

Nous ne les avons cepen­dant pas présen­tés dans leur action his­torique, dans leur influ­ence sur le milieu de tra­vail, mais nous avons choisi de priv­ilégi­er l’aspect théorique de leurs écrits.

Cette démarche nous sem­ble pri­or­i­taire : nous nous refu­sons, en effet, à expli­quer la vio­lence par le seul con­texte his­torique et, si nous voulons aujour­d’hui l’analyser pour l’éviter, il nous faut con­naître les jus­ti­fi­ca­tions et les expli­ca­tions qui lui ont été données.

Cela n’im­plique pas que nous n’é­tudierons pas un jour l’his­toire événe­men­tielle et les sit­u­a­tions réelles dans lesquelles est apparue la vio­lence, ou la non-violence.

La con­clu­sion de ce numéro spé­cial esquisse une analyse de l’évo­lu­tion his­torique de l’emploi de la vio­lence dans notre mouvement.

Si la clas­si­fi­ca­tion choisie des théories anar­chistes se fonde essen­tielle­ment sur celle d’Eltzbach­er (cf. bib­li­ogra­phie), il n’a évidem­ment pas été la seule source de cette étude. De l’am­pleur des cita­tions doit ressor­tir la fidél­ité à la let­tre comme à l’e­sprit des auteurs étudiés. Est-il besoin cepen­dant de rap­pel­er com­bi­en nous nous sen­tons peu tenus de respecter la parole des ancêtres, de dog­ma­tis­er leur pen­sée, de cess­er de con­tester tel ou tel texte ? Une atti­tude anar­chiste devant un auteur est cri­tique, sélec­tive, n’escamote pas les con­tra­dic­tions ; ce n’est pas parce que Bak­ou­nine a prôné la vio­lence que nous n’adopterons pas cer­taine méth­ode, cer­tain juge­ment venant de lui ; de même ce n’est pas parce qu’Ar­mand a établi le rap­port vio­lence-autorité que nous serons con­traints de pré­conis­er son indi­vid­u­al­isme ou ses théories sur la sexualité.

Voici donc défi­ni, en quelques lignes, l’e­sprit et les lim­ites de ce numéro spé­cial sur le prob­lème de la vio­lence et de la non-vio­lence dans la révo­lu­tion anar­chiste. Aux groupes anar­chistes non vio­lents, il offre une mise au point et un rap­pel des posi­tions des théoriciens fréquem­ment cités. Aux autres, il voudrait pos­er le prob­lème des rap­ports entre la vio­lence et l’au­torité, de l’usage de la vio­lence dans la révo­lu­tion ou dans la reven­di­ca­tion ouvrière, du déter­min­isme his­torique et de l’évo­lu­tion tant des idées que des situations.

Ce n’est pas de pro­pos délibéré que nous ver­rons se dessin­er une pro­gres­sion chronologique de la vio­lence à la non-vio­lence. Nous ne nions d’au­cune façon la per­pé­tu­a­tion des mou­ve­ments « vio­lents » ni ne les pré­ten­dons caducs.

Mais il nous sem­ble que le prob­lème de la non-vio­lence se pose, les « Don­nées fon­da­men­tales » le dis­ent, avec une acuité gran­dis­sante, et que la dou­ble con­tra­dic­tion, entre l’or­dre rég­nant et celui que nous voulons établir, entre les moyens des luttes et les fins paci­fiques, ne sup­porte pas de rester irrésolue.

Ce numéro pose une pre­mière con­tri­bu­tion his­torique ; il sera suivi par d’autres, mais nous voudri­ons aus­si qu’il engage le dialogue.

Marie Mar­tin


« La ques­tion de la vio­lence n’est pas résolue du tout en ce qui con­cerne sa valeur comme fac­teur d’a­n­ar­chisme. Il est indu­bitable que la vio­lence a servi les des­seins de l’a­n­ar­chisme sous divers aspects. Mais on ignore absol­u­ment si elle servi­ra les buts de l’a­n­ar­chisme. Voilà le prob­lème ; il faut le creuser à fond. Aucun anar­chiste ne saurait nier que la vio­lence engen­dre la vio­lence, et que l’ef­fort néces­saire pour se met­tre à l’abri des réac­tions, des repré­sailles des vio­lents, per­pétue un état d’être et de sen­tir qui n’est pas favor­able à l’é­clo­sion d’une men­tal­ité anti­au­tori­taire. Faire vio­lence, c’est faire autorité. Il n’y a pas à sor­tir de là. Un milieu sans autorité ne peut exis­ter que s’il est accep­té volon­taire­ment et de bon cœur par ceux qui le con­stituent ; dès qu’il y a con­trainte et oblig­a­tion il n’y a pas d’a­n­ar­chie. »

E. Armand

Anarchie

D’après le dic­tio­n­naire Larousse du XXe siè­cle, « le mot anar­chie dans la philoso­phie poli­tique s’emploie dans un sens voisin du mot anar­chisme, et désigne un sys­tème poli­tique et social où l’in­di­vidu se dévelop­perait libre­ment selon ses droits naturels et où la société se passerait du gou­verne­ment cen­tral. Voici les principes généraux de cette doc­trine, dont les formes sont très var­iées dans le détail. Tout homme a un droit naturel égal et impre­scriptible au bon­heur et à se dévelop­per libre­ment. Ce droit est anni­hilé dans les sociétés exis­tantes par un ensem­ble d’in­sti­tu­tions sociales : pou­voir cen­tral, reli­gion, famille, pro­priété, mil­i­tarisme, patri­o­tisme, etc., qui ont établi sur la terre un régime injus­ti­fi­able logique­ment et pra­tique­ment crim­inel. Ce régime doit être jeté bas et rem­placé par celui de la lib­erté et de la fra­ter­nité véri­ta­ble. Ce sera un état de com­mu­nauté véri­ta­ble où cha­cun tra­vaillera selon ses forces et recevra selon ses besoins. Tous seront égaux ; les unions libres. L’homme est sinon naturelle­ment bon et bien­faisant, au moins capa­ble de le devenir et de se ren­dre compte que son intérêt bien enten­du est insé­para­ble de celui de l’hu­man­ité. Il est pos­si­ble et juste qu’un état de mœurs com­mu­nistes et frater­nelles rem­place l’é­tat actuel des lois oppres­sives et injustes… »

Pierre Kropotkine dans l’« Ency­clopédie Bri­tan­ni­ca », éd. 1958, le définit ain­si (ce texte date de 1911) :

« Nom don­né à un principe ou une théorie de la vie et de la con­duite selon lesquels la société est conçue sans gou­verne­ment, l’har­monie d’une telle société est conçue sans gou­verne­ment, l’har­monie d’une telle société étant obtenue non pour la soumis­sion à la loi ou par l’obéis­sance à une quel­conque autorité, mais pas de libres accords con­clu entre des groupes nom­breux et var­iés, à base ter­ri­to­ri­ale ou pro­fes­sion­nelle, con­sti­tués libre­ment pour les besoins de la pro­duc­tion et de la con­som­ma­tion, aus­si bien que pour sat­is­faire la var­iété infinie des besoins et des aspi­ra­tions d’un être civil­isé. Dans une société de ce type, les asso­ci­a­tions volon­taires qui com­men­cent à cou­vrir tous les champs de l’ac­tiv­ité humaine prendraient une exten­sion encore plus grande pour en arriv­er à se sub­stituer à l’É­tat dans toutes ses fonctions… »

Et dans le dic­tio­n­naire Lachâtre, paru vers la fin du XIXe siè­cle, on peut encore lire :

« L’a­n­ar­chie est la con­cep­tion d’un état social où l’in­di­vidu, sou­verain maître de sa per­son­ne, se dévelop­perait libre­ment et où les rap­ports soci­aux s’établi­raient entre les mem­bres de la société au gré de leurs sym­pa­thies, de leurs affec­tions et de leurs besoins sans con­sti­tu­tion d’au­torité poli­tique — en un mot, néga­tion de l’É­tat et rem­place­ment par l’ini­tia­tive privée libre et har­monieuse — l’homme en tant qu’être vivant a des besoins, et le but de sa vie est la sat­is­fac­tion de ses besoins. Il en résulte donc déjà pour lui un droit à exercer toutes ses fac­ultés puisque l’ex­er­ci­ce de celles-ci n’a d’autre but que la sat­is­fac­tion de ses besoins, et par con­séquent le développe­ment nor­mal et inté­gral de l’in­di­vidu. D’autres part, l’é­tat de société antérieur à l’homme, puisqu’il existe déjà chez les ani­maux qui l’ont précédé dans la chaîne évo­lu­tive des êtres, a fait naître chez lui des besoins, pour la sat­is­fac­tion desquels le sec­ours de ces sem­blables lui est indis­pens­able. Il se trou­ve en rap­ports presque con­stants avec eux. De ces rap­ports résulte un échange d’in­flu­ences divers­es con­sti­tu­ant et mod­i­fi­ant le fond moral de l’hu­man­ité. De plus, dans ces rap­ports, chaque indi­vidu apporte un droit égal à son développe­ment inté­gral et nor­mal. De cet équili­bre entre les droits de cha­cun dépend l’har­monie sociale. L’au­torité rompt cet équili­bre. Elle est l’empiètement fait par un ou plusieurs mem­bres de la société sur les droits d’autrui, au fonc­tion­nement inté­gral de son indi­vid­u­al­ité. L’au­torité est donc une vio­la­tion du droit impre­scriptible de cha­cun, elle engen­dre force­ment, par les entrav­es qu’elle apporte au développe­ment de l’in­di­vidu, un amoin­drisse­ment de son indi­vid­u­al­ité, lui apporte préju­dice et en même temps à la société, en dimin­u­ant le nom­bre ou la valeur des ser­vices qu’il est sus­cep­ti­ble de lui rendre. »

Ce qui per­met à Claude Mou­cachem (« Rava­chol » numéro 1, nou­velle série, Genève, 1960) d’affirmer :

« Être anar­chiste, c’est d’abord recon­naître la pri­or­ité de l’acte moral, puis c’est accepter que les valeurs les plus garantes de l’homme de tou­jours, les plus per­ma­nentes, celles qui témoignent de ses aspi­ra­tions les plus pro­fondes, soient placées non en marge, mais au cen­tre de la vie sociale. C’est enfin vouloir édi­fi­er une société axée sur l’éthique et qui ne puisse pas con­trevenir à l’é­panouisse­ment de cet homme entier et libre… »

Les doctrines anarchistes

Selon Eltzbach­er (« L’A­n­ar­chisme », Paris, 1923), les prin­ci­pales doc­trines anar­chistes ont été élaborées et définies par William God­win, P.-J. Proud­ho Elles ont pour pro­priété com­mune : la néga­tion de l’É­tat. God­win, Proud­hon et Tuck­er le rejet­tent sans restric­tion, Tol­stoï en principe, Bak­ou­nine et Kropotkine esti­ment qu’il doit logique­ment disparaître.

Ces doc­trines se divisent en deux gen­res : les doc­trines altru­istes, qui font du bon­heur de tous la loi suprême de l’hu­man­ité ; elles sont représen­tées par God­win, Proud­hon, Bak­ou­nine, Kropotkine et Tolstoï.

Les doc­trines égoïstes qui posent, comme loi suprême, le bon­heur de l’in­di­vidu, sont représen­tées par Tuck­er et Stirner.n, Max Stirn­er, Michel Bak­ou­nine, Pierre Kropotkine, Ben­jamin Tuck­er et Léon Tolstoï.

Cer­taines, celles de God­win et Proud­hon, peu­vent être con­sid­érées comme réformistes en ce sens qu’elles prévoient la tran­si­tion de la société actuelle à la société pré­con­isée sans vio­la­tion du droit établi. Les autres révo­lu­tion­naires et prévoient la tran­si­tion de la société actuelle à la société pré­con­isée par vio­la­tion du droit en vigueur. Les doc­trines révo­lu­tion­naires se sub­di­visent elles-mêmes en doc­trines insur­rec­tion­nelles, en principe vio­lentes et qui sont le fait de Stirn­er, Bak­ou­nine et Kropotkine, et en doc­trines réni­tentes (qui refusent, qui résis­tent) définies par Tuck­er et Tol­stoï notam­ment. Les doc­trines réni­tentes sont en principe non-vio­lentes ou ten­dent vers la non-vio­lence comme méth­ode. Comme on a pu le con­stater à la lec­ture du chapitre précé­dent, le point com­mun de toutes les doc­trines anar­chistes est la néga­tion de l’É­tat. Mais qu’est-ce que l’É­tat, et com­ment le dif­férenci­er de la société ou col­lec­tiv­ité humaine ? Selon Bak­ou­nine (« Œuvres », tomes 1 et 2), l’É­tat ne doit pas être con­fon­du avec la nation, la société ou la patrie :

« Il n’est point un pro­duit de la nature, il ne précède pas, comme la société, le réveil de la pen­sée dans les hommes. Selon les pub­li­cistes libéraux, il fut créé par la volon­té libre et réfléchie des hommes ; selon les abso­lutistes, il est une créa­tion divine. Dans l’un et dans l’autre cas, il domine la société et tend à l’ab­sorber tout à fait… C’est une insti­tu­tion his­torique tran­si­toire, une forme pas­sagère de la société, mais un mal his­torique­ment néces­saire, aus­si néces­saire dans le passé que le sera, tôt ou tard, son extinc­tion com­plète, car l’É­tat, frère cadet de l’Église comme l’a fort bien démon­tré Proud­hon, est la con­sécra­tion his­torique de tous les despo­tismes, de tous les priv­ilèges, la rai­son poli­tique de tous les asservisse­ments économiques et soci­aux, l’essence même et le cen­tre de toute réac­tion. Lorsque, au nom de la Révo­lu­tion, on veut faire de l’É­tat, ne fût-ce que de l’É­tat pro­vi­soire, on fait de la réac­tion et on tra­vaille pour le despo­tisme, non pour la lib­erté, pour l’in­sti­tu­tion du priv­ilège con­tre l’égalité… »

Alors que « la Société est le mode naturel d’ex­is­tence de la col­lec­tiv­ité humaine indépen­dam­ment de tout con­trat. Elle se gou­verne par les mœurs ou par des habi­tudes tra­di­tion­nelles, mais jamais par des lois. Elle pro­gresse lente­ment par l’im­pul­sion que lui don­nent les ini­tia­tives indi­vidu­elles et non par la pen­sée, ni par la volon­té du législateur. »

Et que la Nation est plus un fait social que juridique, se car­ac­térisant par plusieurs élé­ments : race, langue, reli­gion, mœurs, tra­di­tions com­munes, tous ces élé­ments pris isolé­ment étant d’ailleurs insuff­isants en eux-mêmes à la car­ac­téris­er. En effet, la nation n’est pas tout à fait la patrie, mais ayant pris con­science d’elle-même, elle devient de la part de ses mem­bres l’ob­jet d’une sorte de culte, d’un sen­ti­ment spé­cial : le patri­o­tisme, à base de recon­nais­sance et d’amour.

La Patrie est donc la syn­thèse de tous les élé­ments précé­dents, fac­teurs soci­aux, joies et souf­frances sup­port­ées en com­mun au cours des siè­cles, élé­ment moral et intel­lectuel de vouloir-vivre col­lec­tif que ces divers fac­teurs font naître d’abord et dévelop­pent ensuite.

L’É­tat, lui, est la suite d’une gra­da­tion : race — nation — patrie — État. Il ne s’ag­it plus d’une notion soci­ologique (nation) ou sen­ti­men­tale (patrie), mais d’un réseau de rela­tions, d’un enchevêtrement de « ser­vices » juridiques, poli­tiques et économiques.

C’est, d’après Oppen­heimer, « l’ap­pro­pri­a­tion sans com­pen­sa­tion du tra­vail d’autrui. Tout État est, quant à son orig­ine his­torique, une organ­i­sa­tion sociale imposée par un groupe vain­queur à un groupe vain­cu. Tout État est donc un État de class­es ; la forme en est la dom­i­na­tion ; la sub­stance l’ex­ploita­tion économique du groupe des sujets par le groupe des maîtres… »

Les trois élé­ments con­sti­tu­tifs de l’É­tat sont : l’ex­is­tence d’une col­lec­tiv­ité ayant déjà un min­i­mum d’or­gan­i­sa­tion, l’habi­tude de la vie en com­mun ou tout au moins l’ap­ti­tude à la sup­port­er ; l’ex­is­tence d’une autorité com­pé­tente pour pren­dre les déci­sions néces­saires à la vie du groupe ; le ter­ri­toire sur lequel il règne.

Pour l’an­thro­po­logue Durkheim, in « Noir et Rouge », numéro 24 — Anar­chisme et droit… —, le pou­voir gou­verne­men­tal tend à engloutir en lui-même toutes les formes d’ac­tiv­ité qui ont un car­ac­tère social en lais­sant dehors seule­ment l’ardeur humaine. Mais alors, il est obligé de pren­dre un nom­bre con­sid­érable de fonc­tions pour lesquelles il n’est pas apte, et qu’il exé­cute de manière insuff­isante. À plusieurs repris­es on a remar­qué que sa pas­sion de pren­dre tout à son compte n’a d’é­gale que sa pleine impuis­sance à régler la vie humaine. De là le gaspillage énorme de forces, d’én­ergie. Ce dont on l’ac­cuse avec rai­son — qui en réal­ité ne cor­re­spond pas au résul­tat obtenu.

« D’autre part, les hommes n’obéis­sent à aucune autre col­lec­tiv­ité en dehors de l’É­tat, parce que l’É­tat se proclame le seul organ­isme col­lec­tif. Ils pren­nent l’habi­tude d’en­vis­ager la société exclu­sive­ment à tra­vers l’É­tat. Et pour­tant l’É­tat se situe très loin d’eux, reste tou­jours une chose abstraite, ne peut leur don­ner une influ­ence proche, immé­di­ate. C’est pourquoi dans le sen­ti­ment social de l’hu­man­ité il n’y a ni par­tic­i­pa­tion con­sciente, ni énergie suff­isante. Dans une grande par­tie d leur vie, autour d’eux, il n’y a rien, il n’y a que le vide. Dans ce con­di­tions, les hommes sont entraînés inévitable­ment, soit vers l’é­goïsme, soit vers l’anarchie… »

Tucker

D’après Ben­jamin Tuck­er, « les anar­chistes dont le but essen­tiel est d’élim­in­er, de la vie sociale, toute cause d’in­jus­tice, remar­quent dans l’É­tat deux pro­priétés essen­tielles : en pre­mier lieu, celle de l’a­gresseur, en sec­ond lieu, celle de maître absolu. »

« L’É­tat ne devrait donc avoir aucune fonc­tion sociale. Les fonc­tions de pro­tec­tion qui lui sont attribuées sont des fonc­tions sec­ondaires et même con­tra­dic­toires, et leur attri­bu­tion à l’É­tat, quoique effec­tive en vue de le con­solid­er, ne représente effec­tive­ment qu’un com­mence­ment de destruc­tion de celui-ci. Le fait que, de nos jours, on essaie d’aug­menter le nom­bre de fonc­tions pro­tec­tri­ces de l’É­tat, prou­ve une ten­dance vers son abo­li­tion, car les fonc­tions agres­sives seules con­stituent la véri­ta­ble rai­son d’être de celui-ci ; agres­sion, empiéte­ment, gou­verne­ment sont trois ter­mes inséparables. »

« Quiconque gou­verne con­trôle, et par con­séquent vio­le la lib­erté d’autrui ; d’autre part, le car­ac­tère de ces actes arbi­traires ne saurait chang­er grâce seule­ment à la forme extérieure du gou­verne­ment. La vio­lence ne cesse jamais d’être telle, qu’elle soit l’œuvre d’un indi­vidu, dirigée con­tre un autre, comme dans le cas des crim­inels ordi­naires, ou d’un seul con­tre tous les autres, comme dans le cas des gou­verne­ments auto­cra­tiques, ou de la majorité des indi­vidus con­tre la minorité, comme dans le cas des gou­verne­ments démoc­ra­tiques. Dans tous ces cas, la résis­tance opposée à la vio­lence, sous quelque forme que cette résis­tance se man­i­feste, n’est pas elle-même une vio­lence, mais un acte de légitime défense. »

« La libre asso­ci­a­tion des indi­vidus devra pren­dre la place de l’ag­gloméra­tion arti­fi­cielle et inor­ganique qui a l’É­tat à sa tête. La lib­erté en sera la base comme la coopéra­tion volon­taire en sera la man­i­fes­ta­tion naturelle. Cette coopéra­tion se man­i­festera dans les œuvres de pro­duc­tion comme dans les œuvres de défense mutuelle. Les indi­vidus se défendront de toute attaque extérieure, quoi que le besoin n’en doive être que tran­si­toire, car nous appro­chons du moment où il n’au­ra plus besoin de la vio­lence, pas même pour com­bat­tre le crime, car le crime dis­paraî­tra avec avec la dis­pari­tion de l’État. »

Si l’É­tat sub­siste encore, selon Tol­stoï, c’est :

« Grâce à qua­tre moyens d’in­flu­ence qui se tien­nent l’un l’autre comme les anneaux d’une chaîne. Le pre­mier moyen est une sorte d’hyp­nose que l’É­tat, grâce à la reli­gion et au patri­o­tisme, exerce sur l’in­di­vidu. L’É­tat repose sur l’é­gare­ment fraud­uleux de l’opin­ion publique. Le sec­ond moyen est la cor­rup­tion. Grâce aux impôts, l’É­tat entre­tient des fonc­tion­naires chargés d’asservir le peu­ple. Le troisième moyen est l’in­tim­i­da­tion. L’É­tat se présente comme quelque chose de sacré qui a droit au respect absolu et à la vénéra­tion de tous. Le qua­trième moyen enfin est le ser­vice mil­i­taire oblig­a­toire qui per­met à l’É­tat de main­tenir l’op­pres­sion à l’aide de ceux-là même qu’il opprime. »

Si la néga­tion com­mune de l’É­tat chez tous les anar­chistes est un fait acquis et irréversible, il en est tout autrement des méth­odes et moyens à employ­er pour arriv­er à la société sans class­es, sans exploita­tion, sans haine et sans vio­lence : la société lib­er­taire. Exam­inons-les donc :

Anarchisme réformiste et anarchisme révolutionnaire

Bien que quelques théoriciens de l’a­n­ar­chisme puis­sent être rangés par­mi les réformistes soci­aux, God­win et Proud­hon en par­ti­c­uli­er, la majorité d’en­tre eux se déclare franche­ment révo­lu­tion­naire. L’un d’en­tre eux, Élisée Reclus, définit d’ailleurs fort bien la posi­tion de ceux-ci dans son livre « l’Évo­lu­tion, la Révo­lu­tion et l’Idéal Anarchique » :

« Évo­lu­tion­nistes en toute chose, nous sommes égale­ment révo­lu­tion­naires en tout, sachant que l’his­toire même n’est que la série des accom­plisse­ments suc­cé­dant à celle des pré­pa­ra­tions. La grande évo­lu­tion intel­lectuelle qui émancipe les esprits a pour con­séquence logique l’é­man­ci­pa­tion, en fait, des indi­vidus dans tous leurs rap­ports avec les autres indi­vidus. On peut dire que l’évo­lu­tion et la révo­lu­tion sont les deux actes suc­ces­sifs d’un même phénomène, l’évo­lu­tion précé­dent la révo­lu­tion, et celle-ci précé­dent une évo­lu­tion nou­velle, mère de révo­lu­tions futures. »

« Le jour vien­dra où l’évo­lu­tion et la révo­lu­tion se suc­céderont immé­di­ate­ment du désir au fait, de l’idée à la réal­i­sa­tion, se con­fon­dant en un seul et même phénomène. C’est ain­si que fonc­tionne un organ­isme sain, celui d’un homme ou celui d’un monde. »

Notre accep­ta­tion des con­clu­sions don­nées ci-dessus par Élisée Reclus impli­quant celle de l’a­n­ar­chisme révo­lu­tion­naire, nous aban­don­nerons donc l’é­tude de l’a­n­ar­chisme réformiste, sem­ble-t-il aujour­d’hui dépassé, et passerons directe­ment à l’é­tude de l’a­n­ar­chisme révo­lu­tion­naire, mais tout d’abord qu’est-ce que la révolution ?

Révolution

L’a­n­ar­chiste ital­ien Erri­co Malat­es­ta (1853–1932) écrit : « Révo­lu­tion : c’est la créa­tion d’in­sti­tu­tions nou­velles, vivantes, de nou­veaux groupe­ments, de rela­tions sociales nou­velles… c’est l’e­sprit d’une jus­tice nou­velle de fra­ter­nité, de cette lib­erté qui doit renou­vel­er toute la vie sociale, le niveau moral et les con­di­tions matérielles des mass­es, en les inci­tant, à tra­vers leurs actions directes et con­scientes, à assur­er leur pro­pre avenir. »

« Révo­lu­tion : c’est l’or­gan­i­sa­tion de tous les ser­vices publics par ceux qui y tra­vail­lent, dans leur pro­pre intérêt autant que dans celui du public. »

« Révo­lu­tion : c’est l’abo­li­tion de toutes les con­traintes, c’est l’au­tonomie des groupes, des com­munes, des régions. »

« Révo­lu­tion : c’est la con­sti­tu­tion d’in­nom­brables groupe­ments libres, basés sur des idées, des souhaits et des goûts de toutes sortes, tels qu’ils exis­tent par­mi les hommes. »

« Révo­lu­tion : c’est la for­ma­tion et la pro­liféra­tion de mil­liers de cen­tres représen­tat­ifs com­mu­naux, régionaux et nationaux qui, sans pos­séder un pou­voir lég­is­latif, sont utiles pour faire con­naître et pour coor­don­ner de près et de loin les désirs et les intérêts des gens, et qui agis­sent par leurs infor­ma­tions, con­seils et exemples.

« Révo­lu­tion : c’est la lib­erté trem­pée dans le creuset de l’ac­tion ; elle dure aus­si longtemps que dure l’indépen­dance, c’est-à-dire jusqu’à ce que d’autres, prof­i­tant de la las­si­tude qui sur­prend les mass­es, de l’inévitable décep­tion qui suit les trop grands espoirs, les erreurs prob­a­bles et les défauts humains, réus­sis­sent à con­stituer un pou­voir qui, soutenu par une armée de con­scrits ou de mer­ce­naires, dicte la loi, arrête le mou­ve­ment au point où il se trou­ve, et c’est alors que com­mence la réaction. »

Anarchisme révolutionnaire

Comme on a pu le con­stater à la lec­ture du chapitre « Doc­trines », l’a­n­ar­chisme révo­lu­tion­naire se sub­di­vise en deux courants : le courant insur­rec­tion­nel et le courant réni­tent. Bien que pré­con­isant tous deux la vio­la­tion du droit établi comme moyen de tran­si­tion entre la société actuelle et la société pré­con­isée, les moyens à employ­er pour réalis­er cette vio­la­tion sépar­ent rad­i­cale­ment les par­ti­sans de ces deux courants. L’emploi ou le rejet de la vio­lence étant pré­cisé­ment la base de leurs divergences.

Anarchisme insurrectionnel

De beau­coup les plus nom­breux et les plus avancés dans leur for­mu­la­tion et leur action théorique et pra­tique, les par­ti­sans des méth­odes insur­rec­tion­nelles, qui représen­taient jusqu’alors la qua­si-total­ité des mil­i­tants anar­chistes, se trou­vent aujour­d’hui en face de prob­lèmes nou­veaux, posés par les sociétés indus­trielles mod­ernes forte­ment cen­tral­isées et hiérar­chisées. Leurs moyens de lute, bien que tou­jours vio­lents en principe, ne sem­blent pas avoir suivi l’évo­lu­tion des struc­tures de ces sociétés, aus­si serons nous oblig­és de n’en­vis­ager que l’é­tude des théories anar­chistes insur­rec­tion­nelles les plus clas­siques. Nous les séparerons en deux groupes dis­tincts : d’une part, Max Stirn­er représen­tant l’a­n­ar­chisme indi­vid­u­al­iste et égoïste, bien que social, d’autre part Bak­ou­nine, Kropotkine et leurs con­tin­u­a­teurs représen­tant le courant altru­iste com­mu­niste ou col­lec­tiviste, le plus impor­tant quantitativement.

Anarchisme égoïste : Stirner

Max Stirn­er (1806–1856) est l’au­teur de l’« Unique et sa pro­priété », dans lequel il se fait le défenseur de l’é­goïsme moral et de l’a­n­ar­chisme social (asso­ci­a­tion des égoïstes), il étudie l’al­ié­na­tion de l’homme sous toutes ses formes, puis la réap­pro­pri­a­tion par l’homme de tout ce qui l’a dimin­ué et spolié. Stirn­er définit ain­si le droit à sa manière :

« Je n’ex­ige aucun droit, c’est pourquoi je ne suis obligé d’en recon­naître aucun. Ce que je suis capa­ble de con­quérir, je le con­quiers, et ce que je ne con­quiers pas échappe à mon droit, je ne me vante, ni ne me con­sole de mon droit inaliénable. »

Comme moyen de lutte il pré­conise : la grève générale, l’ex­pro­pri­a­tion vio­lente, la guerre de tous con­tre tous. Il ne se sépare des anar­chistes-com­mu­nistes que parce qu’il ne croit pas que la révo­lu­tion, oui plutôt l’in­sur­rec­tion sociale et économique accom­plie, la félic­ité et la jus­tice régneront sur la terre, ne croy­ant pas à la bon­té naturelle des hommes, mais seule­ment à leur unic­ité. La révolte et l’in­sur­rec­tion ne sont pour lui que des moyens de se libér­er des servi­tudes qui de toutes parts pèsent sur lui. Il n’en attend rien d’autre et n’en déduit pas d’en­chaîne­ment logique, mais reste sur l’ex­pec­ta­tive : « Lorsqu’un esclave brise ses fers, la seule façon de savoir ce qu’il fera est d’at­ten­dre et voir… »

Il s’af­firme insur­rec­tion­nel et définit ain­si l’insurrection :

« Révo­lu­tion et insur­rec­tion ne sont pas syn­onymes. La pre­mière con­siste en un boule­verse­ment de l’or­dre établi, du statut de l’É­tat ou de la société, elle n’a donc qu’une portée poli­tique ou sociale ; La sec­onde entraîne bien comme con­séquence inévitable le même ren­verse­ment des insti­tu­tions établies, mais là n’est point son but, elle ne procède que du mécon­tente­ment des hommes, elle n’est pas une lev­ée de boucliers, mais l’acte d’in­di­vidus qui s’élèvent, qui se redressent, sans s’in­quiéter des insti­tu­tions qui vont cra­quer sous leurs efforts, ni de celles qui pour­raient en résul­ter. La révo­lu­tion avait en vue un régime nou­veau, l’in­sur­rec­tion nous mène à ne plus nous laiss­er régir, mais à nous régir nous-mêmes, et elle ne fonde pas de bril­lantes espérances sur les “insti­tu­tions à venir”. »

Elle est une lutte con­tre ce qui est établi en ce sens que, lorsqu’elle réus­sit, ce qui est établi s’écroule tout seul. Elle est mon effort pour me dégager du présent qui m’op­prime ; et dès que je l’ai aban­don­née, ce présent est mort et tombe en décomposition.

« En somme, mon but n’é­tant pas de ren­vers­er ce qui est, mais de m’élever au-dessus de lui, mes inten­tions et mes actes n’ont rien de poli­tique ou de social, n’ayant d’autre objet que moi et mon indi­vid­u­al­ité ; ils sont égoïstes. »

« La révo­lu­tion ordonne d’in­stituer, d’in­stau­r­er, l’in­sur­rec­tion veut qu’on se soulève ou qu’on s’élève. »

Anarchisme altruiste : Bakounine

Michel Bak­ou­nine (1814–1876) fut beau­coup plus un homme d’action, un révo­lu­tion­naire « pro­fes­sion­nel » qu’un homme de cab­i­net ou un philosophe comme Stirn­er. Ses arti­cles de jour­naux et de revues con­cer­nent surtout l’actualité poli­tique et sociale. Ils n’ont, pour la plu­part, été réu­nis qu’après sa mort, mais leur influ­ence est des plus impor­tantes sur l’évolution de l’anarchisme insur­rec­tion­nel. Il sem­ble que Bak­ou­nine puisse être con­sid­éré comme le pre­mier anar­chiste révo­lu­tion­naire et vio­lent en principe. Il s’intitule d’ailleurs lui-même pan­destruc­teur et nihiliste.

Il enseigne que « l’action social­iste ne peut être que révo­lu­tion­naire », qu’il faut agir non rati­ocin­er, démolir non ten­ter de réformer, car ce qui s’impose tout d’abord c’est la “pan­destruc­tion”. Il fau­dra détru­ire toutes les insti­tu­tions actuelles, État, Église, Forum juridique, Banque, Uni­ver­sité, Armée et Police qui ne sont que les forter­ess­es du priv­ilège con­tre le prolétariat.

« Un moyen par­ti­c­ulière­ment effi­cace est de brûler tous les papiers, pour sup­primer la famille et la pro­priété jusque dans l’élément juridique de leur exis­tence, l’œuvre est colos­sale, elle sera pour­tant accom­plie, la mis­ère crois­sante grossit tou­jours l’armée des mécon­tents qu’il s’agit de trans­former en révo­lu­tion­naires instinc­tifs, chose d’autant plus facile que la révo­lu­tion elle-même n’est que le développe­ment des instincts populaires. »

Dans le Catéchisme du révo­lu­tion­naire, il affirme, entre autres :

« Le révo­lu­tion­naire est un homme voué, il ne doit avoir ni intérêts per­son­nels, ni affaires, ni sen­ti­ments, ni pro­priété. Il doit s’absorber tout entier dans un seul intérêt exclusif, dans une seule pen­sée, et une seule pas­sion : la révolution. »

« Il n’a qu’un but, qu’une sci­ence : la destruc­tion. Pour cela et rien que pour cela, il étudie la mécanique, la physique, la chimie et par­fois la médecine. Il observe dans le même des­sein les hommes, les car­ac­tères, les posi­tions et toutes les con­di­tions de l’ordre social. Il méprise et hait la morale actuelle. Pour lui, tout est moral qui favorise le tri­om­phe de la révo­lu­tion, tout est immoral et crim­inel qui l’entrave… Entre lui et la société, il y a lutte et lutte à mort, inces­sante, irré­c­on­cil­i­able. Il doit se pré­par­er à mourir, à sup­port­er la tor­ture et à faire périr de ses pro­pres mains tous ceux qui font obsta­cle à la révo­lu­tion. Tant pis pour lui s’il a dans ce monde des liens de par­en­té et d’amitié, d’amour ! Il n’est pas un vrai révo­lu­tion­naire si ces attache­ments arrê­tent son bras. Cepen­dant il doit vivre au milieu de la société, feignant d’être ce qu’il n’est pas. Il doit pénétr­er partout, dans la haute classe, comme dans la moyenne, dans la bou­tique du marc­hand, dans l’église, dans les bureaux, dans l’armée, dans le monde lit­téraire, dans la police secrète et même dans le palais impér­i­al. Il faut dress­er la liste de ceux qui sont con­damnés à mort et les expédi­er d’après l’ordre de leur mal­fai­sance rel­a­tive. Un nou­veau mem­bre ne peut être reçu dans l’association, qu’à l’unanimité et après avoir fait ses preuves, non en paroles, mais en actions. Chaque com­pagnon doit avoir sous la main plusieurs révo­lu­tion­naires du sec­ond ou troisième degré, non encore ini­tiés. Il doit les con­sid­ér­er comme une par­tie du cap­i­tal révo­lu­tion­naire mis à sa dis­po­si­tion et il doit les dépenser économique­ment et de façon à en tir­er tout le prof­it pos­si­ble. L’élément le plus pré­cieux, ce sont les femmes, com­plète­ment ini­tiées, qui acceptent notre pro­gramme tout entier. Sans leur con­cours nous ne pou­vons rien faire… »

Après un tel morceau de bravoure, on ne peut par­ler de vio­lence for­tu­ite chez Bak­ou­nine, si néan­moins il venait à l’idée de cer­tains de s’y arrêter, l’extrait suiv­ant de l’Empire knouto-ger­manique (Œuvres, tome II), leur per­me­t­trait d’y voir plus clair :

« La guerre civile, si funeste à la puis­sance des États, est, au con­traire, et à cause de cela même, tou­jours favor­able au réveil de l’initiative pop­u­laire et au développe­ment intel­lectuel, moral et même matériel des peu­ples. La rai­son en est sim­ple : elle trou­ble, elle ébran­le dans les mass­es cette dis­po­si­tion mou­ton­nière si chère à tous les gou­verne­ments, et qui con­ver­tit les peu­ples en autant de trou­peaux qu’on paît et qu’on tond à mer­ci. Elle rompt la monot­o­nie abrutis­sante de leur exis­tence jour­nal­ière, machi­nale et dénuée de pensée. »

Et dans les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Péters­bourg (Œuvres, tome II), Bak­ou­nine définit ain­si la révo­lu­tion :

« Les révo­lu­tions ne sont pas un jeu d’enfant, ni un débat académique où les seules van­ités s’entre-tuent, ni une joute lit­téraire où l’on ne verse que de l’encre. La révo­lu­tion, c’est la guerre et qui dit guerre, dit destruc­tion des hommes et des choses. Il est sans doute fâcheux pour l’humanité qu’elle n’ait pas encore inven­té un moyen plus paci­fique de pro­grès, jusqu’à présent, tout pas nou­veau dans l’histoire n’a été réelle­ment accom­pli qu’après avoir reçu le bap­tême du sang. D’ailleurs, la réac­tion n’a rien à reprocher sous ce rap­port à la révo­lu­tion. Elle a tou­jours ver­sé plus de sang que cette dernière. »

« Il est donc impos­si­ble d’être révo­lu­tion­naire sans com­met­tre des actes qui, au point de vue des codes crim­inel et civ­il, con­stituent incon­testable­ment des dél­its ou même des crimes, mais qui, au point de vue de la pra­tique réelle et sérieuse de la révo­lu­tion, appa­rais­sent comme des mal­heurs inévitables. »

Si quelques regrets se font jour chez Bak­ou­nine en ce qui con­cerne l’emploi de la vio­lence, les remords ne sem­blent pas le gên­er out­re mesure. On ne peut dire qu’il fait grand cas de la vie humaine ni d’ailleurs de la dig­nité des individus.

Kropotkine

Chez Kropotkine (1842–1921), comme d’ailleurs chez Élisée Reclus et plus tard chez Malat­es­ta, la vio­lence sem­ble moins voulue que subie et inéluctable. Kropotkine en effet prône bien l’appel au meurtre dans le Révolté en 1880. « Notre action doit être la révolte per­ma­nente par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dyna­mite. Tout est bon pour nous qui n’est pas la légal­ité. » Mais il devient bien vite beau­coup plus nuancé et plus cir­con­spect dans ses affir­ma­tions, plus pru­dent surtout et prêt à en excuser l’utilisation comme méth­ode unique. Ce qu’il fait par exem­ple, en 1911, dans l’Ency­clo­pe­dia Bri­tan­ni­ca.

« Vers 1890, l’influence des anar­chistes com­mença à se faire sen­tir dans les grèves, dans les démon­stra­tions du 1er mai où ils dévelop­pèrent l’idée d’une grève générale pour la journée de huit heures, et dans la pro­pa­gande anti­mil­i­tariste dans l’armée ; ils furent vio­lem­ment per­sé­cutés. Ils répondirent à ces per­sé­cu­tions par des actes de vio­lence qui, à leur tour, furent suiv­is d’encore plus d’exécutions d’en haut, et de nou­veaux actes de revanche d’en bas. Le pub­lic en retint l’impression que la vio­lence est la sub­stance de l’anarchisme, idée repoussée par ses par­ti­sans qui esti­ment qu’en réal­ité, la vio­lence est util­isée par tout groupe selon que son action est gênée par la répres­sion et que des lois d’exception le ren­dent hors la loi. »

Ain­si que dans une étude sur les voies et les moyens de l’anarchie :

« Ce n’est que par l’agitation con­tin­uelle et sans cesse renou­velée des mil­i­tants qu’il est pos­si­ble d’y arriv­er… L’agitation pren­dra les formes les plus var­iées qui lui seront dic­tées par les cir­con­stances, les moyens, les tem­péra­ments ; tan­tôt lugubre, tan­tôt railleuse, mais tou­jours auda­cieuse ; tan­tôt col­lec­tive, tan­tôt pure­ment indi­vidu­elle, elle ne doit nég­liger aucun des moyens qu’elle a sous la main, aucune cir­con­stance de la vie publique, pour tenir tou­jours l’esprit en éveil, pour propager et for­muler le mécon­tente­ment, pour exciter la haine con­tre les exploiteurs, ridi­culis­er les gou­verne­ments, démon­tr­er leurs faib­less­es, et surtout et tou­jours réveiller l’audace et l’esprit de la révolte en prêchant d’exemple. »

Terroristes

Pass­er de la pro­pa­gande par le fait, prêchée par la qua­si-total­ité du mou­ve­ment anar­chiste, aux atten­tats indi­vidu­els allait tout naturelle­ment devenir cru­elle réalité.

Les mass­es ouvrières, et plus encore paysannes, tim­o­rées et crain­tives, lentes à entraîn­er et lour­des à mou­voir, ne pou­vaient s’engager de sitôt dans la voie de la vio­lence sys­té­ma­tique. Seuls les plus auda­cieux, les plus act­ifs, les plus impa­tients aus­si, par­fois les plus aven­tureux d’entre les mil­i­tants avancés en étaient capa­bles ; dès lors, vu leur petit nom­bre, la révo­lu­tion sal­va­trice tant escomp­tée ne pou­vait qu’être repoussée par les uns, ou pré­parée par les autres au moyen des atten­tats individuels.

Louis Chaves, mil­i­tant de la région méditer­ranéenne, qui devait être tué lors d’un atten­tat quelques mois plus tard, écrivait alors :

« On com­mence par un pour arriv­er à cent, comme dit le proverbe ; eh bien, je veux avoir la gloire d’être le pre­mier à com­mencer. Ce n’est pas avec des paroles ni avec du papi­er que nous chang­erons les choses exis­tantes… Le dernier con­seil que j’aie à don­ner aux anar­chistes d’action est de s’armer, à mon exem­ple, d’un bon revolver, d’un bon poignard et d’une boîte d’allumettes. »

Quelque temps plus tard, dans le Révolté de juin 1886, Jean Grave jus­ti­fi­ait ain­si le terrorisme :

« Cer­taine­ment, nous ne dis­ons pas que la mort d’un exploiteur dimin­ue le moins du monde l’exploitation, mais nous dis­ons qu’en frap­pant leurs maîtres économiques les tra­vailleurs prou­vent qu’ils com­men­cent à com­pren­dre les vraies caus­es de leur servi­tude. Et si la lutte con­tin­ue sur ce ter­rain, il est cer­tain, qu’au jour de la bataille, la foule des affamés marchera con­tre ceux qui la tien­nent au ven­tre ; c’est à la reprise du cap­i­tal social qu’elle con­sacr­era ses efforts, ne s’occupant des indi­vidus que s’ils sont un obsta­cle à son émancipation. »

Pour le ter­ror­iste, il s’agissait donc bien d’un acte social et poli­tique : frap­per le bour­geois, quel qu’il soit ; mon­tr­er par la ter­reur inspirée par de tels actes le mécon­tente­ment des foules, affaib­lir, désor­gan­is­er la société cap­i­tal­iste et bour­geoise et pré­par­er les esprits pro­lé­tariens à l’affrontement final, à l’ultime cham­barde­ment salvateur.

Les ter­ror­istes ne furent, somme toute, qu’une poignée d’activistes trop pressés, trop impa­tients : pas de théorie chez eux ou peu, mais par­fois, sou­vent peut-être, des sen­ti­ments refoulés prenant le dessus, rem­plaçant l’idéal par la vengeance, tel, par exem­ple, ce mil­i­tant de Chicago :

« Avez-vous jamais éprou­vé de jouis­sance en voy­ant souf­frir vos sem­blables ? Non, cer­taine­ment. Cepen­dant, il y a des hommes qui s’amusent à voir souf­frir et qui vivent de la douleur d’autrui. Ces indi­vidus, ce sont les rich­es dont la for­tune s’accroît au fur et à mesure qu’augmente la pau­vreté des tra­vailleurs. Ce sont les chefs de la poli­tique, placés au ser­vice des pre­miers, et tous ceux qui en dépen­dent et men­a­cent sans cesse notre lib­erté et notre exis­tence. Je vous demande, moi, je vous demande pourquoi nous ne goû­te­ri­ons pas au même plaisir en semant la ter­reur au milieu de nos maîtres ? Pren­dre un couteau, l’enfoncer dans la poitrine d’un de ces tyrans, remuer l’arme ensuite, de façon à boire la douleur physique de la vic­time ; puis, cou­vrir en même temps cette vic­time d’insultes et la regarder bien dans les yeux, afin qu’elle meure en empor­tant le sou­venir de notre regard féroce et vin­di­catif… ne serait-ce pas un bon­heur pour nous, les vic­times d’aujourd’hui ? »

La déca­dence allait, heureuse­ment, être rapi­de, les can­di­dats au sui­cide devenant de plus en plus rares, d’une part, et, de l’autre, les esprits san­guinaires plus rares encore.

Aban­don­née rapi­de­ment sur le plan col­lec­tif, la pro­pa­gande par le fait dis­parut avant même la fin du XIXe siè­cle, rem­placée pour cer­tains par l’illégalisme et pour d’autres, plus nom­breux, par l’organisation syn­di­cale du mou­ve­ment ouvri­er révolutionnaire.

Malatesta

Et quelques années plus tard, en 1925, Erri­co Malat­es­ta définit ain­si l’action quo­ti­di­enne des anarchistes :

« Il ne faut pas pro­pos­er de tout détru­ire en croy­ant qu’ensuite les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. La civil­i­sa­tion actuelle est le fruit d’une évo­lu­tion mil­lé­naire et elle a résolu, en quelque manière, le prob­lème de la vie sociale de mil­lions et de mil­lions d’hommes, sou­vent pressés sur des ter­ri­toires restreints, et celui de la sat­is­fac­tion de besoins tou­jours plus nom­breux et com­pliqués. Les bien­faits sont dimin­ués et pour la grande masse presque annulés par le fait que l’évolution s’est accom­plie sous la pres­sion de l’autorité dans l’intérêt des oppresseurs ; mais si l’on sup­prime l’autorité et le priv­ilège restent tou­jours les avan­tages acquis, le tri­om­phe de l’homme sur les forces hos­tiles de la nature, l’expérience accu­mulée de généra­tions éteintes, les habi­tudes de socia­bil­ité con­trac­tées dans la longue vie en société et dans les expéri­ences de l’entraide bien­faisante, et ce serait une sot­tise et, d’ailleurs, quelque chose d’impossible, de renon­cer à tout cela. Nous devons donc com­bat­tre l’autorité et le priv­ilège, mais prof­iter de tous les bien­faits de la civil­i­sa­tion, ne rien détru­ire de tout ce qui sat­is­fait, fût-ce impar­faite­ment, à un besoin humain, sinon quand nous aurons quelque chose de mieux à y substituer. »

« Intran­sigeants envers toute tyran­nie et toute exploita­tion cap­i­tal­iste, nous devrons être tolérants pour toutes les con­cep­tions sociales qui pré­va­lent dans les divers groupe­ments humains, pourvu qu’ils ne lèsent pas la lib­erté et le droit d’autrui. Nous devrons nous con­tenter d’avancer gradu­elle­ment à mesure que s’élève le niveau moral des hommes et que s’accroissent les moyens matériels et intel­lectuels dont dis­pose l’humanité, tout en faisant, bien enten­du, tout ce que nous pou­vons par l’étude, le tra­vail et la pro­pa­gande pour hâter l’évolution vers un idéal tou­jours plus haut. »

Venus au monde et vivant dans une société presque exclu­sive­ment arti­sanale et agri­cole, peu cen­tral­isée con­nais­sant des États faible­ment struc­turés et de forme libérale mal­gré leurs excès, il était logique, sem­ble-t-il, pour les théoriciens anar­chistes du XIXe siè­cle, comme pour les ter­ror­istes et autres activistes de la pro­pa­gande par le fait, que la tran­si­tion de la société actuelle vers une société lib­er­taire au moyen d’un coup de main insur­rec­tion­nel puisse s’opérer et réus­sir. La vio­lence néces­saire­ment employée en ce cas con­tre une par­tie de l’humanité était excusée au nom de la néces­sité et de l’efficacité. Les doc­trines insur­rec­tion­nelles étaient d’ailleurs à peu près seules prônées à l’époque dans tout le mou­ve­ment ouvri­er et social­iste, et pour Bak­ou­nine comme pour Kropotkine, l’anarchisme ne représen­tait qu’un courant « d’extrême gauche » du social­isme scientifique.

Aujourd’hui, devant le gigan­tisme des forces répres­sives, la mise en con­di­tion psy­chologique des mass­es et des indi­vidus par la radio, la presse, la télévi­sion, la super­central­i­sa­tion des États, et la con­cen­tra­tion de l’industrie, le prob­lème est non seule­ment à notre avis plus com­plexe, mais qua­si­ment insol­u­ble par la vio­lence. D’autre part, l’évolution des notions de respect, d’égalité et de droit répan­dues dans les « mass­es » ont amené la nais­sance d’idées nou­velles de lutte plus con­formes sem­ble-t-il aux fins pro­posées. L’anarchisme réni­tent ou non vio­lent peut, croyons-nous, venir aujourd’hui rem­plac­er avan­tageuse­ment le tra­di­tion­nel anar­chisme insur­rec­tion­nel, voué qu’est celui-ci à une dis­pari­tion rapi­de et inex­orable due au manque de com­bat­tants réels et con­va­in­cus et à l’impossibilité actuelle­ment démon­trée d’une trans­for­ma­tion sociale régionale et lim­itée géo­graphique­ment, seule envis­age­able dans le cas d’un coup de main insur­rec­tion­nel. D’autre part, et ceci est encore beau­coup plus impor­tant, de par les dévi­a­tions qui ris­queraient de se faire jour vu le manque de con­for­mité évi­dent entre les moyens employés et les fins proposées.

Leval

Dans un récent essai, Élé­ments d’éthique mod­erne (Paris, 1961), Gas­ton Lev­al, ani­ma­teur de la revue et du groupe l’Humanisme lib­er­taire, expose ain­si le prob­lème dans toute son incohérence :

« Dans la diver­sité des ten­dances et des formes qui s’affrontent à notre époque, et qui, au fond, se sont tou­jours affron­tées, le suc­cès sem­ble pour un trop grand nom­bre jus­ti­fi­er le mépris des normes morales qui gênent l’action. Or ce mépris fait que le suc­cès est obtenu aux dépens non seule­ment de la souf­france des hommes, mais de la jus­tice et de la vérité. Et ceux qui affir­ment que seuls impor­tent les résul­tats obtenus ne com­pren­nent pas que lorsque le bilan est posi­tif, par la néga­tion de la droi­ture, de la loy­auté, de l’honnêteté, des caus­es ou des semences de maux nou­veaux ont été engen­drées et que, tôt ou tard, le pas­sif l’emportera. »

Con­traire­ment d’ailleurs à un mode de pen­sée tou­jours très répan­du, anar­chisme n’est pas syn­onyme de vio­lence, et de nom­breux anar­chistes se sont élevés dans le passé, qui, bien que con­statant l’engouement de nom­breux mil­i­tants pour cette méth­ode, ne se sont pas moins pronon­cés con­tre sa général­i­sa­tion dans la lutte pour la trans­for­ma­tion sociale.

Armand

C’est le cas notam­ment de E. Armand, ani­ma­teur des revues anar­chistes indi­vid­u­al­istes : l’En Dehors et l’Unique, dont on lira ci-dessous cet extrait significatif :

« Je le demande encore, quelle fatal­ité a donc décrété que la vio­lence, la haine ou la vengeance fussent l’unique tac­tique à employ­er pour amen­er l’avènement d’une société lib­er­taire où les hommes pen­sant par eux-mêmes, l’expérimentation sociale, morale, philosophique serait ren­due pos­si­ble ; une société, en un mot, où l’on ne con­naî­trait ni exploita­tion de l’homme par l’homme, ni autorité de l’homme sur l’homme ? La vio­lence organ­isée a fait jusqu’ici que les hommes subis­sent l’autorité d’autrui. Le nom­bre gran­dis­sant de men­tal­ités lib­er­taires, l’éducation des indi­vidus, la révolte con­sciente et non vio­lente (c’est-à-dire sans haine, bru­tal­ité ou effu­sion de sang inutiles) con­tre tout ce qui tend à per­pétuer ce régime autori­taire et exploiteur, la pro­pa­gande par l’exemple, les actes d’initiatives col­lec­tifs en matière économique finiront par détru­ire l’édifice social érigé par l’autorité et la vio­lence […]. Je pro­fesse une con­vic­tion pro­fonde dans le tri­om­phe final de la lib­erté, dans la con­science indi­vidu­elle, de l’impartialité, de l’amour, de la libre entente entre les hommes, sur l’autorité, l’inconscience col­lec­tive, la haine, la vio­lence, le men­songe et les exploita­tions de toutes sortes. »

Anarchisme rénitent : Thoreau

Hen­ry David Thore­au, écrivain améri­cain du XIXe siè­cle, a ouvert le chemin de la non-vio­lence sociale par la désobéis­sance civile.

Celle-ci peut être définie, selon Thore­au, comme la vio­la­tion paci­fique et délibérée de cer­taines lois, décrets, règle­ments, ordon­nances de police ou de l’armée, etc. Il s’agit habituelle­ment de lois que l’on con­sid­ère comme immorales en elles-mêmes, injustes ou tyran­niques. Par­fois, cepen­dant, des lois ayant surtout un car­ac­tère de régle­men­ta­tion, ou « neu­tres », peu­vent être enfreintes pour sym­bol­is­er l’opposition à des pra­tiques du gou­verne­ment sur un plan plus général. La désobéis­sance civile peut être pra­tiquée indi­vidu­elle­ment, par petits groupes ou par des mul­ti­tudes d’hommes.

Il écrit lui-même : « Les raisons de la désobéis­sance civile sont var­iées. Elle peut être pra­tiquée à con­trecœur par des per­son­nes qui ne désirent pas trou­bler l’ordre établi, mais désirent seule­ment rester fidèles à leurs con­vic­tions. Elle peut être entre­prise dans le but lim­ité de chang­er une poli­tique ou un règle­ment que l’on con­sid­ère injuste. Elle peut aus­si être employée en même temps que d’autres actions non vio­lentes, dans les temps de trou­bles et d’agitation poli­tique, comme un sub­sti­tut de la révo­lu­tion vio­lente, avec comme objec­tif de min­er, paral­yser et dés­in­té­gr­er un régime que l’on con­sid­ère comme injuste et tyrannique. »

Il cite encore cet exem­ple pratique :

« Je n’ai jamais refusé de pay­er la taxe des routes, car je suis aus­si désireux d’être un bon voisin que d’être un mau­vais sujet (citoyen) et pour ce qui est d’aider les écoles, je fais ma part pour édu­quer mes cama­rades de la cam­pagne. Ce n’est pas à cause d’un arti­cle par­ti­c­uli­er de ma feuille d’impôts que je refuse de pay­er. Je désire sim­ple­ment refuser allégeance à l’État, m’en retir­er et rester effec­tive­ment séparé de lui. Je ne me soucie pas de suiv­re à la trace la course de mon dol­lar, si tant est que je le puisse faire, jusqu’au moment où il achète un homme ou un fusil pour tuer quelqu’un – le dol­lar n’y est pour rien – mais je prends intérêt à suiv­re les effets de mon obéis­sance civile. »

Tucker

Ben­jamin Tuck­er est un anar­chiste indi­vid­u­al­iste améri­cain de la fin du XIXe siè­cle, peu con­nu en France, où son œuvre a néan­moins été vul­gar­isée par E. Armand. Son influ­ence sur l’anarchisme améri­cain a été prépondérante. Il définit ain­si l’action anar­chiste :

« L’abolition de l’État ne peut être que le résul­tat d’une révo­lu­tion sociale, mais la révo­lu­tion sociale doit se faire par l’opposition d’une résis­tance pas­sive à l’autorité. La résis­tance pas­sive est l’arme la plus puis­sante que l’homme ait jamais maniée dans la lutte con­tre la tyran­nie. Elle est la seule résis­tance qui ait des chances de suc­cès dans notre société à base de sub­or­di­na­tion mil­i­taire et bureaucratique… »

« Dès qu’un nom­bre imposant d’hommes décidés et dont l’incarcération paraî­trait risquée fer­merait tran­quille­ment sa porte au nez du per­cep­teur des impôts, comme au nez de l’agent du pro­prié­taire qui lui réclame le loy­er ou le fer­mage ; dès qu’il ferait en out­re cir­culer, en dépit des lois, sa pro­pre mon­naie, sup­p­ri­mant ain­si l’intérêt dû au cap­i­tal­iste, le gou­verne­ment, avec tous les priv­ilèges qu’il incar­ne et tous les monopoles qu’il engen­dre, serait bien­tôt anéanti. »

La parole et la presse sont les seuls moyens effi­caces de pro­pa­gande selon Tuck­er, il n’accepte à la rigueur la vio­lence que dans le but d’assurer la lib­erté de parole et de presse. Cepen­dant, « même dans ce cas, il ne faut user de la vio­lence qu’à la dernière extrémité. Il en est de même pour l’usage de la vio­lence dans la pro­pa­gande pour le pro­grès social. Quiconque la pre­scrit sans dis­cerne­ment est un char­la­tan. C’est pourquoi il ne faut employ­er la vio­lence con­tre les représen­tants de l’autorité que si ceux-ci ont ren­du impos­si­ble toute agi­ta­tion paci­fique. L’effusion du sang est un mal en elle-même ; cepen­dant son emploi est jus­ti­fié si tout agi­ta­tion loyale et ouverte nous est ren­due impos­si­ble. La résis­tance pas­sive, la grève paci­fique, le refus du paiement de l’impôt, le refus du ser­vice mil­i­taire, le mépris opiniâtre de toute loi et de toute som­ma­tion du pou­voir, tels sont nos moyens de propagande. »

Tuck­er se dif­féren­cie donc des anar­chistes insur­rec­tion­nels par son emploi fac­ul­tatif, et en dernier recours, de la riposte vio­lente dans des cas essen­tiels de légitime défense indi­vidu­elle ; et non comme une solu­tion du prob­lème social. Comme Thore­au, il oppose à l’insurrection vio­lente la prise de con­science indi­vidu­elle, la résis­tance active et la non-coopération.

Anarchisme chrétien et communiste : Tolstoï

Tol­stoï peut être con­sid­éré comme le représen­tant typ­ique de l’anarchiste chré­tien non vio­lent. À l’encontre de Tuck­er, il se réclame du com­mu­nisme, com­mu­nisme d’un type spé­cial d’ailleurs, prim­i­tif et évangélique. En dehors de ses attaques vir­u­lentes con­tre l’État et les reli­gions offi­cielles, il expose ain­si sa doc­trine et sa méth­ode : la non-résis­tance.

« La non-résis­tance au mal par la vio­lence, cela veut dire réelle­ment que l’interaction mutuelle des êtres rationnels les uns sur les autres ne doit pas con­sis­ter en vio­lence – seule­ment admis­si­ble pour les êtres inférieurs privés de rai­son – mais en per­sua­sion rationnelle. Par suite, que c’est vers la sub­sti­tu­tion de la per­sua­sion rationnelle à la coerci­tion que doivent ten­dre tous les efforts de ceux qui souhait­ent l’avènement du bien-être du genre humain.

« Ne résiste pas au méchant veut dire : ne résiste jamais, c’est-à-dire n’oppose jamais la vio­lence à la vio­lence, autrement dit, ne com­met jamais rien qui soit con­traire à l’amour. L’exercice de la non-vio­lence n’est pas une école de résig­na­tion à l’usage des seuls opprimés ; et mon enseigne­ment est des­tiné moins aux esclaves qu’à leurs maîtres. »

Jean Jau­rès définit ain­si la révo­lu­tion selon Léon Tol­stoï :

« Eh bien moi, dit celui-ci, je veux deman­der aux hommes, par-dessus les lois, par-dessus les sac­er­do­ces, d’être des hommes de l’évangile et je ne leur dit pas : soumet­tez-vous, je ne leur dit pas non plus, révoltez-vous par la force, je veux qu’ils obti­en­nent et qu’ils imposent la paix par des moyens de paix, et je ne veux pas que les hum­bles écrasés versent le sang des puis­sants ; je veux qu’ils se bor­nent à refuser l’obéissance aux pou­voirs injustes et, le jour où, sans vio­lences, sans copi­er la sauvagerie des révo­lu­tions trag­iques à la mode occi­den­tale, les mil­lions de pau­vres refuseront leur cœur et leurs bras à l’œuvre d’injustice, de guerre et de meurtre, ce jour-là, les vieilles autorités de men­songe et d’oppression se dis­soudront d’elles-mêmes ; voilà à quelle doc­trine, voilà à quel anar­chisme, à la fois tra­di­tion­nel et révo­lu­tion­naire, Tol­stoï a abouti. »

Han Ryner et la violence révolutionnaire

Adver­saire a pri­ori de la vio­lence, Han Ryn­er con­damne égale­ment guerre inter­na­tionale et guerre sociale. En ce qui con­cerne cette dernière, on trou­ve peu de chose dans son œuvre, suff­isam­ment cepen­dant pour en par­ler. D’abord ceci : le sage est-il révolutionnaire ?

« L’expérience prou­ve au sage que les révo­lu­tions n’ont jamais de résul­tats durables. La rai­son lui dit que le men­songe ne se réfute pas par le men­songe et que la vio­lence ne se détru­it pas par la violence. »

« On peut pré­par­er et avancer l’avènement de la société future. On peut tra­vailler à un avenir d’égalité et de lib­erté ! On peut aider les hommes à sen­tir la folie de tout gou­verne­ment, les entraîn­er à détru­ire l’État, l’infâme mon­stre arti­fi­ciel que Tol­stoï appelle si juste­ment : la vio­lence organisée. »

« Par la vio­lence sans doute ? Par la vio­lence qui tri­om­pherait de l’ancienne en s’organisant mieux ? Sais-tu le vrai nom des révo­lu­tion­naires, mon fils ? Ils s’appellent tous Sisyphe. »

« La révo­lu­tion est une guerre. Elle met néces­saire­ment à la tête des affaires les hommes de haine, non les hommes de paix ; ceux qui savent com­bat­tre, organ­is­er, domin­er, non ceux qui savent aimer et veu­lent être aimés. »

« Toute révo­lu­tion développe les instincts de lutte ou de vio­lence. Elle crée un Cromwell ou un Bona­parte. Après cet homme qui tend et use toutes les éner­gies, un lâche besoin de repos laisse retomber aux mains des maîtres anciens les révo­lu­tion­naires amor­tis. Révo­lu­tion, empire, restau­ra­tion, le cycle fatal recom­mence tou­jours, tou­jours aus­si douloureux, tou­jours aus­si bru­tal pour tout indi­vidu, aus­si meur­tri­er pour l’être indépen­dant qui ne veut ni obéir, ni commander. »

Mais qu’on ne croie pas que Han Ryn­er dis­crédite les moyens révo­lu­tion­naires vio­lents pour lui oppos­er d’autres moyens tels, par exem­ple, ceux qu’un apos­to­lat de la douceur pour­suivi sous le cou­vert d’une idée religieuse peut met­tre en œuvre, en se don­nant pour objet, sincère­ment ou hyp­ocrite­ment, une trans­for­ma­tion paci­fique du monde. Selon lui, ils sont aus­si dan­gereux, car pour n’être pas vio­lents, ils n’en ser­vent pas moins la vio­lence. Les reli­gions ont tou­jours émis, en effet, une pré­ten­tion à la paci­fi­ca­tion du monde, mais out­re qu’elles ont con­sti­tué, pris­es glob­ale­ment, un des plus grands fac­teurs de dis­corde et de guerre, cha­cune d’elles con­sid­érée par­ti­c­ulière­ment n’a instau­ré la paix sociale, dans la mesure où elle y a réus­si que par la résig­na­tion à l’injustice – insti­tu­tion divine s’il y avait un Dieu –, par le sac­ri­fice du faible à l’intérêt du fort.

« En cette matière de guerre sociale, comme dans la vio­lence indi­vidu­elle et la guerre inter­na­tionale, nous retrou­vons son con­seil d’abstention. Ses solu­tions sont tou­jours aso­ciales. Con­nais-toi toi-même et ignore le monde. »

« La société de demain, si les indi­vidus ne sont pas rénovés, ne vau­dra pas mieux que celle d’aujourd’hui, qui ne vaut pas mieux que celle d’hier. »

« Que l’individu com­mence par se révo­lu­tion­ner lui-même et la société se trans­formera automa­tique­ment. Ain­si, l’individualiste stoïcien
reste pur de la vio­lence révo­lu­tion­naire comme des autres violences. »
(Manuel Devaldès.)

De Ligt

Avec Thore­au, Tuck­er, Tol­stoï, Han Ryn­er, l’anarchisme changeait de vis­age, un homme devait bien­tôt arriv­er et définir à par­tir de ses devanciers une méth­ode nou­velle et orig­i­nale de lutte, la révo­lu­tion non vio­lente, spé­ciale­ment adap­tée au but pour­suivi ! Barthéle­my de Ligt, anar­chiste et anti­mil­i­tariste hol­landais, auteur du livre Pour vain­cre sans vio­lence, dans lequel il expose ses méth­odes et raisons de lutte. Suiv­ons-le donc à tra­vers ces quelques extraits les plus sig­ni­fi­cat­ifs de son œuvre :

« Pour la bour­geoisie, essen­tielle­ment par­a­sitaire, l’emploi de la vio­lence est chose nor­male. Par con­tre, les anar­chistes veu­lent abolir toute forme de par­a­sitisme, d’exploitation et d’oppression, en lut­tant pour un monde d’où toute vio­lence bru­tale serait ban­nie. C’est pourquoi dès que les moyens sécu­laires sont employés par eux, une con­tra­dic­tion fla­grante appa­raît entre de tels moyens et le but à attein­dre… C’est une loi inévitable que tout moyen a son pro­pre but imma­nent, découlant de la fonc­tion pour laque­lle il a été créé, et qu’il peut seule­ment se sub­or­don­ner à d’autres buts plus élevés, pour autant que ceux-ci s’accordent avec son but essen­tiel, pour ain­si dire inné. »

« D’autre part, tout but sug­gère ses pro­pres moyens. Celui qui nég­lige cette loi subit inévitable­ment la dic­tature des moyens. Car si cer­tains moyens por­tent en eux une des­ti­na­tion à con­tre­sens du but pour­suivi, plus l’homme les emploie, plus il est amené à dévi­er de l’objet pour­suivi, et plus il est fatale­ment déter­miné par ces moyens dans son action. »

« De nos jours, beau­coup de révo­lu­tion­naires com­men­cent à saisir tout cela. Pour­tant ils hési­tent à bris­er avec les méth­odes tra­di­tion­nelles de vio­lence. Et pourquoi ? En pre­mier lieu, par une fausse honte de leurs sen­ti­ments moraux, car la moral­ité est de nos jours hors de mode. »

Révolution non violente

« La ques­tion essen­tielle qui doit être résolue par la révo­lu­tion sociale est l’organisation du tra­vail par lui-même… Les mass­es tra­vailleuses, ouvri­ers aus­si bien qu’intellectuels, n’arriveront à attein­dre ce but que dans la mesure où elle auront su établir un juste rap­port entre les méth­odes de la coopéra­tion et celles de la non-coopéra­tion ; il faut qu’elles refusent de faire tout tra­vail nuis­i­ble à l’humanité, et indigne de l’homme, qu’elles refusent de se courber devant n’importe quel patron ou maître que ce soit, fût-ce l’État soi-dis­ant révo­lu­tion­naire, pour s’unir sol­idaire­ment dans un seul et unique sys­tème de libre pro­duc­tion. Il se peut que dans leur effort pour attein­dre ce but, les mass­es révo­lu­tion­naires soient amenées à retomber plus ou moins dans la vio­lence. Mais celle-ci ne peut jamais être qu’un phénomène acci­den­tel… et un signe de faib­lesse et non pas de force. Plus les mass­es révo­lu­tion­naires seront aptes à accom­plir leur tâche his­torique, moins elles emploieront la vio­lence. L’essentiel est en tout cas qu’elles diri­gent dès main­tenant et délibéré­ment toute leur tac­tique révo­lu­tion­naire vers la lutte non violente. »

« C’est pourquoi nous faisons appel à tous ceux qui veu­lent libér­er l’univers du cap­i­tal­isme, de l’impérialisme et du mil­i­tarisme, afin qu’ils se libèrent avant tout eux-mêmes des préjugés de vio­lence bour­geois féo­daux et bar­bares, com­plète­ment périmés, dont la plu­part des hommes sont encore pos­sédés. De même que c’est le sort fatal de tout pou­voir poli­tique ou social, même s’il s’exerce au nom de la révo­lu­tion, de ne plus pou­voir se libér­er de la vio­lence hor­i­zon­tale et ver­ti­cale, c’est la tâche de la révo­lu­tion sociale de dépass­er cette vio­lence et de s’en affranchir. Si les mass­es pop­u­laires s’élèvent réelle­ment, elles sub­stitueront aux vio­lences de l’État la lib­erté que représente le gou­verne­ment de soi-même. »

« La croy­ance tra­di­tion­nelle dans la vio­lence hor­i­zon­tale et ver­ti­cale n’est qu’une forme de servi­tude morale vis-à-vis de la noblesse, du clergé et de la bour­geoisie. Ce n’est qu’une forme de mes­sian­isme aveu­gle et bar­bare. C’est un foi­son­nement du passé dans le présent, à tel point qu’il met en dan­ger l’avenir. Celui qui ne se libère pas de cet héritage fatal est con­damné à le mêler tou­jours davan­tage à la révo­lu­tion qui en est, par là même, cor­rompue, car si la révo­lu­tion offre une véri­ta­ble valeur, c’est qu’elle s’est affranchie de toute bar­barie pour se baser sur les principes essen­tiels : la sol­i­dar­ité et la coopéra­tion universelles. »

« Les adeptes de cette tac­tique nou­velle ne doivent pas se tenir à l’écart du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire en général. Ils ont à y par­ticiper con­tin­uelle­ment et partout, de la manière dont leurs con­cep­tions le leur per­me­t­tent, en for­mant des avant-gardes inébran­lables. Dans dif­férents domaines, d’ailleurs, il leur est pos­si­ble de col­la­bor­er avec les révo­lu­tion­naires par­ti­sans de l’action vio­lente tra­di­tion­nelle, par exem­ple, sous cer­taines con­di­tions, dans les mou­ve­ments de masse, con­tre le fas­cisme, le colo­nial­isme et la guerre. S’il y a des con­flits armés entre les pou­voirs réac­tion­naires et les mass­es en révolte, les ten­ants de l’action révo­lu­tion­naire non vio­lente sont tou­jours du côté des révoltés, même quand ceux-ci ont recours à la violence. »

« Dans le grand mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, ils suiv­ent leur pro­pre tac­tique, s’efforçant d’en démon­tr­er l’efficacité au point de vue moral et pra­tique. Si, par con­tre, on veut les forcer, même au nom de la révo­lu­tion, à employ­er des méth­odes qu’ils con­damnent, ils s’y refusent net­te­ment, puisque obéir ne serait en l’occurrence que trahir leur pro­pre mis­sion révo­lu­tion­naire. Dans de telles cir­con­stances, ils con­stituent pour ain­si dire la con­science de la révo­lu­tion, con­science à laque­lle on ne peut impos­er silence et qui s’affirme envers et con­tre tout. »

Conclusion

Arrivés au terme de cette étude, il nous sem­ble pos­si­ble de dégager plusieurs con­stata­tions, dont la dis­pari­tion pro­gres­sive mais con­stante des méth­odes vio­lentes comme panacée.

On peut remar­quer à la lec­ture du chapitre « Doc­trines », en par­ti­c­uli­er, qu’à son orig­ine l’anarchisme des Proud­hon et des God­win n’était pas vio­lent, suiv­ant en cela d’ailleurs les doc­trines social­istes de l’époque.

Chez Proud­hon, l’appel à la rai­son est con­tin­uel, son mes­sage s’adresse sou­vent plus aux ten­ants de l’ordre et de la richesse, aux bour­geois, aux gou­ver­nants, qu’aux social­istes révo­lu­tion­naires de son temps. God­win, quant à lui, se con­tente d’un sim­ple exposé de doctrines.

La vio­lence ne devait être érigée en principe absolu que quelques années plus tard, par la Pre­mière Inter­na­tionale et notam­ment par les sec­tions anti­au­to­ri­aires ani­mées par Bak­ou­nine et ses amis jurassiens.

Bien que jus­ti­fiée par ses ten­ants et prônée avec fougue par eux, elle fut surtout déter­minée par les con­di­tions sociales et poli­tiques du moment : recrude­s­cence de la réac­tion bour­geoise et cap­i­tal­iste face aux aspi­ra­tions égal­i­taires des mass­es ouvrières, insur­rec­tion parisi­enne, etc.

Le peu de résul­tats obtenus et les abus inhérents à une méth­ode aus­si restric­tive et destruc­trice – et ce en con­tra­dic­tion fon­da­men­tale avec l’idéal anar­chiste de lib­erté, de jus­tice et de non-vio­lence – amenèrent très vite les plus évolués des anar­chistes de la fin du XIXe siè­cle : les Kropotkine, Reclus et leurs suc­cesseurs, à révis­er cette notion erronée et à remet­tre en valeur les autres moyens d’action tou­jours val­ables, moins destruc­teurs et plus facile­ment accept­a­bles par le plus grand nom­bre, dans le cas d’une lutte com­mune avec les anar­chistes paci­fistes – tuck­ériens, tol­stoïens – et autres réfor­ma­teurs soci­aux – social­istes, marx­istes, syn­di­cal­istes – opposés à l’emploi exclusif et sys­té­ma­tique de la violence.

C’est de cette époque que date l’entrée mas­sive des mil­i­tants anar­chistes dans le mou­ve­ment syn­di­cal, et c’est ce qui déter­mi­na leur pos­si­bil­ité d’y tra­vailler con­join­te­ment avec les autres courants adhérents, qu’ils soient réformistes ou révolutionnaires.

C’est aus­si et surtout ce qui per­mit la renais­sance du mou­ve­ment anar­chiste, devenu squelet­tique de par son isole­ment, et lui don­na l’audience con­sid­érable qu’il acquit au début du XXe siècle,.

Débar­rassé de la dan­gereuse hypothèque que représen­tait pour lui l’emploi de la vio­lence sys­té­ma­tique, l’anarchisme obtint droit de cité et atti­ra alors à lui une pléi­ade de penseurs, artistes, etc., enrichissant son poten­tiel intel­lectuel et humain et, par-là, l’étude et la mise en pra­tique de méth­odes plus sou­ples et plus logiques, pour en arriv­er hier à la non-vio­lence défen­sive de Tuck­er ou de Tol­stoï, plus tard aux mag­nifiques travaux de Barthéle­my de Ligt, aujourd’hui à ceux d’une par­tie impor­tante du mou­ve­ment anar­chiste anglais appar­tenant notam­ment au Comité des Cent et à l’Internationale des Résis­tants à la Guerre, en Bel­gique, en Suisse et en France aux groupes d’études ani­ma­teurs des revues Pen­sée et Action et Anar­chisme et Non-Vio­lence, en Alle­magne au Groupe d’action directe non violente.

S’il est incon­testable par ailleurs que ce nou­v­el état de pen­sée et d’action ne représente somme toute qu’un courant restreint au milieu du mou­ve­ment tra­di­tion­nel, il sem­ble néan­moins qu’il soit le seul, au stade de la recherche et de l’application, à pou­voir pré­ten­dre à une adap­ta­tion à l’état d’esprit de notre société et à une prise de posi­tion orig­i­nale et non conformiste.

En refu­sant de jouer le jeu de la vio­lence gou­verne­men­tale en par­ti­c­uli­er, en dis­so­ciant l’insurrection vio­lente de la révo­lu­tion, en affir­mant la pri­or­ité de la révo­lu­tion indi­vidu­elle sur les révo­lu­tions poli­tiques et sociales, l’anarchisme non vio­lent affirme sa pré­ten­tion à une révi­sion néces­saire des méth­odes tra­di­tion­nelles par trop entachées de con­tra­dic­tions à l’égard des fins proposées.

Lucien Gre­laud

Bibliographie sommaire pouvant servir à compléter cette étude

Ouvrages d’ensemble

  • Eltzbach­er, l’Anarchisme, Gia­rd édit.
  • Jean Maitron, His­toire du Mou­ve­ment anar­chiste en France de 1880 à 1914, Société uni­ver­si­taire d’éditions et de librairie.
  • Daniel Guérin, Ni Dieu ni maître (antholo­gie his­torique du mou­ve­ment anar­chiste), Édi­tions de Delphes.
  • E. Armand, E. Armand, sa vie, sa pen­sée, son œuvre, par les amis d’E. Armand, La Ruche ouvrière édit. (10, rue de Mont­moren­cy, Paris 3e).

Œuvres divers­es.

  • M. Bak­ou­nine, Œuvres com­plètes, Stock édit.

    En cours de réim­pres­sion par l’Institut inter­na­tion­al d’histoire sociale d’Amsterdam.

  • P. Kropotkine, Œuvres divers­es, Stock édit.
  • Brochure l’Anarchisme (tra­duc­tion de l’article « Anar­chism » de l’Encyclopedia Bri­tan­ni­ca, Lon­dres, 1958), Noir & Rouge édit. (Lagant, BP 113, Paris 18e).
  • Brochure Kropotkine, par Camil­lo Berneri, Noir & Rouge édit.
  • G. Lev­al, Élé­ments d’éthique mod­erne, La Ruche Ouvrière édit.
  • B. de Ligt, Pour vain­cre sans vio­lence, Édi­tions Pen­sée et Action (Hem Day, BP 4, Brux­elles 29). La Paix créa­trice, M. Riv­ière édit.
  • P.-J. Proud­hon, Œuvres com­plètes, Mar­cel Riv­ière, édit.
  • Han Ryn­er, Œuvres divers­es, Aux Amis de Han Ryn­er (3, allée du Château, 93-Pavillons-sous-Bois).
  • M. Devaldès, Han Ryn­er et le prob­lème de la vio­lence.
  • Élisée Reclus, l’Évo­lu­tion, la Révo­lu­tion et l’Idéal anar­chique, Stock édit.
  • Stirn­er, l’Unique et sa pro­priété, J.-J. Pau­vert édit.
  • L. Tol­stoï, Œuvres divers­es, Stock édit.
  • Paul Ghio, l’Anarchisme aux États-Unis (B. Tuck­er), A. Col­in édit.

Péri­odiques divers con­cer­nant cer­tains auteurs.

  • P. Kropotkine, les Temps nou­veaux, la Révolte, le Révolté.
  • E. Armand, l’En dehors, l’Unique.
  • Malat­es­ta, le Réveil de Genève, col­lec­tion 1941–1946.

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