La Presse Anarchiste

Une analyse de la situation

Ban the bomb ! Oui, mais…

Au rassem­ble­ment de Sceaux (avril 1964), il y avait plus de 100 000 man­i­fes­tants. Les march­es de la paix, en France, en 1965, ont groupé cha­cune en moyenne 300 per­son­nes (1 000 au max­i­mum) ! En dehors de con­sid­éra­tions intel­lectuelles, aurait-on une prise réelle sur le prob­lème atomique ?

L’actualité atom­ique, après Mar­coule, Pier­re­lat­te et Cie, en est à la haute Provence. Essayons de voir ce qu’il en est, et si l’on peut en tir­er un enseigne­ment. Il s’agira donc de faire l’analyse d’une sit­u­a­tion don­née : con­nais­sance des faits d’une part, analyse cri­tique d’autre part, l’étude cédant par­fois le pas à la recherche.

Le plateau d’Albion est sis en haute Provence, à cheval sur les départe­ments du Vau­cluse, des Bass­es-Alpes et de la Drôme, à l’intérieur d’un tri­an­gle joignant Apt, Sis­teron et Buis-les-Baron­nies. C’est là que le gou­verne­ment français a décidé d’établir une base de fusées nucléaires.

Situation

Il s’agit d’un plateau cal­caire (situé en moyenne à 800 m d’altitude) parsemé d’avens : pour cer­tains, il s’agit là d’un avan­tage pour la con­struc­tion de silos, tan­dis que d’autres s’aventurent à par­ler de fri­abil­ité de la roche.

Du point de vue de la mise en valeur agri­cole du plateau, les ressources prin­ci­pales provi­en­nent de l’élevage (mou­tons, chèvres, pro­duits laitiers), de la cul­ture des céréales et de la lavande. En fait, l’avenir dépend du regroupe­ment des ter­res, trou­peaux et moyens d’exploitation, dans un but de rentabil­ité. Or cette solu­tion coopéra­tive se heurte aux expro­pri­a­tions nécessaires.

D’autre part, un prob­lème vital du plateau est l’eau qui manque l’été. Lorsque le per­son­nel sera instal­lé, la ques­tion n’en sera que plus dif­fi­cile à résoudre.

Au bas du plateau : Apt, sous-pré­fec­ture du Vau­cluse, petite ville de province (moins de 10 000 habi­tants), en pleine expan­sion urbaine (maire : ex-député UNR, et ami per­son­nel de M. Mess­mer, selon le Provençal) essen­tielle­ment com­merçante, d’un niveau de vie petit-bour­geois arrivé (com­merçant), dont l’industrie locale (con­fis­erie, ocres) note un cer­tain déclin. Selon cer­tains, le pro­jet offrirait bien des avan­tages à la ville, par l’accroissement de la population.

Enfin une dernière car­ac­téris­tique du lieu a été évo­quée au sujet de ce pro­jet. Bien des semi-per­son­nal­ités avan­cent la voca­tion touris­tique, cul­turelle de la région, faisant état de son cli­mat excep­tion­nel, de la beauté et du calme de cet arrière-pays de la Côte d’Azur. En effet, le tourisme et les rési­dences sec­ondaires étaient un apport de plus en plus impor­tant à la vie de la région. D’autant plus que, dans le cadre du IVe Plan, un décret en prévoy­ait le développe­ment touris­tique (parc foresti­er, tourisme de détente, cen­tres d’intérêt culturel).

Décisions

Le 15 avril 1965, M. Mess­mer se déplace secrète­ment dans la région d’Apt. Il vient « recon­naître une zone pos­si­ble de résis­tance intérieure pro­longée dans le cadre de la défense départe­men­tale du ter­ri­toire ». Des civils, sous pré­texte de relevés de cadas­tre, pénètrent dans les pro­priétés. À la suite de réac­tions de la pop­u­la­tion con­cernée, un arrêté est pris autorisant les « agents de l’administration mil­i­taire à pénétr­er dans les pro­priétés privées, com­mu­nales ou doma­niales, clos­es ou non clos­es, à l’exception des maisons d’habitation ; à y planter des mâts, jalons, piquets, bornes, repères ; à y franchir les murs et autres clô­tures, obsta­cles qui pour­raient entraver les opéra­tions ; à pra­ti­quer dans ces pro­priétés des sondages, éla­gages et abattages d’arbres, de haies et de clô­tures pour accom­plir les lev­ées de plans, tracés, niv­elle­ment et autres opéra­tions néces­saires à l’étude des pro­jets de défense nationale ».

C’est ain­si que se sont man­i­festées les pre­mières indi­ca­tions. Devaient suiv­re les apaise­ments offi­ciels. Puis ce fut le tour des certitudes :

« Nous por­tons désor­mais notre effort sur la deux­ième et la troisième généra­tion. Les fusées à tête nucléaire enfouies dans des silos enter­rés con­stitueront dès 1968 la sec­onde généra­tion. Elles sont définies et leurs essais com­menceront bien­tôt. Pour le déploiement de ces armes, nous avons choisi en haute Provence une zone mon­tag­neuse très peu habitée, où les travaux d’infrastructure sont entrepris. »

(Déc­la­ra­tion de M. Mess­mer à l’Assemblée nationale lors du vote acquis des crédits mil­i­taires, fin octo­bre 1965.)

Le Monde du 5 mai 1966 rap­porte la pub­li­ca­tion d’un décret (JO du 4 mai) déclarant d’utilité publique les travaux d’implantation de la base, les acqui­si­tions immo­bil­ières néces­saires à l’amélioration des réseaux routiers. Il ajoute : « Les travaux com­menceront en juin 1966, et cer­tains ter­rains devront être occupés par l’armée à cette date. Des propo­si­tions d’indemnisation seront adressées sous peu aux propriétaires. »

Les projets

Les jour­naux ont pub­lié les infor­ma­tions suiv­antes quant à la nature des pro­jets (Le Monde du 1er mars 1966 les repré­ci­sait à par­tir de la revue de l’armée de l’air : Forces aéri­ennes français­es) :

  • Sur le plateau d’Albion seront dis­séminés 25 silos pour les engins sol-sol. Le « sys­tème d’armes » recou­vri­rait 36 000 ha (sans les occu­per tous).
  • Un silo se com­pose d’un puits ver­ti­cal de lance­ment logé dans la roche. Dans la par­tie supérieure, le puits est com­plété par une salle d’équipements élec­tron­iques, ne néces­si­tant la présence d’aucun per­son­nel. Il est obturé par un cou­ver­cle de béton qui est pro­jeté hor­i­zon­tale­ment, juste avant le lance­ment du mis­sile, avec la rapid­ité d’une explo­sion. À l’extérieur, un trans­for­ma­teur élec­trique, un réseau de fils de fer bar­belés et un sys­tème de sur­veil­lance élec­tron­ique pour en inter­dire l’accès.
  • Un silo occupe 1 à 3 ha. Autour, une zone de 400 m de ray­on est frap­pée d’interdiction de con­stru­ire. L’emplacement des futurs silos est actuelle­ment indiqué par les pique­tages et autres repères – cer­tains se trou­veraient pas loin de la route. Les silos seront dis­tants les uns des autres de 3 à 5 km « de façon à éviter le risque qu’ils ne soient tous anéan­tis au même moment ou qu’un acci­dent sur­venu à un puits se réper­cute aux silos voisins ». (Le Monde du 13 octo­bre 1965.) Peut-être une infor­ma­tion à exploiter, car par ailleurs, on cherche à ras­sur­er, on s’imagine avec quelle sauce de paroles.
  • Les silos seront reliés, par groupes de 10 env­i­ron, à un poste de com­man­de­ment (un bâti­ment d’habitation extérieur, et, sous terre, une salle de con­trôle et de com­mande). Le poste de com­man­de­ment abrite le per­son­nel et les équipements qui véri­fient en per­ma­nence et à dis­tance, grâce à des câbles (ou autres procédés), l’état opéra­tionnel des engins.
  • Le PC général et les ser­vices com­muns (mess, loge­ments pour hommes en ser­vice) seront amé­nagés près de Saint-Chris­tol (vil­lage situé sur le plateau). « Le Pre­mier min­istre a promis que ces (bâti­ments) seraient con­stru­its dans le style provençal… Les hangars seront masqués par des arbres. » (Le Monde du 1er mars 1966.) Voilà com­ment on sait répon­dre aux seules reven­di­ca­tions de tourisme.
  • Un PC souter­rain du type de celui de Tav­erny pour­rait être instal­lé près de Rus­trel (au pied du plateau, près d’Apt).
  • Des routes stratégiques vont être tracées, tout le réseau remanié. On par­le de pistes pour héli­cop­tères, de ter­rain d’aviation.
  • L’effectif sera vraisem­blable­ment de 400 hommes en per­ma­nence, de 1000 à 2000 per­son­nes (mil­i­taires et ouvri­ers civils) employées dans la journée. La ville d’Apt héberg­era par­ti­c­ulière­ment les familles de tech­ni­ciens mil­i­taires, elle attend env­i­ron 3 000 per­son­nes. Elle recherche 75 loge­ments pour juil­let 1966 (pour des officiers du Génie, chargés des pre­miers travaux).
Le contexte

La région devient ain­si un véri­ta­ble « com­plexe opérationnel » :

  • Le plateau d’Albion se joint à Mar­coule, cen­tre de pro­duc­tion du plu­to­ni­um ; Pier­re­lat­te, usine de sépa­ra­tion iso­topique ; Cadarache, cen­tre d’études nucléaires où est expéri­men­té un pro­to­type de réac­teur pour sous-marin nucléaire ; Orange-Car­i­tat, base de Mirage IV ; entre autres.
  • Le pro­jet se situe égale­ment comme appar­tenant à la deux­ième phase d’organisation de la force de frappe. Voici ce qu’en dit Le Monde (13 octo­bre 1965) à ce sujet :

« Le plan d’armement français prévoit trois étapes dans l’organisation de la force de dissuasion :

«“La pre­mière généra­tion” est com­posée de 62 appareils Mirage IV‑A, qui por­tent une bombe A de 60 kilo­tonnes env­i­ron (3 à 4 fois la puis­sance d’Hiroshima), fab­riquée à l’aide de la matière fis­sile (plu­to­ni­um) fournie par les piles de Mar­coule. Cette force com­mence à être opéra­tionnelle et pour­rait dur­er, sous cette forme, jusqu’en 1971.

«“La deux­ième généra­tion” est con­sti­tuée par la fab­ri­ca­tion en série, vers 1968, de 50 à 100 mis­siles SSBS (sol-sol bal­is­tique stratégique) munis d’une ogive nucléaire dont l’explosif (de l’uranium « dopé » d’une puis­sance de 300 kilo­tonnes – soit 15 à 20 fois la puis­sance d’Hiroshima) sera fourni par l’usine de Pier­re­lat­te. D’une portée moyenne de 3 000 km, le SSBS serait con­sti­tué de deux étages à poudre du type P‑10 (10 tonnes de prop­er­gol). Ces engins demeureront opéra­tionnels au moins jusqu’en 1978.

«“La troisième généra­tion” est fondée sur la mise en ser­vice, entre 1969 et 1973, de trois sous-marins lance-engins, à propul­sion nucléaire, et jaugeant 8 500 tonnes cha­cun. Un sub­mersible pour­ra trans­porter 16 fusées MSBS (mer-sol bal­is­tique stratégique) équipées d’explosif H, d’une portée de 2 500 km. Ces sous-marins seraient opéra­tionnels jusqu’en 1985. »

Les réactions

On sera amené à dis­tinguer les réac­tions d’intellectuels, mou­ve­ments et autres, de celles de la pop­u­la­tion concernée.

Dans un tract, l’Association pour la sauve­g­arde de la haute Provence note : « Dans les mairies de la région “on” vient deman­der com­ment réag­it la pop­u­la­tion : pourquoi s’inquiéterait-on de l’opinion des habi­tants si tout était si sûr ?»

On con­naît, en effet, le fac­teur opin­ion publique et son rôle. Il con­vient donc égale­ment pour nous de le jauger.

Les pre­miers arti­cles de jour­naux par­lant de la ques­tion rap­por­tent que « l’ensemble est quelque peu inqui­et à l’idée de vivre à prox­im­ité d’un bar­il de poudre ». Est-ce la réal­ité ou une idée de journaliste ?

Puis une asso­ci­a­tion pour la Sauve­g­arde de la haute Provence s’est créée, patron­née par des intel­lectuels (citons par­mi les plus con­nus Hen­ri Bosco, René Char, Max Pol-Fouchet, Jean Giono, RP Lelong, Charles Vil­drac, etc.).

Sa tâche : pro­pa­gande sous divers­es formes, infor­ma­tion, etc. : « faire échec à ce dan­ger ». Des réu­nions sont organ­isées dans les villages.
Le con­seil munic­i­pal d’un vil­lage con­cerné, Lagarde d’Apt, dans une motion, se prononce con­tre le pro­jet, mais ter­mine : « En con­séquence, le con­seil souhaite que ce pro­jet soit recon­sid­éré et que cette implan­ta­tion mil­i­taire soit reportée en un autre lieu. »

Les offi­ciels de la région expri­ment « l’inquiétude des pop­u­la­tions » aux offi­ciels-plus-haut. Répons­es : apaise­ments, vis­ites, réu­nions pour calmer et bien envelop­per la chose.

D’ailleurs les argu­ments des inqui­ets sont surtout des « argu­ments de papi­er » : on invoque le tourisme, on affirme le manque de réal­isme du pro­jet dans ses con­cep­tions tech­niques, on met en avant les expro­pri­a­tions, on par­le, mais légère­ment encore, de cible atom­ique. Il se forme des syn­di­cats de « défense des expropriés ».

Les réu­nions d’information dans les vil­lages con­tin­u­ent, les arti­cles de jour­naux se mul­ti­plient. Tout con­verge main­tenant vers la pré­pa­ra­tion et la réal­i­sa­tion d’une man­i­fes­ta­tion le 14 novembre.

Cepen­dant, entre-temps, on pou­vait lire dans les jour­naux cer­taines inter­views révéla­tri­ces. Un chas­seur s’inquiète pour les grives. L’un dit : « Finie la tran­quil­lité !», mais l’autre, boulanger : « Pourvu que ça amène du monde !» Ils philosophent aus­si : « Pour le dan­ger, vous savez, s’il y a une guerre, les risques seront les mêmes partout. » « Si c’est pour un bien, ça va, si c’est pour un mal, qu’y faire ?» « Pour ou con­tre ? Je suis bien sûr con­tre, mais main­tenant c’est voté ! Il reste à défendre ses intérêts. » Car ce « stoï­cisme » suit tou­jours des con­sid­éra­tions intéressées générale­ment d’ordre commercial !

Après des con­tacts per­son­nels, je peux égale­ment ajouter les remar­ques suivantes :

  • Face aux « argu­ments de papi­er », il y a duplic­ité dans les réac­tions : que ce soient les paysans du plateau ou les com­merçants de la ville, par un cer­tain esprit de con­ser­va­tion, ils les acceptent, mais en fin de compte, il sem­ble que ça les fasse plutôt rire (au sens pro­pre du mot), car le pro­jet de base, avec l’arrivée de con­tin­gents humains, représente pour eux un renou­velle­ment d’intérêts.
  • Quant à l’argument péril atom­ique, il sem­blerait qu’il puisse accrocher davan­tage. Con­traire­ment à ce que l’on pour­rait croire, parce que présen­té sur le mode sen­ti­men­tal, cet argu­ment retient bien l’attention, mais ne l’arrête pas. Le dan­ger atom­ique prête moins à rire que les ques­tions de tourisme et autres, mais il ne fait pas le poids à côté de la recherche du fric. À mon avis, il pécherait par manque de sys­té­ma­ti­sa­tion, parce qu’il ne ren­tre pas dans un sys­tème de pen­sée et qu’il est énon­cé unique­ment sur le mode lyrique. Il y a, je le recon­nais, un côté arbi­traire et gra­tu­it dans ce que j’affirme, mais une étude mérit­erait d’être faite, s’appuyant sur des sondages d’opinion et sur les procédés sci­en­tifiques de con­nais­sance de l’opinion publique, pour con­naître le fin mot de la chose.

En résumé, d’une part, protes­ta­tions d’intellectuels ou de ceux qui se sen­tent nan­tis d’une cer­taine respon­s­abil­ité – mais, d’autre part, résig­na­tion, dés­in­téresse­ment de la pop­u­la­tion (ou plutôt recherche d’intérêts nouveaux).

La manifestation de Sault

Les réu­nions d’information débouchèrent sur la pré­pa­ra­tion publique (mais dans quelle mesure le pub­lic y par­tic­i­pa-t-il ?) d’une man­i­fes­ta­tion. Bien pré­parée, con­vo­quée à l’initiative de 21 organ­i­sa­tions paci­fistes (Mou­ve­ment de la Paix, MCAA, ACNV, etc.), syn­di­cales (CGT, SNI, FEN, etc.) ou poli­tiques de gauche (SFIO, PCF, etc.), autorisée, elle eut lieu le 14 novem­bre 1965.

Si, au début, l’argument dan­ger atom­ique était peu avancé, il le devint de plus en plus avec l’utilisation d’expressions comme « Provence cible atom­ique », avec une dénon­ci­a­tion de la force de frappe. C’est ain­si que dans le tract dis­tribué lors de la man­i­fes­ta­tion, on notait entre autres « nouveautés » :

« Nous nous opposons au pro­jet d’installation de base de fusées, quel que soit le lieu d’implantation. »

Cette man­i­fes­ta­tion bien organ­isée con­sis­tait dans sa pre­mière phase en car­a­vanes de voitures sur lesquelles étaient col­lées des affich­es tout à fait dans le style de cer­taines man­i­fes­ta­tions de syn­di­cats. Quelques points de départ des car­a­vanes prévus suiv­ant que les man­i­fes­tants prove­naient de telle ou telle région – horaires et ser­vice d’ordre prévus – deux pre­miers grands rassem­ble­ments : Apt et Car­pen­tras vers lesquels devaient con­verg­er toutes les car­a­vanes – puis, de là les car­a­vanes se diri­gent vers Sault, gros bourg sis au pied du mont Ven­toux. Là, par­quées dans le stade munic­i­pal, plusieurs mil­liers de per­son­nes se sont far­ci quelques dis­cours pronon­cés par les « per­son­nal­ités » du haut de leur tri­bune, avant d’«adopter une réso­lu­tion à l’unanimité » ; une gerbe était ensuite déposée au mon­u­ment com­mé­moratif de la Résistance !

Un exem­ple : M. Jules Moch, prési­dent nation­al du Comité con­tre la Force de frappe, ter­mi­na son allo­cu­tion par : « Si de Gaulle est bat­tu, c’est la fin de la force de frappe. Je vous demande donc de tir­er la leçon poli­tique de tout cela. Nous devons met­tre de Gaulle en échec le 5 décembre. »

Voilà enfin le vrai vis­age de cette man­i­fes­ta­tion : une occa­sion unique pour la pro­pa­gande élec­torale. Il est vrai que toute protes­ta­tion, toute dénon­ci­a­tion d’injustice s’inscrit générale­ment dans un cadre poli­tique, et la ques­tion de la force de frappe est loin d’y échap­per ; mais il y a la manière et l’intention.

D’autant plus que, après le 14 novem­bre, où sont passés tous les gueu­lards ? Qui a con­tin­ué à pro­test­er ? Les arti­cles de jour­naux jusqu’alors abon­dants, ont brusque­ment décru en nom­bre au point de n’être plus qu’occasionnels.

Une défec­tion générale suiv­ait donc cette ten­ta­tive de mise en con­di­tion d’une masse. Ce qui n’a fait que ren­forcer, d’une part sa résig­na­tion et, d’autre part la sen­sa­tion que le dan­ger atom­ique est une spécu­la­tion intel­lectuelle (et par con­séquent, qui les dépasse) et que ces intel­lectuels sont de fou­tus bavards.

Action civique non violente

Tan­dis que cette démis­sion s’avérait de plus en plus évi­dente, le groupe d’Action civique non vio­lente d’Avignon con­tac­ta l’Association pour la Sauve­g­arde de la haute Provence et le MCAA pour par­ticiper à une série de man­i­fes­ta­tions dès le début de décembre.

Chaque dimanche matin, env­i­ron 2 voitures devaient se ren­dre dans un ou deux vil­lages. Le but de ces man­i­fes­ta­tions de quelques per­son­nes avec « cha­sub­les » était d’«alerter les habi­tants et essay­er d’entrer en con­tact avec eux ». Il était égale­ment prévu plusieurs pos­si­bil­ités de man­i­fes­ta­tion silen­cieuse devant la sous-pré­fec­ture d’Apt.

Mal­heureuse­ment, bien des erreurs d’organisation devaient être commises.

Les con­tacts avec les per­son­nes intéressées par les man­i­fes­ta­tions n’étaient peut-être pas assez recher­chés et par­fois mal com­binés ; les con­signes, pas assez étudiées (il est vrai que lorsqu’il a été sug­géré de voir les con­signes vis-à-vis de la police, une per­son­ne se serait écriée, déclarant qu’elle ne voulait pas enten­dre par­ler de cela et avoir affaire à elle !). Pré­cisons égale­ment que toutes les organ­i­sa­tions par­tic­i­pantes à Sault ont été plusieurs fois con­tac­tées par let­tres, sans suc­cès – ce qui appuierait la con­clu­sion du chapitre précédent.

Une man­i­fes­ta­tion était prévue pour le dimanche 12 décem­bre à Apt. Mais, après avoir con­sulté les autorités, qui leur firent remar­quer que toute man­i­fes­ta­tion pen­dant la péri­ode élec­torale était rigoureuse­ment inter­dite, deux ou trois décidèrent pour les autres – pris au dépourvu – d’annuler la man­i­fes­ta­tion. De plus, tous les par­tic­i­pants éventuels n’ont pas été prévenus immé­di­ate­ment. Il y a là, à mon avis, non seule­ment une cer­taine incor­rec­tion, mais peut-être égale­ment une faib­lesse de con­vic­tion ou des incer­ti­tudes – je conçois d’ailleurs de moins en moins le fait d’avertir les autorités, car chaque fois que je l’ai vu faire, on reve­nait sur ses ini­tia­tives premières !

Puis cer­tains reçurent une note les aver­tis­sant que la man­i­fes­ta­tion annulée était reportée au lun­di 3 jan­vi­er 1966, jour de foire à Apt. Mais quelques jours avant, on pou­vait appren­dre que la foire était avancée au ven­dre­di. La man­i­fes­ta­tion eut lieu le lun­di ; il est vrai que le ven­dre­di se trou­vait être le jour où l’exposition itinérante « Péril atom­ique » était présen­tée à Apt (un pan­neau région­al était con­sacré à la base stratégique).

L’exposition, mal annon­cée, dura 8 jours dans un ciné­ma qui n’avait pignon que sur ruelle. Les 25 par­tic­i­pants à la man­i­fes­ta­tion cir­culèrent dans la ville, faisant des sta­tions devant la sous-pré­fec­ture et la mairie. Le lun­di étant un jour où les mag­a­sins sont par cou­tume presque tous fer­més, l’affluence n’était pas grande (si l’on excepte les quelques gen­darmes accom­pa­g­nant les man­i­fes­tants !). Un tract fut dis­tribué appelant notam­ment la pop­u­la­tion à s’unir aux man­i­fes­tants ; com­bi­en l’ont fait ? – je ne pose pas cette ques­tion pour iro­nis­er, mais pour rap­pel­er qu’on ne se préoc­cupe jamais assez de l’opinion courante.

Les pro­jets de man­i­fes­ta­tion du dimanche matin dans les vil­lages n’ont tou­jours pas abouti. Par con­tre, le groupe de l’ACNV d’Avignon a organ­isé des réu­nions de quarti­er dans cette ville : dis­cus­sions à domi­cile sur le prob­lème de la force de frappe entre 10 à 20 personnes.

Il a égale­ment organ­isé avec le MCAA une man­i­fes­ta­tion à Car­pen­tras le ven­dre­di 8 avril. Cette fois-ci la man­i­fes­ta­tion était sig­nalée aux autorités sans leur en deman­der l’autorisation, l’expérience d’Apt ayant porté con­seil. Ce jour-là, il y avait afflu­ence par­mi la pop­u­la­tion (jour de marché), mais beau­coup moins chez les man­i­fes­tants (infor­ma­tion insuff­isante et péri­ode de con­gés) : au nom­bre de 13, ils défilèrent et firent plusieurs sta­tions, pen­dant 2 heures. Le tract rap­pelait l’incident de Palo­marès, actu­al­ité effec­tive­ment exploitable. D’autres pro­jets, d’autres idées courent.

Il y a là de la part de quelques per­son­nes une heureuse ini­tia­tive, mais dont l’effet n’est mal­heureuse­ment pas à l’image de leur effort. Il me sem­ble que cela proviendrait d’un manque de sys­té­ma­ti­sa­tion de la ques­tion. On man­i­feste parce qu’on est sen­si­ble à la ques­tion. Mais du plan de la sen­si­bil­ité est-on passé au plan de l’étude ? A‑t-on appro­fon­di les buts des man­i­fes­ta­tions, les pos­si­bil­ités pra­tiques, etc. Ain­si une pre­mière ques­tion me vient à l’esprit :

Si ces man­i­fes­ta­tions sont néces­saires, sont-elles suff­isantes ? De sim­ples et seules man­i­fes­ta­tions de quelques per­son­nes arbo­rant sur des cha­sub­les des slo­gans n’aboutiront pra­tique­ment à rien. Il s’agit d’une sim­ple infor­ma­tion, d’un essai de sen­si­bil­i­sa­tion, et non d’une action, qui influe sur les déci­sions et les projets.

Posons le problème

J’ai par­lé de sys­té­ma­ti­sa­tion, et cette pre­mière ten­ta­tive se voudrait une base ou tout au plus une inci­ta­tion à des ten­ta­tives plus heureuses et plus fructueuses.

J’ai essayé de rap­porter ici l’ensemble des don­nées essen­tielles du prob­lème : sit­u­a­tion (à dif­férents points de vue) d’une part, et réac­tions divers­es d’autre part. Cet essai d’analyse cri­tique n’a de sens évidem­ment que si l’on en tire des con­clu­sions pos­i­tives. Mais je n’ai pas ici à dress­er un « plan de bataille », ten­ant compte de toutes ces don­nées. Je me bornerai à reporter les pre­mières con­clu­sions que j’en déduis.

Pragmatisme

On peut, en gros, con­sid­ér­er trois buts pra­tiques pour lesquels on manifeste :

  1. Met­tre en échec le pro­jet de base stratégique ;
  2. Sen­si­bilis­er et informer les gens, leur faire pren­dre con­science du dan­ger atom­ique, de leur exploitation ;
  3. Se for­mer soi-même par la man­i­fes­ta­tion, par l’action (ain­si je con­sid­ère qu’un des intérêts les plus impor­tants des march­es de la paix en France est que cela change le « marcheur » de son train-train quo­ti­di­en, que cela l’entraîne en vue de man­i­fes­ta­tions plus risquées). Il s’agit donc là de trois critères en fonc­tion desquels on pour­ra juger de l’utilité des manifestations.

En fait, je con­sid­ér­erai surtout le pre­mier, les deux autres étant tou­jours plus ou moins satisfaits.

Pré­cisons tout de suite que le prob­lème ne se suf­fit pas de sim­ples don­nées, il lui faut une hypothèse : celle de l’engagement.

En effet, exam­inons l’argumentation et les réactions.

L’argumentation

Les oppo­si­tions au pro­jet se sont essen­tielle­ment jus­ti­fiées jusqu’à présent par des argu­ments déjà cités et con­cer­nant notam­ment la réal­i­sa­tion tech­nique (la roche, l’eau, etc.), la mise en valeur économique du plateau (expro­pri­a­tions, tourisme, etc.). Il peut y avoir là en effet des sujets de con­tes­ta­tion – encore qu’il faille se méfi­er de ce que l’on avance : ain­si cer­tains ont par­lé de roche fri­able, ce qui est faux puisque c’est même sa dureté qui poserait des prob­lèmes tech­niques. Quant à cette argu­men­ta­tion s’est ajoutée celle touchant au péril atom­ique, j’ai davan­tage eu l’impression qu’il s’agissait là de spécu­la­tions intel­lectuelles, de clichés habituels plutôt que l’émanation d’une con­vic­tion « sincère ». Il sem­blerait donc que 1’argumentation manque de solid­ité, que le fait d’avancer des ques­tions matérielles soit une façon d’éluder le vrai prob­lème. Bien sûr, tout cela n’est pas à nég­liger. S’il est bon d’y faire appel, il ne m’apparaît cepen­dant pas val­able d’en faire un cheval de bataille. D’abord, ce n’est pas aller au fond des choses ; ensuite, cela peut être sujet à défail­lance, vul­nérable (par exem­ple : 400 ouvri­ers d’une usine de Mul­house s’étaient refusé à rem­plir leur fiche de ren­seigne­ments con­cer­nant la défense nationale, arguant une loi inter­dis­ant de don­ner ces ren­seigne­ments à une autorité autre que mil­i­taire – résul­tat : ce sont les gen­darmes qui sont venus les quérir en toute légalité).

Le péril atom­ique, atteinte à l’intégrité de l’individu – le sort des indi­vidus dépen­dant arbi­traire­ment et autori­taire­ment d’un gou­verne­ment et de ce qui le sou­tient – sont là deux principes à rap­pel­er et qui seuls devraient motiv­er une nette désapprobation.

C’est le type même de l’argumentation « lyrique », qui, pour nous intel­lectuels, sem­ble suf­fire. Cepen­dant, l’exploitation n’est pas la seule chose à com­bat­tre, il y a aus­si la bêtise : il faut en tenir compte et peut-être ne pas se con­damn­er à un purisme ridicule. C’est pourquoi je suis amené à par­ler de sys­té­ma­ti­sa­tion (que je ne saurais d’ailleurs pas encore définir réellement).

Les motions

À la suite du pro­jet de base, il s’est for­mé, dans les vil­lages intéressés, une pléi­ade de « syn­di­cats de défense », « syn­di­cats de pro­prié­taires », « com­mis­sions exéc­u­tives », « comité de vig­i­lance », etc. pré­sides par M. …, qui est… Leurs actions : let­tres, protes­ta­tions, motions, etc., ou encore « moyens d’action envis­agés » ! Ces actions-là ne sat­is­font à aucun des trois critères. Tout au plus pour­raient-elles aider des actions visant à met­tre en échec le pro­jet. Ce qui n’est pas le cas. Ce qui est plus grave, c’est qu’elles vont à l’encontre des deux derniers critères. La for­ma­tion indi­vidu­elle en est absente.

De plus, je veux bien penser que cela n’est pas volon­taire, mais il est indé­ni­able que l’effet immé­di­at de telles organ­i­sa­tions est de ruin­er irrémé­di­a­ble­ment les vel­léités com­bat­ives des habi­tants de la région et de les acculer à la résig­na­tion. Dans le syn­di­cal­isme actuel, il est dép­ri­mant de voir cer­tains mil­i­tants de base se dépenser en efforts, sachant que cette ardeur com­bat­ive sera étouf­fée par les struc­tures bureau­cra­tiques, qui les dépouil­lent de leurs respon­s­abil­ités, et sou­vent par l’arrivisme du som­met. Ici, c’est la même chose. Une réu­nion dans le vil­lage : des bon­shommes pas très aver­tis sur ce qui n’est pas cul­ture des céréales et qui vien­nent pen­sant qu’ils vont tra­vailler à défendre leurs os – et de l’autre côté de la table, des cra­vatés qui sor­tent de leurs servi­ettes un laïus pour le débiter et semer l’ennui dans l’assistance ; après quoi, on pond un texte – pas d’objection ? non, alors, adop­té à l’unanimité ! – et le bon­homme rejoint sa turne, débar­rassé de ses respon­s­abil­ités : M. …, qui est com­pé­tent, s’occupe de l’affaire. Les résul­tats se faisant atten­dre, on en vient à dire : bah ! après tout…

Voilà com­ment, au lieu d’exploiter la spon­tanéité embry­on­naire de la masse, on l’amortit et on la déverse sur de la paperasse.

Je ne voudrais pas dire que M. … est arriv­iste, mais je suis con­va­in­cu que cette réu­nion lui a servi au moins pour la glo­ri­ole, sinon com­ment une occa­sion de pâture (tout comme la man­i­fes­ta­tion de Sault était une occa­sion de pro­pa­gande électorale).

Clichés faciles, certes, mais en quelques mots ils résu­ment tout ; ce qui amène à penser que :

  1. La paperasse, la mul­ti­pli­ca­tion des struc­tures, la hiérar­chie, les dif­féren­ci­a­tions som­met-base, intel­lectuels-manuels sont nuis­i­bles, ayant pour effet d’enterrer les vel­léités de participation ;
  2. Toute organ­i­sa­tion et toute action doivent être telles que cha­cun y par­ticipe effec­tive­ment et directe­ment, et prenne l’habitude d’endosser ses pro­pres respon­s­abil­ités – de façon à savoir et à ressen­tir que cha­cun y est pour quelque chose, de façon à trans­former les vel­léités en volontés ;
  3. Nous, intel­lectuels, ne devons pas nous pren­dre au sérieux, nous pren­dre pour des lead­ers, des têtes pen­santes ou agis­santes, mais plutôt rechercher à faire dis­paraître le com­plexe de l’incompétence et de l’incapacité, agir en catalyseur.
La protestation

Des man­i­fes­ta­tions paci­fiques, bien gen­tilles, d’un petit nom­bre de per­son­nes, se présen­tant comme la seule et unique oppo­si­tion, sont sans effet : pour la postérité !… Elles ne peu­vent être réelle­ment effi­caces que si elles accom­pa­g­nent des actes ou actions ayant une portée. Donc, actuelle­ment, seuls les deux derniers critères sont satisfaits.

La manifestation de masse

La man­i­fes­ta­tion de Sault était de masse, mais dénaturée. On pour­rait peut-être envis­ager, pour obtenir ce but pré­cis : échec du pro­jet, la pres­sion d’une dés­ap­pro­ba­tion mas­sive. Com­ment avoir plusieurs mil­liers de per­son­nes dans une man­i­fes­ta­tion ? Pour Sault, il a fal­lu aupar­a­vant organ­is­er une longue série de réu­nions dans les vil­lages, de très nom­breux arti­cles dans les jour­naux… pour exercer une pres­sion psy­chologique sur la masse – que 21 organ­i­sa­tions très divers­es et plusieurs per­son­nes aboient et arborent un panache pour qu’on les suive.

Il se peut que plusieurs man­i­fes­ta­tions mas­sives exer­cent une cer­taine pres­sion. Il faut alors que le gou­verne­ment sache très bien qu’il ne s’agit pas d’aboiements de roquets et qu’avec une goutte de patience, les aboiements auront le temps de cess­er. Pour cela il est néces­saire que ces man­i­fes­ta­tions accom­pa­g­nent quelques actes « plus forts ». Elles pour­raient sat­is­faire alors aux trois critères. Ça n’était pas le cas avec Sault : même com­men­taire qu’au sujet des « syn­di­cats de défense ».

Sig­nalons que M. San­toni, maire d’Apt, se plai­sait à dire : « Sault a été leur apogée ; main­tenant c’est ter­miné, ils sont divisés. » Cela est au moins vraisem­blable et com­préhen­si­ble : il est facile de recon­naître les forts en gueule.

* * * *

C’est pourquoi il s’agit moins de chercher à définir des actes ou actions orig­in­aux, d’envisager un com­bat, que de se pos­er le prob­lème de l’engagement d’une manière nette.

L’hypothèse à choisir

À l’échelon indi­vidu­el, un choix s’impose entre les deux possibilités :

  • Le sujet nous tient à cœur et donc nous tenons à agir en con­séquence, c’est-à-dire que nous voulons l’échec du projet ;
  • Nous ne voulons pas l’échec de ce projet.
    En fait, la dual­ité est un peu facile. La dernière solu­tion est à décomposer :
  • Nous ne le voulons pas bien que ce soit dans nos possibilités,
  • Nous ne le voulons pas parce que cela ne nous est pas possible.

Cette dernière façon de voir est con­cev­able à con­di­tion de pou­voir jauger la sincérité de celui qui l’énonce. Je conçois que quelqu’un de “ sincère ” argu­mente que sa sit­u­a­tion matérielle ne lui per­me­tte pas de s’engager dans une telle action, ou encore, par exem­ple, qu’il ne trou­ve pas cette lutte suff­isam­ment essentielle.

Là se pose à nou­veau la ques­tion de la sys­té­ma­ti­sa­tion. Il y a là un tra­vail à faire : chercher ce qui est essen­tiel. Une pre­mière étude de l’expérience des Anglais, des textes pub­liés par l’ACNV et le MCAA, etc., con­cer­nant le prob­lème atom­ique. Une deux­ième étude con­sis­tant à « poli­tis­er » le sujet, à l’englober dans un sys­tème de pen­sée accept­able par la masse, à le reli­er aux prob­lèmes poli­tiques ou économiques et à la ques­tion de la défense nationale, en par­ti­c­uli­er. Ces quelques idées ne se veu­lent pas une base solide de tra­vail, car elles par­tent de cette induc­tion pour beau­coup intu­itive (donc sujette à cau­tion) qui con­siste à dire que l’argumentation lyrique, si elle est néces­saire, est insuffisante.

En résumé, il s’agit donc, cha­cun ayant pris con­nais­sance du pro­jet de base stratégique, de se met­tre face à son pro­pre degré de sincérité.

Théorie d’une organisation (éléments)

Pour « sim­pli­fi­er » la chose, je pose l’hypothèse suiv­ante : un groupe de per­son­nes décidées à faire échec au pro­jet. Je me place ain­si gra­tu­ite­ment dans un cas « idéal » non pas pour pro­pos­er quelque chose, mais pour ten­ter une pre­mière fois et à par­tir d’un sujet pré­cis de décel­er quelques principes d’organisation et d’action.

Il s’agit d’exercer une pres­sion sur le gou­verne­ment pour le faire revenir sur ses décisions.

Les actions

Théorique­ment, deux manières sont à envis­ager, simul­tané­ment si possible :

  • Pres­sion directe, qui peut se faire par une suc­ces­sion d’actions directes – soit à Apt, soit sûr le plateau – soit des protes­ta­tions pou­vant pren­dre des formes plus spec­tac­u­laires que les sim­ples sta­tion­nements silen­cieux habituels, soit des interventions.
  • Pres­sion indi­recte, par le truche­ment de l’opinion publique. Il s’agit de sen­si­bilis­er la pop­u­la­tion et de l’amener à réa­gir – mais avant tout la con­naître cette pop­u­la­tion. Il sem­blerait donc qu’il y ait trois stades à opérer : 
    • L’informer et la sen­si­bilis­er par les moyens habituels (réu­nions d’information ou mieux pris­es de parole publiques, tracts et affich­es, arti­cles de jour­naux, etc.) ou mieux par des man­i­fes­ta­tions (march­es ou sta­tions silen­cieuses, util­i­sa­tion de can­u­lars et de la déri­sion – déri­sion de la force de frappe ! cf. les méth­odes d’Aguigui – faire crain­dre « physique­ment » et non pas intel­lectuelle­ment le péril atom­ique – car le « bar­il de poudre » n’est encore qu’une image de journaliste).
    • L’amener à pren­dre con­science de ses pro­pres pos­si­bil­ités d’action, détru­ire le mythe des com­pé­tences et du leader, et par con­séquent répar­er les dégâts causés par les pon­deurs de motions.
    • Essay­er de l’amener à réa­gir. Le procédé le plus facile est la man­i­fes­ta­tion de masse – ce qui peut tou­jours être intéres­sant, même si elle n’est pas « pure » et que l’on y vient parce qu’il y aura du monde (c’est tou­jours un pre­mier stade) – à con­di­tion qu’elle y par­ticipe directe­ment et que ce ne soit pas une « bonne occa­sion » pour des lead­ers en mal de sujets.
L’organisation

Cette vision théorique (puisque hypothèse il y a) ne néces­sit­erait, à mon avis, que la mobil­i­sa­tion d’un petit groupe. Ce comité per­ma­nent (ou plutôt à action per­ma­nente, ses mem­bres pou­vant se rem­plac­er, s’il y a cohé­sion dans l’équipe glob­ale) pourrait :

  1. D’abord chercher à con­naître toutes les organ­i­sa­tions et tous les indi­vidus sus­cep­ti­bles de man­i­fester leur oppo­si­tion (sous quelque forme que ce soit) au pro­jet de base ;
  2. Tout au long de ses actions, chercher à con­naître l’opinion publique dans la région, et à en suiv­re l’évolution, en pra­ti­quant des sondages d’opinion fréquem­ment répétés. Le sondage d’opinion a un sec­ond intérêt très impor­tant : c’est qu’il est envers les per­son­nes ques­tion­nées un moyen d’information plus effi­cace que les tra­di­tion­nelles réu­nions. Dans une réu­nion en salle, on assiste sans par­ticiper et, au bout d’un moment de laïus ingur­gité, on s’ennuie. Il ne faudrait donc pas en abuser ; la prise de parole publique con­stitue déjà un change­ment et l’on prête plus facile­ment l’oreille. Par le sondage d’opinion, si les ques­tions sont habiles et étudiées, on amène la per­son­ne inter­rogée à par­ticiper à la réflex­ion, à se pos­er des questions.

Ten­ant compte de ces don­nées, le comité pour­rait organ­is­er des man­i­fes­ta­tions exigeantes en matière d’engagement indi­vidu­el, et inciter des organ­i­sa­tions à faire égale­ment leurs pro­pres man­i­fes­ta­tions. Cette sorte de comité de lutte con­tre le pro­jet de base stratégique (des noms, il est facile d’en trou­ver !) ne serait donc pas un car­tel d’organisations exis­tantes ; il se créerait dans ce but pré­cis, serait stricte­ment indépen­dant des organ­i­sa­tions (poli­tiques, syn­di­cales ou paci­fistes), et son rôle serait donc de chercher, de lui-même, à coor­don­ner toutes les actions et à les catal­yser, et d’en chercher la mul­ti­pli­ca­tion et la variété.

Conclusion d’un article ou conclusion d’une histoire ?

Comme l’on voit, l’imagination n’est jamais stérile ! Pour faire échec au pro­jet, il est néces­saire qu’un groupe d’hommes décidés se mobilisent. Cela sup­pose beau­coup ; beau­coup trop quand on con­naît la léthargie de ceux qui pro­fessent des idées « pro­gres­sistes », mais qui sont inté­grés dans le sys­tème jusqu’au cou.

En dehors de cela, des man­i­fes­ta­tions non sys­té­ma­tiques sont vouées à la postérité.

Ne pas en con­clure pour autant qu’il faille laiss­er tomber. « Agir quand même, oui, il le faut, pour soi d’abord, mais aus­si pour que tou­jours quelques indi­vidus sur­na­gent, ne se lais­sent noy­er dans les flots calmes de l’imbécillité. » (Michel David, A & N‑V, n° 3.) Ne pas en déduire qu’il s’agit de se don­ner bonne con­science. Avant tout, il y a un choix à faire, que l’on peut entrevoir d’une nou­velle manière. Man­i­fester pour se don­ner bonne con­science ou man­i­fester pour faire échec. Évidem­ment, on ne fait que ce que l’on peut – à con­di­tion que nos pos­si­bil­ités soient envis­agées avec une sincérité intran­sigeante et non pas une sincérité de mise.

Denis Durand


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