La Presse Anarchiste

Heurs et malheurs du mouvement étudiant chinois en France

Les cen­taines de mil­liers de Péki­nois qui ont paralysé la cap­i­tale chi­noise pen­dant plusieurs semaines, en mai et juin derniers, avant d’être impi­toy­able­ment réprimés par les chars de l’ar­mée, ont béné­fi­cié d’un mou­ve­ment de sou­tien con­sid­érable de toutes les com­mu­nautés chi­nois­es dis­séminées de par le monde. Cette sol­i­dar­ité a été volon­taire, rapi­de et efficace.

On com­prend aisé­ment que la pop­u­la­tion de Hong Kong, inquiète pour son avenir (Hong Kong ne dépen­dra plus de la tutelle de la Grande-Bre­tagne, mais sera rat­tachée à la Chine, dès 1997), ait appuyé sans équiv­oque les reven­di­ca­tions des étu­di­ants du con­ti­nent en faveur des lib­ertés démoc­ra­tiques et du respect des droits de l’homme. L’am­pleur des man­i­fes­ta­tions dans la colonie bri­tan­nique, qui ont rassem­blé, à plusieurs repris­es, près d’un mil­lion de per­son­nes (un six­ième de la pop­u­la­tion), a néan­moins pris de court tous les obser­va­teurs. De mémoire de Chi­nois, on n’avait jamais vu autant de monde dans les rues de Hong Kong.

L’aide des Chi­nois d’outre-mer [le Print­emps de Pékin, Gal­li­mard (Archives), 1980 ; Huang S., A. Pino, L. Epstein, Un bol de nids d’hi­ron­delles ne fait pas le print­emps de PékinDeux procès poli­tiques à Pékin, François Maspero, 1981 ; Liu Qing, J’ac­cuse devant le tri­bunal de la société, Robert Laf­font, 1982.]]. Ils y font d’ailleurs rarement référence et, à quelques excep­tions près, ils n’ont pas demandé franche­ment la libéra­tion de leurs aînés [[Cf. l’in­ter­view dans le Monde du 25 mai 1989 des trois lead­ers étu­di­ants parisiens.]]. Des motifs unique­ment tac­tiques ne sauraient ren­dre compte d’un tel dés­in­térêt pour le moins curieux. La thèse de la pro­pa­gande offi­cielle (dans un rap­port interne de la munic­i­pal­ité de Pékin) qui veut que le « com­plot con­tre le Par­ti » ait été notam­ment sus­cité par Ren Wand­ing, un des rares lead­ers de l’op­po­si­tion démoc­ra­tique de 1979 qui avait été libéré il y a quelques années avant d’être à nou­veau incar­céré en juin dernier, est grotesque. La fil­i­a­tion entre les deux mou­ve­ments est cer­taine, mais l’in­flu­ence du pre­mier sur le sec­ond, indi­recte, n’a sans doute pas été déterminante.

Les ani­ma­teurs du pre­mier Print­emps de Pékin de 1979 avaient alors une trentaine d’an­nées : Wei Jing­sheng est né en 1950, Ren Wand­ing en 1944, Liu Qing en 1947. Enfants de cadres du Par­ti, ils avaient été envoyés dans les cam­pagnes pour se faire « réé­du­quer » pen­dant la Révo­lu­tion cul­turelle ; ils y avaient été frap­pés par la mis­ère paysanne et avaient per­du toute illu­sion sur les bien­faits du régime. De retour dans les villes, à la fin de l’ère maoïste, ils étaient allés grossir les rangs de la classe ouvrière et étaient rapi­de­ment entrés en con­flit avec le Pouvoir.

Les pro­mo­teurs du mou­ve­ment de mai-juin 1989 ont une ving­taine d’an­nées et n’ont pas con­nu les luttes poli­tiques de la Révo­lu­tion cul­turelle. Beau­coup d’en­tre eux n’é­taient même pas nés en 1966 quand elle fut déclenchée. C’est le cas notam­ment des lead­ers péki­nois les plus con­nus : Wu’er Kaixi, 21 ans ; Wang Dan, 20 ans ; Jia Guangxi, 18 ans ; Xu Zhu­liang, 22 ans ; Wang Zheng, 21 ans ; etc. Ils sont étu­di­ants et appar­ti­en­nent donc à une caté­gorie priv­ilégiée. Ils vien­nent de milieux d’in­tel­lectuels qui val­orisent, auprès de leurs enfants, les études supérieures, ou de cadres de l’ad­min­is­tra­tion d’É­tat ou du Parti.

D’au­cuns les appel­lent les « yup­pies chi­nois » [[Cf. l’ar­ti­cle de J.Israël, sino­logue à l’U­ni­ver­sité de Vir­ginie, dans Newsweek, 29 mai 1989.]]. Le terme est impro­pre. Ils ne sont pas encore engagés dans la vie pro­fes­sion­nelle et leur avenir est surtout terne. Certes, ils ne seront ni ouvri­ers ni paysans, mais la majorité d’en­tre eux, y com­pris ceux qui mènent leurs études à l’é­tranger, finiront fonc­tion­naires et seront en butte à une bureau­cratie pesante et stérile qui freine toute ini­tia­tive. D’où leur nou­velle mobil­i­sa­tion, après la répéti­tion générale de l’hiv­er 1986–1987, con­tre la cor­rup­tion ram­pante qui gan­grène toute la société et pour les lib­ertés démoc­ra­tiques fondamentales.

Les man­i­fes­ta­tions d’au­jour­d’hui sont en effet dans la droite ligne de celles de 1986 que le Pou­voir avait sanc­tion­nées en des­ti­tu­ant Hu Yaobang de son poste de secré­taire général du Par­ti com­mu­niste, en exclu­ant Fang Lizhi (le Sakharov chi­nois) et l’écrivain Liu Binyan du Par­ti et en mutant les meneurs en usine et dans l’ar­mée, notam­ment dans ce fameux 38e rég­i­ment basé à Baod­ing dont on dit qu’il aurait refusé de mater à Pékin la révolte étu­di­ante. Le mou­ve­ment a d’ailleurs débuté par un hom­mage ren­du à Hu Yaobang, décédé en avril, qui aurait plus ou moins pro­tégé l’ag­i­ta­tion de 1986 [[Sur le mou­ve­ment étu­di­ant de l’hiv­er 1986–1987, cf. J.-C. Tournebise et L Mac­Don­ald, le Drag­on et la souris, Chris­t­ian Bour­go­is, 1987.]].

Mais les étu­di­ants de Pékin, en 1989, ont tiré les enseigne­ments de l’échec de décem­bre 1986-jan­vi­er 1987. Sous une allure plaisam­ment anar­chique et débon­naire, le mou­ve­ment, du moins à ses débuts, a été par­faite­ment organ­isé et pen­sé stratégique­ment pour pou­voir recueil­lir l’assen­ti­ment du plus grand nom­bre et don­ner à tous l’oc­ca­sion d’ex­primer son mécon­tente­ment. Seuls des mots d’or­dre généraux et mobil­isa­teurs ont d’abord été avancés : élim­i­na­tion de la cor­rup­tion, libéral­i­sa­tion du régime. L’ab­sence d’une quel­conque plate­forme poli­tique ou de reven­di­ca­tions plus pré­cis­es a été voulue. Plus tard, après l’in­stau­ra­tion de la loi mar­tiale, le 20 mai, les étu­di­ants ajouteront un slo­gan plus anti gou­verne­men­tal, mais qui ne risque tou­jours pas de déplaire au plus grand nom­bre : « Li Peng et Deng Xiaop­ing, démission ! ».

À Paris, les étu­di­ants chi­nois qui sou­ti­en­nent la révolte de leurs cama­rades de Pékin veil­lent aus­si scrupuleuse­ment à réper­cuter fidèle­ment les seules deman­des qui sont faites à Tian’an­men. Rien d’é­ton­nant, dans ces con­di­tions, à ce que la très pru­dente Union des Étu­di­ants Chi­nois en France (UECF), liée à l’am­bas­sade de Chine à Paris et qui a son local au sein même du cen­tre cul­turel qui dépend de l’Am­bas­sade, ait décidé, au début, de canalis­er le mou­ve­ment pro­pre­ment parisien. Elle organ­ise alors plusieurs séances de dis­cus­sion et, sous la pres­sion de con­tes­tataires plus vir­u­lents et sous la houlette de son secré­taire général, Ji Ning, elle appelle finale­ment au grand rassem­ble­ment de tous les Chi­nois, au Tro­cadéro, le 21 mai 1989 [[Ils seront ain­si plus d’un mil­li­er, sur un total de près de trois mille étu­di­ants chi­nois dis­per­sés dans trente villes de France, à défil­er du Tro­cadéro à l’am­bas­sade de Chine. Cinq d’en­tre eux y seront reçus à l’is­sue du défilé.]]. Elle envoie le même jour une « Déc­la­ra­tion » au Comité cen­tral du Par­ti com­mu­niste chi­nois et à l’Assem­blée nationale pop­u­laire, dans laque­lle : 1) elle proteste con­tre l’in­stau­ra­tion de la loi mar­tiale à Pékin et réclame sa lev­ée immé­di­ate ; 2) elle demande la démis­sion immé­di­ate de Li Peng de son poste de Pre­mier min­istre et celle de Deng Xiaop­ing de toutes ses fonc­tions offi­cielles ; 3) elle appelle l’Assem­blée nationale pop­u­laire à for­mer un nou­veau gou­verne­ment. Trois jours plus tard, le 24 mai, l’UECF rejoint les per­son­nal­ités intel­lectuelles et les sino­logues qui man­i­fes­tent devant l’am­bas­sade de Chine, à Paris.

Le mas­sacre per­pétré dans la nuit du 3 au 4 juin sur la place Tian’an­men va encore rad­i­calis­er l’UECF qui par­ticipe à un nou­veau défilé, le 4 juin, tou­jours au Tro­cadéro, puis qui s’as­so­cie à l’im­posant cortège qu’or­gan­isent plusieurs par­tis de gauche et syn­di­cats français, le 7 juin, de l’Opéra à l’Am­bas­sade de Chine. Aupar­a­vant, le 6 juin, elle rend pub­lic un nou­veau com­mu­niqué, très ferme, qui dénonce « les crimes de la clique fas­ciste de Deng Xiaop­ing, Yang Shangkun [le Prési­dent de la République) et Li Peng con­tre le peu­ple chi­nois », qui appelle toute la pop­u­la­tion chi­noise à « ren­vers­er la dom­i­na­tion de cette clique fas­ciste », qui exhorte « les officiers et sol­dats de l’ar­mée chi­noise qui n’ont pas encore per­du leur bon sens … à tir­er sur la poignée de dic­ta­teurs », etc.

Ce man­i­feste peu indul­gent à l’é­gard des nou­veaux despotes ne sat­is­fera pas pour autant ceux qui se sen­tent de plus en plus mal à l’aise au sein de l’UECF, qui n’a tou­jours pas rompu avec les bureau­crates en poste à l’am­bas­sade de Paris et dont le siège reste situé dans les locaux du ser­vice cul­turel de ladite ambas­sade. Dès le lende­main du mas­sacre, les étu­di­ants rad­i­caux créent une nou­velle organ­i­sa­tion, la « Coor­di­na­tion pour la démoc­ra­tie en Chine » (CDC). Ses prin­ci­paux ani­ma­teurs sont Jin Yizhong et Chen Lim­ing, que les médias français ont abon­dam­ment inter­viewés au plus fort des événe­ments, Li Zhongx­un, etc. Quelques jours plus tard, des élé­ments plus mod­érés se rassem­blent au sein de l’«Association pour les vic­times de la répres­sion en Chine » (AVRC). Celle-ci regroupera notam­ment l’écrivain Ya Ding, Chen Lichuan, Wei Huanzhong, etc.

Les rap­ports entre ces grou­pus­cules (ils comptent cha­cun, au max­i­mum, une dizaine de mil­i­tants act­ifs) sont loin d’être idylliques. Les diver­gences pro­pre­ment idéologiques sont insignifi­antes, d’au­tant plus qu’au­cun de ces organ­ismes ne met vrai­ment l’ac­cent sur la réflex­ion et l’analyse poli­tiques que peut inspir­er l’évo­lu­tion trag­ique de la sit­u­a­tion en Chine même. Mais les con­cep­tions organ­i­sa­tion­nelles et les sen­si­bil­ités des uns et des autres appa­rais­sent vite inc­on­cil­i­ables. Leurs activ­ités vont donc se diver­si­fi­er, en s’in­té­grant notam­ment dans des ini­tia­tives pro­posées par plusieurs asso­ci­a­tions français­es qui ont aus­si vu le jour aux lende­mains du mas­sacre du 4 juin. Par­fois, cepen­dant, lors de grandes occa­sions, une unité, éphémère, se réalise.

Au cours de l’été, des restruc­tura­tions inter­vi­en­nent et de nom­breuses actions d’en­ver­gure sont entre­pris­es, per­me­t­tant ain­si de con­tin­uer à mobilis­er effi­cace­ment l’opin­ion française sur les prob­lèmes chinois.

Le 12 juin, I’UECF, en liai­son avec le groupe français AD 89, met en vente le fameux badge blanc sur fond rouge, représen­tant la stat­ue de la démoc­ra­tie qui avait été érigée sur la place Tian’an­men le 29 mai. C’est là la dernière inter­ven­tion de l’U­nion offi­cielle des étu­di­ants chi­nois de France ; celle-ci va désor­mais éviter de s’op­pos­er à la nor­mal­i­sa­tion en cours à Pékin. Le 24 juin, la CDC appelle à un rassem­ble­ment à la Bastille, suivi d’un défilé. Le comité français Tian’an­men-Chine, la LICRA, SOS-Racisme et l’UNEF-ID s’as­so­cient à la man­i­fes­ta­tion. Le 28 juin, les deux organ­i­sa­tions étu­di­antes AVRC et CDC sont présentes au con­cert de sou­tien à la pop­u­la­tion chi­noise, organ­isé au Zénith, sous l’égide de France-Lib­erté, par le groupe français Solidarité-Chine.

Quelques jours aupar­a­vant, le 20 juin, la CDC était inter­v­enue auprès du comité d’in­tel­lectuels français Paris-Pékin (à l’o­rig­ine du rassem­ble­ment du 24 mai devant l’am­bas­sade de Chine) pour deman­der la créa­tion, à Paris, d’une Mai­son chi­noise de la démoc­ra­tie où pour­raient se réu­nir les étu­di­ants chi­nois mil­i­tant pour que « la pen­sée libre qui, depuis quar­ante ans, est étouf­fée en Chine, puisse s’ex­primer effi­cace­ment ». Pierre Bergé, PDG d’Yves Saint-Lau­rent, répond favor­able­ment à la demande et met à leur dis­po­si­tion un local com­mer­cial désaf­fec­té, situé 21, rue de Tournon.

La Mai­son chi­noise de la démoc­ra­tie est ouverte en grande pompe le 12 juil­let à 17 heures en présence de hiérar­ques aus­si bien de la majorité que de l’op­po­si­tion : L. Jospin, J. Lang, C. Evin, Mme Fabius-Cas­tro, J. Chirac, J. Toubon, S. Weill, G. Longuet, C. Mal­huret, etc. Les lead­ers les plus en vue du mou­ve­ment démoc­ra­tique récem­ment réfugiés en France sont aus­si de la céré­monie : Wu’er Kaixi, Yan Jiaqi, Li Lu.

Le même jour, quelques heures plus tôt, est inau­gurée à La Vil­lette, une copie con­forme de la stat­ue de la démoc­ra­tie que les chars de l’ar­mée chi­noise ont détru­ite le 5 juin sur la place Tian’an­men. Cette ini­tia­tive a été égale­ment prise par la CDC, en liai­son avec le comité français Tian’an­men-Lib­erté. J. Lang, Wu’er Kaixi, Yan Jiaqi, Li Lu, assis­tent à l’inauguration.

Le 14 juil­let, les deux asso­ci­a­tions étu­di­antes chi­nois­es CDC et AVRC par­ticipent de manière uni­taire au défilé du 14 juil­let de Goude. L’UECF, pressen­tie, refuse d’ap­porter son con­cours. L’opéra­tion est réussie : les étu­di­ants, graves et solen­nels, créent une forte impres­sion auprès de la foule présente et des téléspec­ta­teurs qui suiv­ent les fes­tiv­ités en direct. Le 18 juil­let, la Mai­son chi­noise de la démoc­ra­tie (MCD), qui s’est déjà dotée d’un con­seil d’ad­min­is­tra­tion français, présidé par P. Bergé et com­posé de per­son­nal­ités intel­lectuelles (G.-M. Ben­amou, C. et J. Broyelle, C. Girard, A. Glucks­mann, M. Hal­ter, G. Hert­zog, B.-H. Lévy, Y. Mon­tand, J.-F. Rev­el, P. Sollers, O. Todd, etc.) forme un con­seil de direc­tion de quinze per­son­nes, ani­mé exclu­sive­ment par les étu­di­ants chi­nois. Toutes les ten­dances y sont représen­tées puisque ce nou­veau con­seil com­prend des étu­di­ants de la CDC, de l’AVRC et des étu­di­ants indépen­dants de toute organ­i­sa­tion qui étaient aupar­a­vant dans l’UECF. La CDC, toute­fois, garde le con­trôle du conseil.

Pen­dant les mois de juil­let à sep­tem­bre, la MDC débor­de d’ac­tiv­ités. Elle devient effec­tive­ment un lieu de ren­con­tres de tous les étu­di­ants chi­nois en France. Elle gère effi­cace­ment l’aide pour ceux qui sont à la recherche de loge­ments et de tra­vail, organ­ise des forums de dis­cus­sions avec les lead­ers du mou­ve­ment de Tian’an­men de pas­sage à Paris ou autour de ban­des vidéo sur la répres­sion en Chine, des expo­si­tions de pho­tos dans les locaux de la Mai­son ou devant la mairie du XVIe arrondisse­ment (le 12 sep­tem­bre), etc.

Les deux asso­ci­a­tions qui com­posent la Mai­son chi­noise de la démoc­ra­tie (CDC et AVRC) arrangent aus­si, en liai­son avec la Fédéra­tion pour la démoc­ra­tie en Chine, l’im­por­tante com­mé­mora­tion des cent jours du mas­sacre du 4 juin, qui se déroule sur l’e­s­planade des Droits-de-l’homme, place du Tro­cadéro. Enfin, la CDC et l’AVRC par­ticipent active­ment au con­grès de la FDC qui se tient du 22 au 24 sep­tem­bre à la Sor­bonne et à Evry. Li Zhongx­un, nou­veau prési­dent de la CDC depuis quelques jours, est élu mem­bre du con­seil d’ad­min­is­tra­tion de la FDC, où il représente les étu­di­ants chi­nois en France. Chen Lichuan, de l’AVRC, est égale­ment recruté comme assis­tant admin­is­tratif par le secré­tari­at de la FDC. Toute­fois, la CDC et surtout l’AVRC inter­vi­en­nent doré­na­vant séparé­ment, en dehors du cadre de la MDC.

En effet, le dynamisme débridé des ani­ma­teurs de la MDC cache un cer­tain malaise. La Mai­son, qui se devait d’être dirigée par un col­lec­tif d’é­tu­di­ants appar­tenant à dif­férents courants du mou­ve­ment démoc­ra­tique, est gou­vernée en fait de manière sec­taire par une équipe des plus réduites issue de la CDC à laque­lle se sont jointes des per­son­nes dou­teuses qui n’ont rien à voir avec le mou­ve­ment étu­di­ant en France et qui n’ont de cesse de fich­er sys­té­ma­tique­ment tous les Chi­nois qui passent par là. Elle est, de plus, pass­able­ment manip­ulée par des groupes-français d’ex­trême-droite (Insti­tut Schiller) et d’ex­trême gauche (MPTT) et elle sert d’ex­u­toire par où s’é­panche l’ag­i­ta­tion qu’ils entre­ti­en­nent en permanence.

Cette sit­u­a­tion ne tarde pas à inquiéter le con­seil d’ad­min­is­tra­tion français qui exige du con­seil de direc­tion chi­nois statu­taire­ment mis en place le 18 juil­let qu’il se réu­nisse au com­plet pour expulser les activistes français et chi­nois de tous bor­ds qui infil­trent la MDC et pour nom­mer un prési­dent qui devra for­mer un bureau bipar­tite CDC-AVRC com­posé exclu­sive­ment d’é­tu­di­ants chi­nois en France. La réu­nion de réor­gan­i­sa­tion a lieu le 30 sep­tem­bre : Wei Huanzhong, de l’AVRC, est élu prési­dent et établit un comité per­ma­nent de six per­son­nes dont trois appar­ti­en­nent à la CDC et trois à l’AVRC. Le Con­seil décide en out­re de coopér­er étroite­ment avec la FDC et d’or­gan­is­er des con­férences-débats men­su­elles sus­cep­ti­bles de mobilis­er à nou­veau la com­mu­nauté étu­di­ante chi­noise en France, qui a quelque peu déserté la MDC au mois de sep­tem­bre. La pre­mière de ces con­férences, cen­trée sur la célèbre série télévisée « Élégie au Fleuve », a lieu le 21 octo­bre, en présence de Su Xiaokang, réal­isa­teur de l’émission.

Le bilan des activ­ités du mou­ve­ment étu­di­ant chi­nois en France, de juin à octo­bre 1989, reste rel­a­tive­ment impres­sion­nant. Nul doute que ses ani­ma­teurs ont su remar­quable­ment prof­iter des dif­férentes occa­sions qui se sont offertes au fur et à mesure du développe­ment des événe­ments. Ils ont fait preuve d’une par­faite tac­tique et d’une bonne maîtrise des médias, ce qui leur a per­mis de sen­si­bilis­er les per­son­nal­ités poli­tiques et intel­lectuelles et l’opin­ion français­es. Les nom­breuses activ­ités qu’ils ont mon­tées avec un sens réel de l’or­gan­i­sa­tion ont pu pal­li­er un moment la désunion des divers groupes qui les ont ini­tiées. Mais ces éton­nantes apti­tudes prag­ma­tiques — qui s’ap­par­entent incon­testable­ment aux dis­po­si­tions qu’ont mon­trées les lead­ers du mou­ve­ment à Tian’an­men — n’ont pas été relayées par une réflex­ion politique.

À Paris, comme à Pékin, le mou­ve­ment pro­pre­ment étu­di­ant n’a pro­duit aucun texte tant soit peu théorique sur les événe­ments. D’au­cuns pensent que cette absence délibérée d’analyse et de pro­gramme a favorisé la mobil­i­sa­tion. Sans doute. Les seuls pro­jets poli­tiques austères et bour­sou­flés qui avaient fleuri lors du pre­mier Print­emps de Pékin de 1979 avaient peut-être découragé beau­coup de sym­pa­thisants éventuels. Rien de tel, cette fois-ci, ce qui peut expli­quer la force du mou­ve­ment de 1989.

Mais cette con­fi­ance exces­sive dans l’ac­tion et surtout dans les seules opéra­tions grande­ment médi­atisées, assor­tie de l’im­puis­sance à éla­bor­er des doc­u­ments de réflex­ion, pour­rait main­tenant hand­i­ca­per le mou­ve­ment. Il est temps désor­mais que les asso­ci­a­tions étu­di­antes chi­nois­es en France cessent de se restruc­tur­er péri­odique­ment et qu’elles soient moins trib­u­taires, dans leurs réac­tions, des effets pub­lic­i­taires qui restent, quels qu’ils soient, tou­jours éphémères. Ses respon­s­ables l’ont main­tenant com­pris et ils souhait­ent con­sacr­er doré­na­vant leurs efforts à fonder enfin une pub­li­ca­tion régulière qui sera mieux à même de main­tenir et de dévelop­per l’im­por­tant sou­tien dont le mou­ve­ment étu­di­ant chi­nois en France a béné­fi­cié jusqu’à présent.

Alain Peyraube