La Presse Anarchiste

Bulgarie 1969 — 1979

Il y a dix ans, le slo­gan qua­si unique était 25=100 car en 25 ans de régime com­mu­niste le pays était sen­sé avoir avan­cé et pro­gres­sé d’un siècle. Ensuite en 1976 on eut « 1956 – 1976 : 20 ans de bon­heur, de pro­grès, etc. » et un grand por­trait du chef de l’É­tat Todor Jiv­kov. Contrai­re­ment à la logique arith­mé­ti­co-poli­tique, 1979 ne fut pas salué par « 35=140 », et cela se com­prend vu l’ag­gra­va­tion de la chute du niveau de vie et la dépen­dance évi­dente et plus nette vis à vis de l’URSS.

La pres­sion de l’URSS ne consiste plus seule­ment dans l’ex­ploi­ta­tion des res­sources minières, la colo­ni­sa­tion cultu­relle et poli­tique, on peut ajou­ter main­te­nant la dépen­dance tech­no­lo­gique et éner­gé­tique de tout le déve­lop­pe­ment de l’é­co­no­mie bul­gare. L’ac­cent a été mis sur les cen­trales nucléaires (sovié­tiques) alors que les bar­rages hydrau­liques répon­daient plus à la struc­ture du pays. Le trans­port par camions a été sti­mu­lé aux dépens du che­min de fer, mais il n’y a pas de pétrole dans le pays, et le train aurait per­mis d’u­ti­li­ser soit l’élec­tri­ci­té, soit une par­tie du char­bon (de mau­vaise qua­li­té, mais abon­dant). Et pour comble, le pays est main­te­nant relié en quelques heures à l’URSS par un fer­ry-boat pou­vant trans­por­ter 108 wagons ou du maté­riel mili­taire, c’est à dire en évi­tant la Rou­ma­nie. On peut ajou­ter à cela la liai­son par gazo­duc à l’URSS et le bom­bar­de­ment, le matra­quage de la pro­pa­gande : « Éter­nelle Ami­tié », « Éter­nel­le­ment avec l’URSS », « La Science Sovié­tique » etc.

Une deuxième dépen­dance existe, moins visible, mais aus­si pro­fonde : celle des mul­ti­na­tio­nales occi­den­tales. Outre les usines clé en main ven­dues par les occi­den­taux (serres hol­lan­daises, vini­fi­ca­tion fran­çaise, maté­riel d’Al­le­magne de l’Ouest, d’An­gle­terre, des USA), on assiste au mon­tage de cer­tains pro­duits dans le tex­tile (che­mises bon mar­ché), le sec­teur élec­trique (télé­vi­seurs pour la Bel­gique). À l’i­mage des autres Pays de l’Est, la Bul­ga­rie est la Corée, Tai­wan ou Sin­ga­pour pour les capi­ta­listes : la nou­velle bour­geoi­sie rouge touche les royal­ties et les tra­vailleurs le salaire blo­qué habituel.

En dépit des plans quin­quen­naux, de la « Science Sovié­tique » omni­pré­sente, les den­rées manquent et la situa­tion est pire encore en ce domaine qu’il y a quinze ans : ni fruits ni légumes en hiver, rien ou presque dans les maga­sins jus­qu’au mois de juillet, les « mar­chés libres » offrent les pro­duits des kol­kho­ziens a des prix astro­no­miques. Mais entre juillet et sep­tembre, grâce à la main d’œuvre gra­tuite des éco­liers et des étu­diants obli­ga­toi­re­ment en « bri­gades », les récoltes sont assu­rées. Il est notoire que vu les salaires de misère pro­po­sés, les kol­kho­ziens pré­fèrent lais­ser les fruits pour­rir. Pen­dant les mois d’é­té, tous nous nous trans­for­mons en cui­si­niers pour pré­pa­rer des conserves de fruits et légumes pour l’hi­ver, ou plu­tôt de novembre à juin. Pour une rai­son étrange, depuis 4 ans il n’y a que de la viande de porc sur le mar­ché. Il sem­ble­rait que la « prin­cesse », la fille de Jiv­kov, ait ven­du à l’Au­triche la pro­duc­tion de viande de mou­ton de plu­sieurs années (parce qu’elle igno­rait les réserves). On se rap­porte de miro­bo­lantes his­toires de telles per­sonnes de la Dobroud­ja ou des Rodopes qui auraient de la viande, ou des légumes…

On ne peut cepen­dant pas en déduire que le pays ne connaît pas la consom­ma­tion. Au contraire, si l’a­li­men­ta­tion manque, par contre les coupes en cris­tal de Bohème à 14 leva (presque trois jours de tra­vail) sont pré­sentes à pro­fu­sion, de même que le papier peint occi­den­tal, les pro­duits cos­mé­tiques fran­çais, le whis­ky écossais.

L’in­ca­pa­ci­té des diri­geants est encore plus visible au niveau de la pla­ni­fi­ca­tion des besoins en cadres : les ingé­nieurs, les méde­cins sont trop nom­breux, mais les tech­ni­ciens moyens manquent énor­mé­ment. Comme le chô­mage com­mence à être trop visible (dans cer­tains kol­khozes on fait faire pen­dant l’hi­ver des tran­chées rebou­chées au prin­temps), la main d’œuvre est « expor­tée » vers l’URSS (il y a quelques 5000 bûche­rons en Sibé­rie, presque autant de tra­vailleurs en 1978 pour la construc­tion du gazo­duc d’O­ren­bourg en Rus­sie, près du Kaza­khs­tan, vers la Bul­gaie et les autre Pays de l’Est) et vers d’autres pays frères ayant besoin de cadres comme Cuba ou le Mozambique.

Le régime équipe éga­le­ment en cadres à bon mar­ché les pays arabes et magh­ré­bins. Là où un ingé­nieur fran­çais ou même polo­nais deman­de­ra mille dol­lars, la Bul­ga­rie deman­de­ra la moi­tié. Dans la pra­tique on envoie un bon com­mu­niste qui n’é­mi­gre­ra pas qui ne sau­ra pas for­cé­ment grand chose ou un tech­ni­cien dont la famille sert d’o­tage. En quelques années ils reviennent en Bul­ga­rie char­gés des sym­boles de la richesse : la voi­ture occi­den­tale, les pro­duits élec­tro­mé­na­gers occi­den­taux et assez d’argent pour s’a­che­ter un appartement.

L’ad­mi­ra­tion de l’oc­ci­dent n’est donc plus en fait un han­di­cap pour le régime, il l’u­ti­lise par­fai­te­ment : tu veux des dol­lars et vivre à l’oc­ci­den­tale, va dans tel pays arabe. Et en échange le can­di­dat aux dol­lars s’é­reinte et l’am­bas­sade dans le pays touche la moi­tié – au moins – de son salaire. On est reve­nu au bon vieux temps des esclaves, mais cette fois ce sont les esclaves qui réclament le joug.

À l’in­té­rieur aus­si le miroir aux dol­lars joue avec le « Kore­kom », super­mar­ché de pro­duits occi­den­taux qui vend en devises occi­den­tales uni­que­ment (sauf des bibe­lots russes en roubles!). Ain­si l’é­té der­nier il y eut un arri­vage de chaus­sures ita­liennes der­nière mode pour dames à huit dol­lars la paire (sans doute obte­nues en les tro­quant contre des pro­duits bul­gares), ce fut la ruée, et les étran­gers déjà bien sol­li­ci­tés pros­ti­tu­tion­nel­le­ment par­lant durent œuvrer plus encore. Par la même occa­sion, le régime récu­pé­ra pas mal de dollars.

Et l’op­po­si­tion ? Tous les Pays de l’Est semblent crou­ler sous les samiz­dats (!!!), que font les bulgares ?

Il y a d’a­bord un pro­blème d’in­for­ma­tion : lors­qu’il y avait des maquis contre le régime (de droite, de la CIA et même des anar­chistes), la presse occi­den­tale n’a rien dit. Lors­qu’il y a eu les « goria­ni » (maqui­sards sans liai­son avec l’é­tran­ger), au moins jus­qu’en 1964, rien non plus n’a été dit. Ensuite à chaque secousse interne dans les Pays de l’Est, la répres­sion s’est faite pré­ven­ti­ve­ment en Bul­ga­rie (en 1956 sur­tout). En 1968, tous les exa­mens uni­ver­si­taires ont été avan­cés d’un mois, pour évi­ter la conta­gion, et depuis 1969 une pré­pa­ra­tion civique et mili­taire a été ins­tau­rée pour les filles et les gar­çons de 16 ans.

Dans la pra­tique, il y a trois sortes d’op­po­si­tion : le refus glo­bal ins­tinc­tif, l’op­po­si­tion latente, le choc politique.

Le régime est si ouver­te­ment cor­rom­pu par la famille Jiv­kov et la pré­sence de l’URSS (comme les USA dans cer­tains pays d’A­mé­rique Latine) que la majo­ri­té de la popu­la­tion et des pri­vi­lé­giés est contre. Le chef de la Sûre­té d’É­tat et l’am­bas­sade d’URSS le savent par­fai­te­ment (ce sont eux qui com­mandent en fait), et ils savent par­fai­te­ment éga­le­ment se ser­vir de sou­papes de sécu­ri­té, comme les spec­tacles spor­tifs, le racisme à l’in­té­rieur (les musul­mans dont il a été ques­tion dans le n°2 d’Alter­na­tive et les tzi­ganes) et la xéno­pho­bie. Mis à part la ques­tion de la Macé­doine qui néces­site une étude par­ti­cu­lière 1Cf « La ques­tion macé­do­nienne » de Dimi­trov dans le dos­sier You­go­sla­vie. une énorme quan­ti­té d’a­mis a été per­sua­dée pen­dant des années (et l’est sans doute encore) que le manque de viande, de fro­mage de vête­ments, de chaus­sures, etc vient de la pré­sence de tou­ristes grecs et you­go­slaves, tel­le­ment pauvres qu’ils raflent tout ce qui est bul­gare… La même per­sonne qui se dit et est anti- com­mu­niste, est cepen­dant prête à affir­mer tout à la fois que le régime va mal et que si ça va mal, c’est la faute des you­go­slaves et des grecs !

L’op­po­si­tion latente est impos­sible à mani­pu­ler comme dans le pre­mier cas, car il s’a­git d’une part du refus constant et pro­fond du sys­tème du tra­vail et d’autre part du refus de la morale com­mu­niste. Le pre­mier cas concerne la plu­part des tra­vailleurs. Leur devise semble être : « Ils nous trompent en fai­sant sem­blant de nous payer, on les trompe en fai­sant sem­blant de tra­vailler », et la majo­ri­té des sta­kha­no­vistes qui sont aujourd’­hui malades chro­niques confirme leur posi­tion de len­teur sys­té­ma­tique. C’est l’at­ti­tude géné­rale des tra­vailleurs des Pays de l’Est. Ce refus des cadences est presque tou­jours accom­pa­gné de vols de pièces conçus comme une récu­pé­ra­tion, une réac­tion au salaire de misère. Là aus­si, c’est une atti­tude que l’on retrouve dans toute la socié­té bul­gare : le « bak­chich » est deve­nu le com­plé­ment natu­rel du salaire. Lors­qu’il est refu­sé, la réac­tion est vio­lente : vil­la incen­diée près de Sofia vers 1977.

Cette accep­ta­tion du vol comme récu­pé­ra­tion d’un manque de salaire explique le pas­sage à une cer­taine forme de délin­quance, sur­tout visible chez les jeunes : des­truc­tion de cabines télé­pho­niques, de voi­tures (mais qui a une auto­mo­bile ? Presque tou­jours quel­qu’un qui a été à l’é­tran­ger ou qui est bien pla­cé dans le régime), refus du tra­vail stable, alcoo­lisme, autant de tares capi­ta­listes que les jeunes assument ouver­te­ment, comme réac­tion plus ou moins consciente contre le régime.

Le choc direct n’est que le fait de quelques per­sonnes, aus­si­tôt vic­times de la répres­sion, dont cer­taines nous sont connues et adop­tées par Anmes­ty Inter­na­tio­nal. Mais que sont deve­nus les ouvriers bou­lan­gers d’un quar­tier de Sofia en grève en jan­vier 1976 ? Et d’autres, assas­si­nés pour avoir sim­ple­ment dit qu’ils ne com­pre­naient pas a quoi ser­vaient les contrôles de police au bout de 30 ans de socia­lisme. Cette dure­té fait que si l’op­po­si­tion constante à l’in­té­rieur du pays est impos­sible pour le moment, en revanche l’é­mi­gra­tion a énor­mé­ment aug­men­té : les tech­ni­ciens, ouvriers en stage ou tra­vaillant à l’é­tran­ger émigrent mal­gré les otages que sont les membres de leur famille dans le pays.

Ce pano­ra­ma serait incom­plet sans la pré­sence de la voyante de Petricht (qui voit tout bien qu’a­veugle et sert à la police pour décou­vrir cer­tain cas com­pli­qué) qui hante les conver­sa­tions, ain­si que le sujet des sou­coupes volantes, encou­ra­gé par le régime puis­qu’un rap­port top-secret cir­cule entre les mains de tout le monde dans l’in­tel­li­gent­sia : 6 pages tra­duites du russe d’un cer­tain Engel Felix Iou­ré­vit­ch­ki avec les cli­chés les plus écu­lés sur les ovnis, les petits hommes verts. Les romains gou­ver­naient avec les jeux de cirque et le pain, le régime de Jiv­kov et de l’URSS dirige sans pain mais avec le spi­ri­tisme et la xéno­pho­bie, base bien faibles pour fon­der quelque chose.

Merak­lia

  • 1
    Cf « La ques­tion macé­do­nienne » de Dimi­trov dans le dos­sier Yougoslavie.

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