La Presse Anarchiste

Du pacifisme est-allemand à la guerre polonaise

Après avoir rassem­blé des cen­taines de mil­liers de per­son­nes en Europe de l’Ouest, voilà que le paci­fisme con­t­a­mine main­tenant l’Eu­rope de l’Est, de l’URSS où le Groupe pour l’étab­lisse­ment de la con­fi­ance entre l’URSS et les USA recueille quelques 900 sig­na­tures en quelques mois, à la Hon­grie où les cer­cles paci­fistes rassem­blent plusieurs cen­taines de per­son­nes, de la Tché­coslo­vaquie où une man­i­fes­ta­tion offi­cielle pour la paix dégénère en man­i­fes­ta­tion d’op­po­si­tion, à la RDA où un dirigeant du Par­ti doit dia­loguer publique­ment avec de jeunes paci­fistes, à tra­vers tout le bloc la volon­té de paix grandit et débor­de du cadre officiel.

De Berlin à Varsovie

La RDA est sans doute l’un des pays les plus sages du bloc sovié­tique : jamais ses dirigeants n’ont remis en cause leurs rela­tions avec Moscou, les intel­lectuels ne passent pas le stade des protes­ta­tions ponctuelles et la classe ouvrière, depuis l’in­sur­rec­tion de Berlin et la grève générale de 1953, n’a con­nu que des grèves local­isées et vite réprimées ; c’est pour­tant dans ce cadre austère qu’a pris forme le plus impor­tant mou­ve­ment paci­fiste de toute l’Eu­rope de l’Est.

À l’o­rig­ine, l’op­po­si­tion au mil­i­tarisme et à la course aux arme­ments se man­i­fes­tait par de nom­breux refus indi­vidu­els d’ac­com­plir le ser­vice mil­i­taire, avec le sou­tien de l’Église évangélique. Mais peu à peu, face à une mil­i­tari­sa­tion crois­sante, jeunes mar­gin­aux, étu­di­ants et tra­vailleurs (chré­tiens ou non) se sont retrou­vés dans les divers cer­cles ou col­lo­ques sur la paix organ­isés par l’Église évangélique, et c’est au cours de ceux-ci qu’ont émergé les deux reven­di­ca­tions de base de ce mou­ve­ment : mise en place d’un ser­vice civ­il et coup d’ar­rêt à la mil­i­tari­sa­tion de la société.

Depuis, le mou­ve­ment paci­fiste a grossi, s’est coor­don­né et éman­cipé d’une Église qui ne le soute­nait que molle­ment. Sans pou­voir, ni vouloir, faire une liste exhaus­tive de ses actions, on peut sig­naler comme temps forts de l’ag­i­ta­tion paci­fiste en RDA : la dif­fu­sion d’une péti­tion pour le ser­vice civ­il en mai 1981 (6000 sig­na­tures dans tout le pays); le lance­ment de l’«Appel de Berlin » ― véri­ta­ble plate-forme du mou­ve­ment paci­fiste ― en jan­vi­er 1982 ; une man­i­fes­ta­tion de 2000 per­son­nes à Dres­de le 13 févri­er à l’oc­ca­sion du 37e anniver­saire du bom­barde­ment de la ville ; une péti­tion de femmes refu­sant d’être con­sid­érées comme réservistes en automne 1982,…

Il serait dom­mage de ne pas évo­quer égale­ment la sit­u­a­tion par­ti­c­ulière de Iena, où la Com­mu­nauté pour la paix (Friedens­ge­mein­schaft) mène depuis quelques années une lutte exem­plaire, dif­fu­sant badges et péti­tions, organ­isant ren­con­tres et man­i­fes­ta­tions paci­fistes. La plus belle réus­site de cette « com­mu­nauté » est sans doute les évène­ments du 19 mai dernier : ce jour-là, quelque 10.000 per­son­nes assis­taient à un rassem­ble­ment offi­ciel pour la paix, aux­quelles se joignirent quelque 40 mem­bres de la « com­mu­nauté » avec leurs pro­pres ban­deroles. Isolés et agressés par les « stasi » [[Mem­bres de la police poli­tique]], ils ont été soutenus par la foule, alors qu’ap­pa­rais­saient des ban­deroles fab­riquées dans leur coin par d’autres per­son­nes. Débor­dés les organ­isa­teurs ne purent réprimer cette inter­ven­tion… et durent laiss­er des paci­fistes pren­dre la parole et polémi­quer avec les ora­teurs officiels.

« Mon impres­sion est que les activ­ités indépen­dantes de l’É­tat ne peu­vent plus être con­trées, même par l’ex­pul­sion ou par l’ar­resta­tion d’amis, car il y a déjà trop de gens prêts à courir des risques » [[ Tageszeitung du 24/05/83]] déclarait un par­tic­i­pant à cette man­i­fes­ta­tion. Organ­isé, dynamique et pop­u­laire, surtout chez les jeunes, il est cer­tain que désor­mais le mou­ve­ment paci­fiste est un élé­ment impor­tant de la « vie » poli­tique es RDA. Il gêne dou­ble­ment le pou­voir : sur le plan intérieur, il est l’une des pre­mières man­i­fes­ta­tions d’op­po­si­tion organ­isées que con­naît le régime ; et d’autre part il ruine l’im­age paci­fique qu’il cherche à se don­ner, tant envers sa pop­u­la­tion qu’en­vers les pays occi­den­taux et leurs paci­fistes. Cet embar­ras se man­i­feste par le refus d’une répres­sion bru­tale, qui fini­rait de détru­ire cette image de mar­que. Au lieu de le réprimer ouverte­ment, le pou­voir cherche donc à récupér­er ce courant paci­fiste en en écar­tant les élé­ments les plus rad­i­caux. [[Ain­si, la RDA a récem­ment expul­sé R. Jahn, l’un des chef de file du Mou­ve­ment. À la Pen­tecôte, le pou­voir a organ­isé 170 rassem­ble­ments et 2800 meet­ings pour la paix]]

L’Église évangélique elle-même, berceau du mou­ve­ment paci­fiste en RDA, sem­ble incom­mod­ée par sa rad­i­cal­i­sa­tion et son développe­ment ― con­tra­dic­toires avec la recherche du com­pro­mis com­mune à toutes les Églis­es de l’Est (sinon du monde!). Dès lors, le mou­ve­ment paci­fiste ne compte que sur ses pro­pres forces et peut exprimer plus claire­ment ses reven­di­ca­tions. Celles exprimées dans l’«Appel de Berlin » peu­vent être classées en deux catégories :
— Sur le plan inter­na­tion­al, créer une paix sans armes par un désarme­ment bilatéral, la dénu­cléari­sa­tion de l’Eu­rope, la fin de l’oc­cu­pa­tion de la RFA et de la RDA et un traité de paix entre ces deux pays,…
— Sur le plan intérieur, con­tre la mil­i­tari­sa­tion de la société, par l’ar­rêt de la fab­ri­ca­tion des jou­ets guer­ri­ers, par le rem­place­ment de l’en­seigne­ment mil­i­taire par un enseigne­ment pour la paix, la mise en place d’un ser­vice civ­il, l’ar­rêt des man­i­fes­ta­tions mil­i­taristes et des exer­ci­ces de défense civile,…

« Créer la paix sans armes, cela ne sig­ni­fie pas seule­ment assur­er notre pro­pre survie. Cela sig­ni­fie aus­si la fin de ce gaspillage insen­sé de force de tra­vail et de richesse de notre peu­ple pour la pro­duc­tion d’in­stru­ments de guerre et l’équipement d’énormes armées de jeunes gens qui sont sous­traits au tra­vail pro­duc­tif », con­clut l’«Appel de Berlin ». Le point qu’il faut soulign­er, c’est com­ment les paci­fistes est-alle­mands rejet­tent pareille­ment les deux blocs. L’écrivain est-alle­mand S. Heim déclarait, lors d’une ren­con­tre entre paci­fistes ouest et est-alle­mands qu’«il n’y a plus de guerre juste. Elle n’ex­iste pas, elle ne saurait exis­ter, car il n’y a pas de bombes atom­iques justes. Les SS 20 sont aus­si injustes que les Per­sh­ing II. » Out­re les déc­la­ra­tions et reven­di­ca­tions de ce mou­ve­ment, ses liens et sa sol­i­dar­ité avec les paci­fistes de l’Ouest prou­vent que ce rejet est réel.

À moins d’une cen­taine de kilo­mètres de Berlin se trou­ve la Pologne. Dans ce pays voisin de la RDA, la sit­u­a­tion est totale­ment opposée : la tra­di­tion de con­tes­ta­tion est pro­fondé­ment ancrée dans la pop­u­la­tion, aujour­d’hui plus que jamais. Pour­tant, le mou­ve­ment paci­fiste n’y est qu’embryonnaire. Le seul indice de paci­fisme et d’an­ti­mil­i­tarisme que l’on puisse décel­er dans le pro­gramme de Sol­i­dar­ité se résume à une phrase « Les dépens­es d’arme­ment doivent être réduites au min­i­mum, et les moyens ain­si libérés affec­tés à l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion ». [[Des experts de Sol­i­dar­ité avaient élaboré un plan de recon­ver­sion des indus­tries d’arme­ment.]] Et encore, ce souhait est surtout dû à des con­sid­éra­tions économiques. À l’op­posé, même s’il sem­ble que la direc­tion de Sol­i­dar­ité y soit étrangère, plusieurs déc­la­ra­tions bel­li­cistes ont vu le jour dans sa presse, surtout depuis le coup d’É­tat. On y fustige un mou­ve­ment paci­fiste (occi­den­tal) « dont les activ­ités sont fomen­tées par Moscou et qui par ses pos­tu­lats de désarme­ment uni­latéral fait le jeu de l’URSS » [[ Tygod­nik Mazowsze n°39 du 05/0183 in Bul­letin d’In­for­ma­tion de Sol­i­dar­ité en France n°55 du 16/02/83]], on y démon­tre la nature belliqueuse de l’URSS : « Les dirigeants sovié­tiques ont com­pris qu’ils avaient per­du la con­fronta­tion paci­fique et que chaque année qui pas­sait ne fai­sait qu’aug­menter l’é­cart, en par­ti­c­uli­er quant au niveau de vie des mass­es laborieuses en URSS et en Occi­dent. Ils ont donc été placés devant l’al­ter­na­tive : ou bien s’isol­er, à l’in­star des années 30, dans le monde com­mu­niste en renonçant au statut de puis­sance mon­di­ale et au droit de dik­tat poli­tique ou bien faire le dernier pas par détresse et entr­er sur la voie de la con­fronta­tion armée. C’est ce choix qui a été fait. », on y appelle l’Oc­ci­dent à ren­forcer son poten­tiel mil­i­taire et à dur­cir son atti­tude car, pour les Sovié­tiques, « une seule chose est capa­ble d’at­tein­dre leur imag­i­na­tion, c’est la peur devant quelqu’un de plus fort»… [[ Myśl Nieza­lez­na n°14 in Bul­letin Inf. Sol. En France n°55]] On a même vu Milews­ki, représen­tant de Sol­i­dar­ité à l’é­tranger, déclar­er que « si l’Eu­rope de l’Ouest deve­nait trop faible, elle serait inté­grée au bloc sovié­tique, comme nous l’avons été il y a quelques années. Et nos chances de con­quérir notre indépen­dance et les droits de l’homme fon­da­men­taux seraient con­sid­érable­ment réduites. C’est pourquoi nous tenons à ce que les démoc­ra­ties d’Eu­rope de l’Ouest soient en sécu­rité. » [[ Tageszeitung du 16/05/83]] Enne­mis hérédi­taires de la Russie, con­scients que le partage de monde en deux blocs est la source prin­ci­pale de leurs maux, les Polon­ais ne risquent-ils pas d’être ten­tés de prof­iter d’une occa­sion de guerre, voire la provo­quer ? C’est le dan­ger que met en évi­dence un jour­nal­iste dans l’un des prin­ci­paux jour­naux clan­des­tins, Tygod­nik Wojen­ny : « Si Yal­ta est une malé­dic­tion si irréversible que seule la guerre peut y met­tre fin, de plus en plus on en acceptera l’hy­pothèse, mais encore on se met­tra à l’e­spér­er ». [[ Bull. D’Inf. Sol. En France n°22.]]

La malédiction de Yalta

Les atti­tudes dif­férentes face au prob­lème de la paix en RDA et en Pologne s’ex­pliquent aisé­ment et de plusieurs façons :
— raisons his­toriques : alors que les deux dernières guer­res qu’a con­nues l’Alle­magne ont été un désas­tre (nation­al économique, moral,…), c’est à la faveur de la Pre­mière Guerre mon­di­ale que la Pologne a retrou­vé son indépen­dance ; les accords d’après-guerre (Yal­ta) ne trait­ent pas de la même façon l’Alle­magne et la Pologne. La pre­mière est vain­cue, occupée et DIVISÉE, les alle­mands ― à l’Ouest comme à l’Est ― ont donc intérêt à ce que le cli­mat inter­na­tion­al soit déten­du, pour éviter tant une sépa­ra­tion encore plus nette qu’une pres­sion accrue des occu­pants (voir l’in­stal­la­tion des Per­sh­ing II en RFA). Au con­traire, à l’o­rig­ine du moins, les accords de Yal­ta réser­vent à la Pologne comme aux autres Pays de l’Est alliés un sort meilleur, puisque si l’URSS devait effec­tive­ment recevoir des garanties de rela­tions ami­cales avec ces pays, il n’é­tait nulle­ment pré­cisé qu’ils devaient lui être économique­ment, poli­tique­ment et mil­i­taire­ment liés. [[Les accords de Yal­ta prévoy­aient notam­ment « des gou­verne­ments intéri­maires large­ment représen­tat­ifs de tous les élé­ments démoc­ra­tiques de la pop­u­la­tion qui s’en­gageraient à faire établir, aus­sitôt que pos­si­ble, par des élec­tions libres, des gou­verne­ments répon­dant à la volon­té du peu­ple ».]] C’est donc plus ― en apparence du moins ― la vio­la­tion des accords de Yal­ta que ces accords eux-mêmes qui est la source de l’op­pres­sion de la Pologne. Pour obtenir une réin­ter­pré­ta­tion plus favor­able, cer­tains pensent dès lors qu’il faut une pres­sion occi­den­tale accrue sur l’URSS, non seule­ment pour stop­per son avance, mais aus­si pour la forcer à restituer ce qu’elle a « volé ».
— raisons géopoli­tiques : placés à la fron­tière entre les deux blocs, les Alle­mands sont les plus exposés en cas de con­flit, et donc les plus à même de le red­outer. Les liens encore forts entre les pop­u­la­tions de RFA et de RDA ain­si que l’é­cho du mou­ve­ment paci­fiste ouest-alle­mand favorisent égale­ment une prise de con­science des prob­lèmes de la paix.
— raisons poli­tiques : depuis longtemps, la société est-alle­mande est ultra­mil­i­tarisée et occupée par les troupes sovié­tiques, toute mon­tée de la ten­sion inter­na­tionale sig­ni­fie donc un dur­cisse­ment intérieur ; en Pologne par con­tre, du moins avant le 13 décem­bre, l’ar­mée restait pop­u­laire et appa­rais­sait comme un fac­teur d’indépen­dance et de libéral­isme (en 1956, elle avait soutenu les révi­sion­nistes con­tre les stal­in­iens). D’autre part, l’ab­sence d’op­po­si­tion forte en RDA attise les espoirs d’une détente inter­na­tionale, prémisse d’une libéral­i­sa­tion intérieure, alors que les rap­ports entre l’É­tat et la société polon­aise sont vus avant tout comme une ques­tion de rap­port de forces intérieur.

Si les sit­u­a­tions de ces deux pays sont dif­férentes, les pri­or­ités que se sont fixés les mou­ve­ments est-alle­mand et polon­ais le sont tout autant. En RDA, les paci­fistes com­bat­tent certes la rup­ture des rela­tions avec l’Ouest et la course aux arme­ments comme obsta­cles à la libéral­i­sa­tion et au rap­proche­ment entre les deux Alle­magnes, mais ils ont avant tout la volon­té de réduire les risques de guerre, avec toutes les con­séquences qui l’accompagneraient.

En Pologne, la lutte se situe sur un autre plan : « L’idée de lib­erté et de com­plète indépen­dance nous est chère. Nous favoris­erons tout ce qui ren­force la sou­veraineté de la nation et de l’É­tat, tout ce qui per­met le développe­ment de la cul­ture nationale et la con­nais­sance de notre héritage his­torique. Nous con­sid­érons que notre iden­tité nationale doit être pleine­ment respec­tée » déclare le pro­gramme de Sol­i­dar­ité. Dans cette optique, l’op­po­si­tion polon­aise a rarement con­sid­éré les rela­tions inter­na­tionales autrement que comme un fac­teur dont il fal­lait tenir compte dans la recherche de l’indépen­dance. [[Il faudrait revenir sur la con­cep­tion de l’indépen­dance de l’op­po­si­tion polon­aise.]] Cet objec­tif prin­ci­pal, out­re qu’il exac­erbe chez cer­tains les sen­ti­ments patri­o­tiques et bel­li­cistes, déforme pro­fondé­ment la vision qu’a l’op­po­si­tion polon­aise de la sit­u­a­tion inter­na­tionale. Dès lors que son but est l’é­man­ci­pa­tion de la Pologne, son seul adver­saire est l’U­nion sovié­tique, et l’Oc­ci­dent (le monde libre!) une force à utilis­er dans la lutte con­tre cet adver­saire. Plus encore que la défor­ma­tion de sa vision du monde, la recherche de l’indépen­dance rend l’op­po­si­tion polon­aise plus ou moins indif­férente aux ques­tions inter­na­tionales, comme elle l’est trop sou­vent vis-à-vis de l’op­po­si­tion dans les autres pays de l’Est. Quand les jour­nal­istes du Tageszeitung inter­viewaient Milews­ki au sujet de la guerre froide, celui-ci répondait : « Que sig­ni­fie pour nous la guerre froide ? Nous avons déjà aujour­d’hui une guerre bien réelle en Pologne ! Ain­si, pour nous la guerre froide est quelque chose de loin­tain, dont nous ne nous soucions pas…». [[ Tageszeitung du 16/05/83.]]

« C’est si éloigné de nos prob­lèmes » (Milews­ki), cette réac­tion courante face à la sit­u­a­tion inter­na­tionale est sans doute le prin­ci­pal reproche que l’on puisse faire à l’op­po­si­tion polon­aise. C’est elle, plus qu’une véri­ta­ble volon­té de guerre ou une sym­pa­thie sans réserve pour l’Oc­ci­dent, qui est la cause des ambiguïtés de Sol­i­dar­ité. Car beau­coup de mil­i­tants de l’op­po­si­tion polon­aise ne con­sid­èrent les démoc­ra­ties occi­den­tales ni comme un mod­èle, ni comme un sou­tien véri­ta­ble et dés­in­téressé. « Pour la droite (les gou­verne­ments de l’Ouest), seul Moscou est un inter­locu­teur réel, et la Pologne ne compte que dans la mesure où elle peut empoi­son­ner la vie à Moscou ; une Pologne vain­cue par Moscou cesse d’in­téress­er la droite ; Yal­ta en est le meilleur exem­ple », écrit D. Warsza­ws­ki dans KOS. Les véri­ta­bles bel­li­cistes, quant à eux, sont encore moins nom­breux que les ultra-nation­al­istes. « Les polon­ais ont tou­jours aspiré à l’indépen­dance, ils n’ont jamais accep­té Yal­ta. Ce qui ne veut pas dire que les Polon­ais sont prêts â ris­quer une tragédie nationale en deman­dant à sor­tir du Pacte de Varso­vie ». [[S. Blum­sz­ta­jn, représen­tant de Sol­i­dar­ité en France, dans Que faire aujour­d’hui n°18.]] Pour com­pléter ce tableau, il faut men­tion­ner l’ini­tia­tive d’une frac­tion de la résis­tance de Varso­vie, les KOS (Comités de Défense sociale), qui ont annon­cé début juil­let qu’ils se sol­i­dari­saient avec le mou­ve­ment paci­fiste occi­den­tal. [[ Bull. D’Inf. De Sol. En France n°68 du 27/07/83.]]

Certes, comme nous l’avons vu, les pri­or­ités, les straté­gies et les actions de l’op­po­si­tion polon­aise et du paci­fisme est-alle­mand ont peu de points com­muns. Par con­tre, le prob­lème qui les sous-tend est le même : la remise en cause de la divi­sion de l’Eu­rope (du monde?) en deux blocs, le refus de la « malé­dic­tion de Yal­ta ». Toutes les dif­férences qui, à par­tir de ce fond com­mun, sépar­ent l’op­po­si­tion polon­aise du paci­fisme est-alle­mand vien­nent du fait qu’en Pologne, c’est avant tout les con­séquences sociales et poli­tiques de Yal­ta qui sont sur la sel­l­ette, alors qu’en RDA, ce sont surtout les con­séquences « diplo­ma­tiques » et militaires.

Mais, de même que la con­cep­tion polon­aise de l’indépen­dance englobe des notions de lib­erté et d’au­to­ges­tion, la lutte pour la paix en RDA a une dimen­sion réelle­ment poli­tique : « de même que la lutte pour la paix et la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­nement en RFA inclut la lutte con­tre les monopoles, chez nous, déjà rien que pour se pro­cur­er des moyens d’ex­pres­sion, elle ne peut qu’être liée à un éclate­ment de la dic­tature des bureau­crates poli­tiques » écrit à ce sujet un paci­fiste est-alle­mand. [[ Tageszeitung du 09/03/82.]] Les deux mou­ve­ments s’ac­cor­dent en tout cas sur ce point : la sit­u­a­tion inter­na­tionale, entretenue par les deux blocs, n’est pas accept­able. L’«Appel de Berlin » évoque « l’équili­bre de la ter­reur (qui) n’a pu jusqu’à présent empêch­er la guerre nucléaire qu’en la remet­tant sans cesse à demain », Tygod­nik Wojen­ny de son côté déclare : « Ceux qui acceptent en tant que réal­ité inéluctable la malé­dic­tion de Yal­ta sont con­damnés aujour­d’hui à la per­spec­tive de la guerre. Ce sont ceux qui chantent les louanges du statu quo qui sont les semeurs de guerre. La paix européenne et mon­di­ale ne peut être sauvée que par ceux qui se révoltent con­tre le régime, qui ne croient pas en son intan­gi­bil­ité, ceux qui brisent les chaînes. » [[ Bull. D’Inf. De Sol. En France n°22.]]

La seule paix que refuse l’op­po­si­tion polon­aise est celle qui passe sur le cadavre des lib­ertés et des nations celle au nom de laque­lle Jaruzel­s­ki a proclamé l’é­tat de guerre, et au nom de laque­lle les démoc­ra­ties de l’Ouest ont, par exem­ple, aban­don­né la Tché­coslo­vaquie en 1938, puis trente ans plus tard.

Construire la paix…

Même si les mou­ve­ments polon­ais et est-alle­mands ne met­tent pas l’ac­cent sur les mêmes aspects de la paix, leur vision glob­ale de celle-ci est sem­blable. On peut la définir ainsi :
— le refus de Yal­ta s’ex­plique par l’aspi­ra­tion à une Europe indépen­dante des deux blocs, con­di­tion de la paix dans cette région du monde et entre les nations qui la com­posent : l’«Appel de Berlin » évoque une Europe « dénucléarisée» ;
— « il faut l’en­vis­ager de telle manière qu’elle com­porte le sou­tien aux aspi­ra­tions nationales. » [[S. Blum­sz­ta­jn, représen­tant de Sol­i­dar­ité en France, dans Que faire aujour­d’hui n°18.]] Si la paix, en effet, n’en tient pas compte, elle ne sera ni effec­tive ni louable ;
— aspect com­plé­men­taire de ce deux­ième point, la paix ne doit pas pass­er par dessus les lib­ertés, mais au con­traire les favoris­er. « Le seul point où nous pou­vons et nous devons nous rejoin­dre (avec les paci­fistes), c’est la dig­nité humaine. Mais la dig­nité humaine n’est qu’un point de départ dont découlent de nom­breuses con­séquences dif­férentes. Com­ment peut-on obtenir le respect de la dig­nité humaine ? Une quan­tité de choses doivent être obtenues dans les domaines économique, poli­tique, de la cul­ture et de l’en­seigne­ment,… Et dans le domaine mil­i­taire, le désarme­ment » (Milews­ki). [[ Tageszeitung du 16/05/83.]]

En accord sur ces grandes lignes, paci­fistes est-alle­mands et oppo­si­tion­nels polon­ais se sépar­ent sur la stratégie à suiv­re pour impos­er cette paix. Pour les pre­miers, elle se résume en un slo­gan : « Frieden schaf­fen ohne Waf­fen » (Con­stru­ire le paix sans arme). Comme nous l’avons déjà vu, les propo­si­tions de l’«Appel de Berlin » vont surtout dans le sens d’une démil­i­tari­sa­tion tant des nations que des esprits, et d’un désarme­ment bilatéral et généralisé.

Pour l’op­po­si­tion polon­aise, au con­traire, ce ne sont pas des mesures diplo­ma­tiques ou mil­i­taires qui peu­vent amen­er la paix, mais l’émer­gence et le tri­om­phe du mou­ve­ment social. « Une vic­toire de Sol­i­dar­ité dans sa lutte con­tre le régime serait un énorme suc­cès de la gauche européenne. Ce serait la preuve de la puis­sance et de la résis­tance de la classe ouvrière, cela ren­forcerait l’e­spoir d’une coopéra­tion poli­tique inter­na­tionale du monde du tra­vail européen, seule chance de recon­quête de l’indépen­dance par notre con­ti­nent, dont la poli­tique est déter­minée aujour­d’hui par la stratégie glob­ale des deux grands » (D. Warsza­ws­ki). Seules les sociétés européennes en lutte pour leurs pro­pres lib­erté et indépen­dance peu­vent fournir le cadre néces­saire à la paix. Alors que le paci­fisme est-alle­mand prône une pres­sion sur les gou­verne­ments en faveur de la paix, l’op­po­si­tion polon­aise voit dans la libéra­tion des sociétés européennes le préal­able à celle-ci. Il faut dire que, pour l’in­stant du moins, les con­tes­tataires est-alle­mands ont moins à atten­dre de leur pop­u­la­tion que leurs homo­logues polonais…

Les idées des paci­fistes est-alle­mands sur la paix et le rejet des deux blocs sont sans doute plus élaborées et intéres­santes que celles de l’op­po­si­tion polon­aise, mais celle-ci a l’a­van­tage d’in­té­gr­er la paix à un com­bat plus général, et de mon­tr­er qu’en fait elle ne peut pas être le résul­tat d’une négo­ci­a­tion entre États, même soutenue par leurs pop­u­la­tions. Pour nous, lib­er­taires, toutes ces con­cep­tions sont com­plé­men­taires plutôt que con­tra­dic­toires : au lieu de rejeter les paci­fistes est-alle­mands parce qu’ils se can­ton­nent à la lutte pour la paix et espèrent encore sa mise en place par des voies insti­tu­tion­nelles ou l’op­po­si­tion polon­aise pour sa vision con­damnable de la réal­ité inter­na­tionale, nous devri­ons nous attach­er à encour­ager chez cha­cun de ces deux mou­ve­ments ce qu’il leur manque le plus : tout comme les est-alle­mands doivent com­pren­dre que les ques­tions inter­na­tionales sont étroite­ment liées aux ques­tions économiques, sociales et poli­tiques, l’op­po­si­tion polon­aise doit pren­dre con­science que le monde n’est pas divisé entre le Bien et le Mal, mais entre deux blocs qui, au delà des nuances, se valent et se ressemblent.

Pour finir, je voudrais évo­quer une sit­u­a­tion his­torique que tous ceux qui sou­ti­en­nent l’Ouest con­tre l’Est au nom de la lib­erté, tant dans les milieux lib­er­taires que dans l’op­po­si­tion est-européenne, devraient méditer. Lors de la pre­mière guerre mon­di­ale, plusieurs lib­er­taires ont appelé à soutenir la France con­tre l’Alle­magne car, dis­aient-ils, une vic­toire alle­mande sig­nifi­ait le tri­om­phe du social­isme autori­taire sur le social­isme lib­er­taire, et plus générale­ment de la bar­barie sur la lib­erté. Or, si la guerre a nui au mou­ve­ment lib­er­taire, ce n’est sûre­ment pas parce que l’Alle­magne a gag­né ! C’est tout sim­ple­ment parce que qua­tre ans de guerre ont décimé en grande par­tie les rangs des mil­i­tants lib­er­taires et syn­di­cal­istes révo­lu­tion­naires, envoyés en pre­mières lignes.

Avril