La Presse Anarchiste

Six récits en quête de lecteurs

Récem­ment Simon Leys fai­sait cette remar­que qu’il y aurait une étude très intéres­sante à faire, une étude de « total­i­tarisme com­paré » : il faudrait com­par­er les goulags chi­nois et les goulags sovié­tiques (Le Monde, 10/03/83). Peut-être est-il encore trop tôt pour pou­voir réalis­er dès main­tenant ce souhait, dans la mesure où les témoignages relat­ifs au goulag chi­nois ne sont pas si nom­breux [[Rap­pelons l’ex­is­tence du livre de Jean-Jacques Michel et Huang He, Avoir 20 ans en Chine… à la cam­pagne, Paris, 1978, édi­tions du Seuil.]].

Les Six réc­its de l’é­cole des cadres que vient de pub­li­er Chris­t­ian Bour­go­is con­tribueront à combler en par­tie cette lacune. Yang Jiang, l’au­teur des Six réc­its, est une intel­lectuelle chi­noise. Mem­bre de l’A­cadémie des sci­ences, Yang Jiang était âgée d’une soix­an­taine d’an­nées lorsqu’elle fut déportée pour deux ans ― ain­si que son mari, sa fille et le mari de sa fille, tous chercheurs ― en « camp de redresse­ment par le tra­vail » (pour par­ler russe). C’é­tait en 1969, soit deux ans et demi après le début de la révo­lu­tion culturelle.

Les bureau­crates dits prag­ma­tiques (Deng Xiaop­ing and C°) ayant depuis sup­plan­té à la direc­tion des affaires ceux de leurs com­pères qui s’é­taient éman­cipés joyeuse­ment ― trag­ique­ment aus­si pour la pop­u­la­tion ― de toute réal­ité, Yang Jiang a été réha­bil­itée et son livre a con­nu en juil­let 1981 le priv­ilège d’être édité offi­cielle­ment ― mais aus­si, faut-il le pré­cis­er, en rai­son du sujet, con­fi­den­tielle­ment ― en Chine pop. même.

La présen­ta­tion des tra­duc­teurs rap­pelle utile­ment en quelques mots au lecteur français les con­di­tions his­toriques qui virent la nais­sance de l’é­cole des cadres et le rôle de celle-ci : la révo­lu­tion nom­mée par la plus grandiose anti-phrase cul­turelle, la haine de la bureau­cratie chi­noise envers les intel­lectuels (n’ou­bliez pas l’un des principes de base de la dom­i­na­tion total­i­taire, selon les mots d’Or­well, « l’ig­no­rance, c’est la force »), la mise au pas des intel­lectuels par la dépor­ta­tion en masse aux champs.

Yang Jiang n’in­siste pas ― hon­nis quelques réflex­ions en ter­mes plus directe­ment poli­tiques qui entre­coupent pour­tant néces­saire­ment ses Réc­its ― sur ces faits. Elle a préféré retrac­er en six tranch­es de vie toute l’ab­sur­dité de cette péri­ode d’ex­il. Scan­dale du départ for­cé, scan­dale de la vie autori­taire­ment privée des siens, sans livres, scan­dale d’une « réé­d­u­ca­tion » ― un bien inutile tra­vail for­cé ― pour une faute qu’on n’a pas commise.

Mal­heureuse­ment, du fait d’assez nom­breux défauts de tra­duc­tion ― d’au­tant que le texte chi­nois est lit­téraire ―, la ver­sion française prête quelque­fois à sourire. Ain­si : « Nous lui don­nâmes le nom du chien » (p.93), pour nous lui apprîmes le nom du chien ; « nour­rir portée sur portée de chiots » (p.94) au lieu de nour­rir des chiots portée après portée ; « débouch­er des potagers » (p.115) , pour débouch­er hors des potagers, etc. Il ne faudrait pas toute­fois que la naïveté de la tra­duc­tion restreigne, peu ou prou, le suc­cès du livre. D’abord, on l’a déjà dit, parce que les faits ne sont pas si con­nus ; ensuite, parce qu’il s’ag­it, avec les Six réc­its, d’un témoignage don­né par l’un de ceux-là mêmes qui eurent à subir la « rééducation ».

On savait le des­tin de tel let­tré chi­nois pen­dant la révo­lu­tion cul­turelle (celui par exem­ple de Lao She, poussé au sui­cide). On avait aus­si con­nais­sance ne la dépor­ta­tion mas­sive des intel­lectuels. Restait à con­naître du dedans leur sort. Les Six réc­its de Yang Jiang lèvent un pan du voile.

Egomet

Six réc­its de l’é­cole des cadres par Yang Jiang, pré­face de Qian Zhong­shu, traduit du chi­nois par Isabelle Landry et Zhi Sheng, Paris 1983 « bib­lio­thèque asi­a­tique » , Chris­t­ian Bour­go­is éd., 136 pages, 50 f.