La Presse Anarchiste

L’anarchisme en Allemagne de l’Est (1945 — 1955)

Quand on par­le du mou­ve­ment anar­chiste en Alle­magne de l’Ouest (RFA) ou de l’Est (RDA) durant la péri­ode d’après-guerre il ne faut pas oubli­er que de 33 à 45 l’a­n­ar­chisme fut mis hors la loi : les adhérents des groupes furent arrêtés, assas­s­inés ou con­damnés à la mort lente dans les camps de con­cen­tra­tion, la presse anar­chiste dis­parut, les livres et les brochures furent brûlés. Il fal­lait donc en 45 – pour les rares sur­vivants – repar­tir de zéro, et très vite en Alle­magne de l’Est s’im­plan­ta un régime total­i­taire qui usa à l’é­gard des anar­chistes des mêmes méth­odes que le régime hitlérien.

Depuis les années 90 du siè­cle précé­dent jusqu’en 1933, l’a­n­ar­chisme alle­mand a été divisé en plusieurs courants qui, sauf en de rares cir­con­stances, n’ont jamais pu se fédér­er en une organ­i­sa­tion fondée sur quelques principes essen­tiels com­muns à tous les anar­chistes. Indiquons briève­ment la nature de ces courants :

1.    ANARCHISME INDIVIDUALISTE : Inspiré par Stirn­er, il se dévelop­pa grâce aux écrits de John-Hen­ry MacK­ay (le poète-philosophe qui « redé­cou­vrit » Stirn­er et son œuvre) et de Tuck­er. Des asso­ci­a­tions anar­chistes indi­vid­u­al­istes, des Amis de Stirn­er, des asso­ci­a­tions pour la cul­ture indi­vid­u­al­iste existèrent dans les années 20, surtout à Berlin et à Ham­bourg. Actuelle­ment la Société John MacK­ay édite les oeu­vres de Mack­ay, Tuck­er, etc. ain­si qu’une série d’é­tudes anar­chistes qui dépassent le cadre de l’in­di­vid­u­al­isme strict.

2.  LE SOCIALISME LIBERTAIRE : Son porte-parole fut Lan­dauer : anti-marx­iste, con­tin­u­a­teur de Proud­hon, il inspi­ra l’ac­tion des groupes de l’U­nion Social­iste pour créer, en dehors du cadre du cap­i­tal­isme et de l’É­tat, des com­mu­nautés libres de pro­duc­teurs : les pre­mières cel­lules d’une société lib­er­taire. L’in­flu­ence de Lan­dauer avant 1914 se fit sen­tir en Autriche, en Suisse et même en France. En Israël, la con­struc­tion des kib­boutz s’in­spi­ra des idées de Landauer.

3.  L’ANARCHISME COMMUNISTE (ou encore com­mu­nisme lib­er­taire) : il est lié au nom de Johann Most (mort en 1906) et s’in­spire un peu de Bak­ou­nine et beau­coup de Kropotkine. Müh­sam devait repren­dre l’oeu­vre de Most et fon­da à Munich, lors de la révo­lu­tion de 1918, l’U­nion des Inter­na­tion­al­istes Révo­lu­tion­naires et dix ans plus tard l’U­nion Anar­chiste qui entra en con­cur­rence avec la Fédéra­tion des Anar­chistes Com­mu­nistes créée par Oestre­ich. Ces deux organ­i­sa­tions lut­tèrent durant la République de Weimar con­tre la mon­tée du nation­al-social­isme, avec des tac­tiques différentes.

4.  L’ ANARCHO-SYNDICALISME : En réac­tion con­tre le syn­di­cal­isme de col­lab­o­ra­tion de classe et de soumis­sion à l’É­tat, les anar­cho-syn­di­cal­istes fondèrent en 1919 l’as­so­ci­a­tion des Tra­vailleurs Libres d’Alle­magne (FAUD) qui sous l’im­pul­sion de Rock­er, Souchy et Lehn­ing devint une organ­i­sa­tion de masse comp­tant en 1923 env­i­ron 125000 adhérents. La FAUD perdit assez vite son influ­ence et vers 1933 elle ne comp­tait plus que 25000 à 30000 membres.

5.  LE LIBERALISME « ANARCHISTE » : Au début du siè­cle, Gesell avait ten­té une fusion des idées du libéral­isme économique et de l’a­n­ar­chisme. Ce mou­ve­ment devait se dévelop­per après 1919 sous l’in­flu­ence de Zim­mer­mann : il s’op­po­sait au social­isme autori­taire et à l’a­n­ar­chisme vio­lent et s’ef­forçait – sous le nom d’acratie – d’opér­er une syn­thèse entre le libéral­isme économique et l’a­n­ar­chisme indi­vid­u­al­iste. Ce courant de pen­sée devait être vic­time – comme on le ver­ra plus loin – du régime total­i­taire de l’Alle­magne de l’Est.

En met­tant l’ac­cent sur ce qui les divi­sait plutôt que sur ce qui les unis­sait, les anar­chistes ne pou­vaient arriv­er à une coor­di­na­tion frater­nelle des divers courants de la pen­sée anar­chiste. Il y eut cepen­dant un court moment où tous ces courants col­laborèrent : dans la pre­mière et courte phase de la République des con­seils de Bav­ière en 1919, avant la prise du pou­voir par les com­mu­nistes, suiv­ie peu après par la dic­tature de la sol­datesque. Gesell, Lan­dauer, Müh­sam et les anar­cho-syn­di­cal­istes fig­urèrent côte à côte dans le con­seil de la République Bavaroise. La preuve était faite que la néces­sité l’emportait sur les querelles de ten­dance, mais cette union des anar­chistes fut sans lendemain.

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Ham­bourg avait été, jusqu’en 1933, un cen­tre d’ac­tiv­ités anar­chistes : une forte sec­tion de la FAUD, plusieurs jour­naux anar­chistes ou semi-anar­chistes et par­mi ces derniers l’ « Union­ist », organe de l’or­gan­i­sa­tion uni­taire « Union Générale des Tra­vailleurs ». Un autre heb­do­madaire, le « Pro­le­tarisch­er Zeit­geist » (l’e­sprit pro­lé­tarien) – édité à Zwick­au (Saxe) de 22 à mars 1933 – était anti-autori­taire et proche des anar­chistes. Il était dif­fusé par Otto Reimers, puis soutenu par Otto Rüh­le qui arrivèrent à con­stituer le « Bloc des Révo­lu­tion­naires anti-autori­taires » qui organ­isa à Ham­bourg des cycles de con­férences suiv­ies par un pub­lic nom­breux (Rock­er y exposa les idées maîtress­es de son ouvrage « Nation­al­isme et Cul­ture »). Ce sont les sur­vivants de ce noy­au qui furent en 1945 les pre­miers arti­sans de la renais­sance de l’a­n­ar­chisme : qua­tre seule­ment dont Otto Reimers. Avant même l’an­nonce de la mort d’Hitler, Reimers dif­fusa des tracts dénonçant les atroc­ités des camps de Buchen­wald et Belsen et appelait à la vengeance. Dès le 4 mai 1945, Reimers s’adres­sa aux com­mu­nistes de Ham­bourg, rescapés de la dic­tature nazie : devant la sit­u­a­tion trag­ique du mou­ve­ment ouvri­er, il pré­con­i­sait la créa­tion d’un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire uni­taire englobant les social-démoc­rates, les com­mu­nistes et les anar­chistes, mou­ve­ment à la fois antifas­ciste et ant­i­cap­i­tal­iste. Ce rap­proche­ment, auquel les dirigeants com­mu­nistes étaient hos­tiles, ne put être réal­isé en dépit des efforts de Reimers. Ce fut seule­ment en mars 1947 que les autorités anglais­es d’oc­cu­pa­tion autorisèrent la con­sti­tu­tion d’une « Fédéra­tion Cul­turelle », réclamée par Reimers et par Langer, un autre mil­i­tant de l’a­n­ar­chisme d’a­vant-guerre. L’or­gan­i­sa­tion prit le titre de « Fédéra­tion Cul­turelle des Social­istes Libres et Anti­mil­i­taristes ». La fédéra­tion dis­posa d’un local, dif­fusa onze cir­cu­laires imprimées au cours de l’an­née 47, créa des liaisons dans cinq villes et entretint des cor­re­spon­dances avec des cama­rades de 17 pays. Mais que se pas­sait-il durant ces deux si dures années dans la zone d’oc­cu­pa­tion russe ? Le mou­ve­ment anar­chiste pou­vait-il renaître dans cette par­tie de l’Alle­magne soumise à l’au­torité mil­i­taire russe et à la police stalinienne ?

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Zwick­au est une ville indus­trielle de Saxe, non loin de Chem­nitz et de la fron­tière tché­coslo­vaque : usines métal­lurgiques, fila­tures et mines de houille dans le voisi­nage. C’est à Zwick­au qu’é­tait édité le « Pro­le­tarisch­er Zeit­geist » qui était en même temps l’or­gane de l’U­nion Générale des Tra­vailleurs. En mai 1945 l’U­nion ne comp­tait à Zwick­au que six sur­vivants : 27 mem­bres avaient été vic­times de la Gestapo. Un des rescapés, Willi Jelinek, avait pu con­serv­er la liste des abon­nés du « Zeit­geist » et adres­sa aux plus surs d’en­tre eux des let­tres détail­lées en vue de faire revivre l’or­gan­i­sa­tion. Comme les autorités russ­es s’employaient à réalis­er une fusion des élé­ments du SPD et du KPD pour créer le Par­ti Social­iste Unifié (SED) qui n’é­tait que le cam­ou­flage du par­ti com­mu­niste, Jelinek dénonçait cette manoeu­vre : « le par­ti com­mu­niste joue le rôle du renard qui veut vain­cre la peur du lièvre en faisant sem­blant d’être devenu végé­tarien ». Dans une autre let­tre aux anar­chistes (févri­er 46), Jelinek com­bat toute par­tic­i­pa­tion des anar­chistes à un bloc social-com­mu­niste et sur ce point il se dis­tingue de la posi­tion de Reimers à Ham­bourg. Il pen­sait – et là il se trompait – que l’u­nion SPD-KPD serait de courte durée et qu’alors son­nerait l’heure des anar­chistes. D’où la néces­sité pour ces derniers de s’or­gan­is­er. En juin 46, le cer­cle de Zwick­au refor­mé des anciens lecteurs du « Zeit­geist » et de syn­di­cal­istes, était con­sti­tué et adres­sa des cir­cu­laires d’in­for­ma­tion à des anar­chistes de la zone russe (la SBZ) et de l’Alle­magne de l’Ouest. En Saxe, 5 ou 6 groupes furent créés, de même en Thuringe. Jelinek entrete­nait des rela­tions avec les anar­chistes d’Ham­bourg, Mul­heim (dans la Ruhr), Kiel, etc.

Dans l’u­sine où il tra­vail­lait, Jelinek avait été élu par 95% des ouvri­ers comme prési­dent du con­seil d’en­tre­prise et il adhéra à la cen­trale syn­di­cale FDGB de la zone russe afin d’é­ten­dre son action. Les com­mu­nistes, qui con­nais­saient Jelinek depuis longtemps, avaient pen­sé que ses opin­ions s’é­taient mod­i­fiées. Dès les pre­mières réu­nions du con­seil d’en­tre­prise ils furent détrompés et engagèrent la lutte con­tre Jelinek. Lorsque le par­ti unifié SED fut fondé, les cmmu­nistes som­mèrent Jelinek de quit­ter la prési­dence : il refusa et devint dès lors l’homme à abat­tre. Le Cer­cle de Zwick­au fon­da un « Bureau d’In­for­ma­tion » et adres­sa des cir­cu­laires qui expo­saient les prob­lèmes pra­tiques insur­monta­bles en zone russe : créa­tion légale d’une organ­i­sa­tion anar­chiste, édi­tion d’un jour­nal, util­i­sa­tion d’une ronéo. Il déci­da de pour­suiv­re ses activ­ités mal­gré les dif­fi­cultés matérielles tou­jours crois­santes. Il renonça à l’idée de “récupér­er” les anciens anar­chistes qui avaient rejoint le SED : ce qui impor­tait, c’é­tait de gag­n­er de nou­veaux cama­rades aux idées anti-autori­taires. En sep­tem­bre 47 le cer­cle fut obligé de recon­naître le peu d’empressement des jeunes généra­tions à venir grossir ses rangs et aus­si le manque de pub­li­ca­tions à dif­fuser. Il fal­lait avant tout s’adress­er aux ouvri­ers et leurs mon­tr­er les fal­si­fi­ca­tions que les com­mu­nistes du SED avaient fait subir au marx­isme (Jelinek était par­faite­ment au courant de la lit­téra­ture marx­iste). Fin 1947, Jelinek tra­vail­la à une brochure qui ne put jamais être pub­liée : il dénonçait la dic­tature du pro­lé­tari­at « qui sig­nifi­ait l’au­torité de chefs. Là où on obéit, il y a des chefs qui com­man­dent ». Toute dic­tature sig­ni­fie le gou­verne­ment d’une minorité. On devine que la dif­fu­sion des cir­cu­laires et des let­tres deve­nait de plus en plus dif­fi­cile. Policiers et mouchards sur­veil­laient Jelinek qui, en cas d’ar­resta­tion, prit la pré­cau­tion de trans­met­tre la liste des anciens abon­nés au « Zeit­geist » au com­pagnon Willy Hup­pertz (de Mul­heim). Ce vieil anar­chiste des années 20. ce franc-tireur des luttes ouvrières qui n’ap­partint à aucun groupe, ni même à la FAUD, ce rescapé du camp de con­cen­tra­tion d’O­ra­nen­burg assura pen­dant 25 ans à par­tir de mars 48 la rédac­tion, l’im­pres­sion et la dif­fu­sion de la revue men­su­elle « Befreiung ». Dans cette revue, Hup­pertz se chargeait de l’édi­tion des cir­cu­laires et de leur trans­mis­sion aux cama­rades de la zone russe.

Jelinek nour­ris­sait encore quelques illu­sions : il espérait un adoucisse­ment du régime de dic­tature en zone russe, qui per­me­t­trait d’im­primer un jour­nal et il écrivait même que sous Hitler les anar­chistes n’au­raient pas pu dis­cuter comme sous Ulbricht ! Mais déjà le filet de la police se refer­mait sur Jelinek. Une let­tre adressée à Reimers tom­ba aux mains de la cen­sure Le 10 novem­bre 48, Jelinek fut arrêté par deux officiers russ­es accom­pa­g­nés d’un inter­prète et d’un fonc­tion­naire alle­mand de la police crim­inelle. Perqui­si­tion et arresta­tion de la femme de Jelinek et de son gen­dre qui dis­parut sans laiss­er de traces. La femme de Jelinek fut longue­ment inter­rogée au sujet de Reimers et d’Hup­pertz : relachée, elle trou­va son loge­ment vide de tout mobili­er et réqui­si­tion­né. D’autre part un mouchard, se faisant pass­er pour un anar­chiste man­daté, se fit remet­tre par Hup­pertz la liste des abon­nés con­fiée par Jelinek : ceux-ci furent con­vo­qués à une pré­ten­due réu­nion à Leipzig et arrêtés. Quant à Jelinek il fut trans­féré à Dres­de et de là à l’an­cien camp de con­cen­tra­tion nazi de Sach­sen­hausen où étaient par­qués les opposants au régime com­mu­niste. Jelinek était inculpé « d’ac­tiv­ités fas­cistes et mil­i­taristes » ! La vague d’ar­resta­tions de novem­bre 48 fit 45 vic­times (au total 25 années de prison). Sec­onde vague au print­emps 49 avec l’ar­resta­tion de nom­breux anar­chistes (100, seule­ment à Dres­de !). Ce qui n’empêcha pas la dif­fu­sion d’un tract en « République Démoc­ra­tique Alle­mande » (le 7 octo­bre 1949 cette « république » pre­nait la suc­ces­sion de la zone d’oc­cu­pa­tion russe) au début de 1950.

À Sach­sen­hausen, Jelinek retrou­va plusieurs de ses cama­rades et les groupa en un petit cer­cle clan­des­tin. Il essaya de renouer des rela­tions avec Reimers. Le tra­vail lui ayant été refusé, sa ration ali­men­taire était très réduite. En rai­son de ses rela­tions avec ses cama­rades détenus il fut trans­féré dans le camp de Bautzen. Là, on eut l’il­lu­sion d’une amélio­ra­tion des con­di­tions d’in­terne­ment en rai­son de la fon­da­tion de la RDA. Il y eut sim­ple­ment le rem­place­ment des sur­veil­lants russ­es par des alle­mands, tous mem­bres du SED. Les détenus souf­fraient de la faim, beau­coup mouraient de tuber­cu­lose. Le 13 mars 50, une révolte dés­espérée écla­ta et une com­mis­sion com­posée d’of­ficiers russ­es et d’of­ficiers de la « police pop­u­laire » alle­mande promit des amélio­ra­tions. Au lieu de cela, les con­di­tions de déten­tion furent encore aggravées. D’où une nou­velle révolte le 30 mars qui fut féro­ce­ment réprimée. Jelinek parvint à informer l’ Alle­magne de l’Ouest de la sit­u­a­tion mis­érable des mil­liers de détenus de Bautzen, Tor­gau etc. Le 15 mai 1950, l’ « Ham­burg­er Echo » pub­li­ait cet appel dés­espéré adressé « à la Croix Rouge, à la Ligue des Droits de l’Homme, à tous les démoc­rates, à tous les hommes du monde libre ». On peut sup­pos­er que la pub­li­ca­tion d’un tel appel val­ut à Jelinek un régime plus dur. Le temps pas­sa… Au début de 1952, deux anar­chistes de Bautzen mou­rurent de la tuber­cu­lose. Jelinek , le 20 mars 52, était en bonne san­té, lors d’une vis­ite de sa fille. Et le 24 mars il mourait, dans des con­di­tions qui sont tou­jours restées incon­nues. Peut-être assas­s­iné comme l’avait été Müh­sam dans les camps nazis. La petite revue de Hup­pertz, « Befreiung » (mai 52) pub­lia un arti­cle annonçant la mort de Jelinek et rap­por­tant son action exem­plaire pour l’anarchisme.

Mais on peut dire qu’à la fin de 1949, la vague d’ar­resta­tion avait brisé les groupes anar­chistes dans la zone russe et décimé les meilleurs mil­i­tants. Toute action poli­tique ou col­lec­tive était impos­si­ble : seuls, dans l’om­bre, quelques indi­vidus isolés ne dés­espéraient pas de l’a­n­ar­chisme. Ils furent présent lorsque les ouvri­ers de Berlin-Est et des prin­ci­paux cen­tres indus­triels de la RDA se soulevèrent, les 16 et 17 juin 1953, con­tre la dic­tature du par­ti SED et con­tre le régime d’op­pres­sion poli­cière qui les exploitaient au nom du « social­isme ». On sait com­ment les troupes et les blind­és russ­es écrasèrent l’in­sur­rec­tion et quelle fut ensuite la répres­sion. Peu après les anar­chistes de Darm­stadt firent paraître aux édi­tions « Die Freie Gesellschaft » (La Société Libre) une brochure des­tinée à être dif­fusée en Alle­magne de l’Est : « Tage­bach eines Namen­losen » (Jour­nal d’un Anonyme). Les anar­chistes avaient le choix entre trois solu­tions en RDA : la lutte, la capit­u­la­tion, la fuite. Il fal­lait choisir la lutte. Il faut con­quérir le sou­tien act­if de l’élite des ouvri­ers : l’ap­pui pas­sif ne suf­fit pas. Chaque indi­vidu isolé doit agir : « le prob­lème de la résis­tance n’est pas essen­tielle­ment un prob­lème d’or­gan­i­sa­tion, mais un prob­lème de moral et de courage per­son­nel ». La lutte à men­er néces­site la col­lab­o­ra­tion avec les ouvri­ers russ­es, ukrainiens, polon­ais : se lim­iter à chang­er la struc­ture de la RDA con­duirait à l’échec Aux actions vio­lentes doit suc­céder une résis­tance pas­sive en ten­ant compte des courants d’op­po­si­tion qui pour­raient se man­i­fester à l’in­térieur des par­tis com­mu­nistes. L’avenir devait mon­tr­er que le SED, s’ap­puyant sur la police pop­u­laire et l’ar­mée, insti­tu­ant une lég­is­la­tion de plus en plus répres­sive, gar­dait son car­ac­tère stal­in­ien et étouf­fait les oppo­si­tions en empris­on­nant ou expul­sant les élé­ments non-con­formistes. En 1980 la RDA mil­i­tariste, nation­al­iste, total­i­taire, reste le bas­tion du stalinisme.

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Les anar­chistes « libéraux », bien qu’op­posés à toute action vio­lente, allaient tomber sous les coups des occu­pants russ­es. N’é­taient-ils-pas, en effet, opposés au marx­isme autori­taire et éta­tique ? Un con­grès inter­na­tion­al devait réu­nir en 1948, à Bâle, les écon­o­mistes libéraux. Une jeune fille de 19 ans, Han­nelore Klein, secré­taire du groupe de la jeunesse com­mu­niste (FDJ) de son entre­prise, avait reçu une invi­ta­tion et s’é­tait ren­due à Karl­shorst pour obtenir des autorités son per­mis de voy­age. On la pria d’at­ten­dre quelques min­utes et on l’ar­rê­ta. Devant le tri­bunal mil­i­taire russe, elle fut accusée d’actes hos­tiles aux insti­tu­tions social­istes ; elle affir­ma sa con­vic­tion que ce régime « social­iste » n’é­tait qu’un régime de con­trainte et d’op­pres­sion. Son atti­tude sans faib­lesse lui val­ut – pour elle et pour deux autres cama­rades égale­ment arrêtés – une con­damna­tion à huit ans de déten­tion. Han­nelore, dans le camp de Bautzen, con­tin­ua sa pro­pa­gande par­mi ses co-détenus.

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Les com­mu­nistes — qu’ils appar­ti­en­nent à l’URSS, à la RDA ou à tout autre pays — ont tou­jours con­sid­éré les anar­chistes, ou les indi­vidus sus­pec­tés d’a­n­ar­chisme, comme leurs pires enne­mis. Con­tre eux, tout est licite : la duplic­ité comme l’ar­bi­traire polici­er. Le cas de Zensl Müh­sam, femme d’Erich Müh­sam, est par­ti­c­ulière­ment édi­fi­ant. Erich mou­rut le 10 juil­let 1934, assas­s­iné dans le camp de con­cen­tra­tion de Sach­sen­hausen. Sa veuve se réfu­gia aus­sitôt le 16 juil­let en Tché­coslo­vaquie. Elle n’avait appartenu à aucune organ­i­sa­tion anar­chiste, mais jugeait de son devoir de faire con­naître au monde le sort trag­ique de son mari et, si pos­si­ble, de faire éditer ses œuvres, et les nom­breux man­u­scrits encore inédits. Elle écriv­it une brochure « Le cal­vaire d’Erich Müh­sam », voulut en con­fi­er la pub­li­ca­tion aux syn­di­cal­istes hol­landais, mais — n’ayant pas eu de réponse rapi­de — elle eut le tort d’ac­cepter la propo­si­tion de la vieille mil­i­tante bolchevique Hele­na Stasso­va : éditer la brochure à Moscou. Comme Zensl l’écriv­it à Rock­er, ce fut avec répug­nance, car elle n’avait en aucun cas l’in­ten­tion d’en­tr­er dans le par­ti com­mu­niste ! Stasso­va l’in­vi­ta ensuite à venir se repos­er quelques mois en URSS. Zensl pen­sa naïve­ment que là-bas elle serait indépen­dante, trou­verait quelques ressources de l’édi­tion des œuvres d’Erich et n’au­rait aucune oblig­a­tion à l’é­gard des autorités de l’URSS. Cepen­dant on lui fit expos­er dans quelques réu­nions les con­di­tions atro­ces des camps de con­cen­tra­tion nazis. Et brusque­ment, le 13 avril 1936, elle fut arrêtée. Rock­er aler­ta dif­férents organ­ismes qui s’oc­cu­paient des pris­on­niers poli­tiques. André Gide obtint sa mise en lib­erté vers août 1937. Elle deman­da l’au­tori­sa­tion de par­tir pour les États-Unis… et fut arrêtée en pleine nuit (1939) et con­damnée à huit ans de travaux for­cés. Après la prison de Butir­ki (Moscou), on la dépor­ta au camp de Kara­gan­da. Elle en revint en 1947 cou­verte d’ul­cères. Les anar­chistes alle­mands essayèrent d’obtenir des ren­seigne­ments sur son sort passé et présent. On ne tira du SED et de Wil­helm Pieck que des répons­es dila­toires ou des témoignages fab­riqués de toute pièce. Seule­ment en 1955, Zensl fut autorisée à se fix­er dans Berlin-Est et ne put entr­er en rela­tion avec Rock­er, ni avec les syn­di­cal­istes sué­dois. Coupée du reste du monde, elle mou­rut en RDA dans le courant de 1962. De 1934 à 1962 ! Un cal­vaire de 28 ans pour avoir eu la faib­lesse de faire un jour con­fi­ance aux bolcheviks !

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Les social­istes anti-autori­taires, proches des anar­chistes, furent aus­si les vic­times de la police et de la jus­tice « pop­u­laires » de la RDA. A cet égard, le cas d’Al­fred Wei­land est exem­plaire. Wei­land avait com­bat­tu les nazis avant 33 et d’août 33 à l’au­tomne 35 il fut détenu dans un camp de con­cen­tra­tion. Libéré, il con­tin­ua la lutte illé­gale et pen­dant la guerre s’en­gagea dans l’ar­mée : au front il était plus à l’abri de la Gestapo qu’à l’ar­rière ! Après la guerre, il reprit son activ­ité mil­i­tante et se qual­i­fia « social­iste lib­er­taire ». Il pré­con­isa l’u­nion de toutes les branch­es du social­isme anti-autori­taire : anar­chistes et com­mu­nistes-con­seil­listes. Il apparte­nait à l’aile des com­mu­nistes de con­seil, dont les théoriciens étaient, en plus de Rüh­le, les hol­landais Pan­nekoek, Hen­ri­ette Roland- Holst et Gorter. En mars 1947 il fon­da la revue « Neues Begin­nen » (Nou­veau Com­mence­ment), organe théorique des anti-autori­taires où le régime russe était sévère­ment cri­tiqué et qui défendit la con­cep­tion de la ges­tion de l’é­conomie par les con­seils ouvri­ers con­cep­tion opposée à la fois au cap­i­tal­isme des pays occi­den­taux et au cap­i­tal­isme d’É­tat cam­ou­flé sous le nom de dic­tature du pro­lé­tari­at. Les con­seils ouvri­ers se sub­stitueraient aux par­tis tra­di­tion­nels et l’arme des ouvri­ers devait être la grève sauvage. Au print­emps 1950 « Der Funke » (L’Et­incelle) suc­cé­da à « Neues Beginnen ».

Berlin était le cen­tre des activ­ités de Wei­land. Dans les pre­miêres années de l’après-guerre, il tra­vail­lait à la Direc­tion Cen­trale d’É­d­u­ca­tion Pop­u­laire de Berlin-Est, puis à l’In­sti­tut de Jour­nal­isme. Mem­bre du con­seil d’en­tre­prise de cet insti­tut, il devint vite sus­pect à ses col­lègues mem­bres du SED et fut bru­tale­ment licen­cié : il eut six min­utes pour quit­ter son emploi ! Devenu pro­fesseur dans une « Volk­shochschule » (École Supérieure Pop­u­laire) de Berlin-Ouest, il fit une pro­pa­gande active con­tre le KPD et la dic­tature du SED. En rai­son des nom­breux amis qu’il avait à Berlin-Est et en RDA, il était un indi­vidu dan­gereux pour le régime de dic­tature com­mu­niste. Il fut à deux repris­es vic­time d’a­gres­sions dont il se tira heureuse­ment. Mais le 11 novem­bre 1950, par une mat­inée de pluie et de brouil­lard, tan­dis qu’il achetait le jour­nal dans un kiosque à 8h, il fut enlevé dans le meilleur style gang­ster. On le fit mon­ter dans une auto après l’avoir matraqué et, mal­gré sa résis­tance et ses cris, il fut traîné au Min­istère de la Sécu­rité d’É­tat, livré aux russ­es et traduit devant un tri­bunal mil­i­taire sous l’in­cul­patjon de haute trahi­son, d’es­pi­onnage et de sab­o­tage. Devant le néant de l’ac­cu­sa­tion, ce tri­bunal le relaxa… mais le remit à ceux qui l’avaient enlevé ! Un tri­bunal « pop­u­laire » de la RDA reprit les mêmes accu­sa­tions et con­damna Wei­land à 15 ans de déten­tion. Il refusa de faire « amende hon­or­able », fit 7 fois la grève de la faim, ne put don­ner des nou­velles à sa famille qu’après deux ans. Une cam­pagne en sa faveur fut menée par divers­es organ­i­sa­tions de l’Alle­magne de l’Ouest, dont la « Ligue des Vic­times du Régime Nazi ». Au bout de huit ans, il fut ren­du à la liberté.

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En août 1946 à Lon­dres, sept anar­chistes anglais, mil­i­tants anti­mil­i­taristes, décidaient de fonder le « Groupe Inter­na­tion­al Bak­ou­nine » qui se pro­po­sait d’é­ten­dre sa future pro­pa­gande à divers pays, et tout par­ti­c­ulière­ment à l’Alle­magne et l’I­tal­ie. Il y avait encore en Angleterre de nom­breux pris­on­niers de guerre alle­mands et ital­iens et il fut pos­si­ble, à l’in­térieur des camps, d’in­tro­duire des jour­naux et brochures anar­chistes et de créer des « noy­aux ». En sep­tem­bre 1946, se tint dans le Shrop­shire une con­férence à laque­lle par­ticipèrent des pris­on­niers de guerre. La réé­d­u­ca­tion morale et démoc­ra­tique, pré­con­isée par les Alliés, per­mit la venue de con­férenciers dans les camps, anar­chistes pour la plu­part. Une con­férence tenue en juin 1947 per­mit de con­stater la mul­ti­pli­ca­tion de ces noy­aux anar­chistes. La libéra­tion des pris­on­niers étant immi­nente, il fal­lait songer à per­pétuer l’ac­tion de ces noy­aux dans les qua­tre zones d’ occu­pa­tion en Alle­magne et en par­ti­c­uli­er dans la zone russe, d’où étaient orig­i­naires la majorité des pris­on­niers. On adop­ta la con­sti­tu­tion de groupes de trois cama­rades, cha­cun d’eux pou­vant à son tour recruter les élé­ments d’un nou­veau groupe et une sec­tion alle­mande du Groupe Inter­na­tion­al Bak­ou­nine fut créée. Le respon­s­able de cette sec­tion fut le pris­on­nier John Olday : incon­nu des vieux anar­chistes et d’i­den­tité incer­taine, sans doute né à Lon­dres de père alle­mand et de mère anglaise.

Il exis­tait en décem­bre 1947 env­i­ron 30 groupes en Alle­magne et 6 groupes de pris­on­niers de guerre en Angleterre. Le groupe Bak­ou­nine et le jour­nal anar­chiste anglais « Free­dom » soute­naient la pub­li­ca­tion des « Mit­teilun­gen Deutsch­er Anar­chis­ten » que Olday dif­fu­sait en Alle­magne. Une vive polémique devait oppos­er à Rock­er Olday qui s’ inspi­rait des écrits de Müh­sam pour com­bat­tre Rock­er et le sué­dois Rüdi­ger. Olday se prononçait de plus en plus pour une lutte vio­lente ten­dant à la destruc­tion de l’É­tat (avec une influ­ence cer­taine de Bak­ou­nine). Il entra en désac­cord avec le groupe Inter­na­tion­al Bak­ou­nine et fon­da des groupes « Spar­ta­cus » qui devaient réu­nir anar­chistes et com­m­mistes-con­seil­listes (1948), mais les anar­chistes y furent en minorité, à la suite d’une scission.

Entre temps les noy­aux anar­chistes en Alle­magne de l’Est avaient dis­paru et Olday s’ori­en­ta de plus en plus dans la voie qu’il qual­i­fia « anar­chisme de con­seil ». Ce fut la rup­ture avec le « Groupe Inter­na­tion­al » et Olday ne se con­sacra plus qu’aux groupes Spar­ta­cus. Les « Mit­teilun­gen » dev­in­rent le « Räte-Anar­chist » qui ces­sa de paraître en automne 48. Et Olday dis­parut de la scène poli­tique : il avait lancé pas mal d’idées, renou­velé le mot d’or­dre « tout le pou­voir aux con­seils », mais, à part quelques agi­ta­tions en Rhé­nanie, les noy­aux de trois cama­rades avaient échoué et leur action dans la zone russe fut insignifiante.

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1945–1955 : Durant ces dix années, on peut dire que le régime com­mu­niste (URSS ou RDA) a achevé de liq­uider les anar­chistes qui avaient survé­cus au nazisme. Non seule­ment les anar­chistes, mais encore les social­istes anti-autori­taires ou les com­mu­nistes opposants qui pré­tendaient défendre le « vrai » marxisme.

Jean Bar­rué

Note de l’au­teur : Cette étude rapi­de et cer­taine­ment incom­plète a pu être rédigée grâce au tome l de l’ou­vrage de Gün­ter Bartsch : « Anar­chis­mus in Deutsch­land » (Han­nover, Fack­el­hager — ver­lag — 1972)
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