La Presse Anarchiste

Je suis Chai Ling… je suis toujours vivante

[(Le nom de Chai Ling fig­u­rait en qua­trième posi­tion sur l’avis de recherche des 21 prin­ci­paux dirigeants étu­di­ants — pub­lié par le min­istère de la Sécu­rité publique, le 13 juin 1989 —, qui a été dif­fusé sur les écrans de la télévi­sion chi­noise et repro­duit dans les jour­naux du pays. Au terme d’une traque longue de dix mois, Chai Ling a fini par s’en­fuir de Chine, en com­pag­nie de Feng Con­gde, son mari. C’est en France que le cou­ple se trou­ve actuelle­ment, depuis le début du mois d’avril 1990.

Chai Ling, âgée de vingt-trois ans, est orig­i­naire du Shan­dong. Avant les événe­ments, elle était aspi­rant-chercheur à l’In­sti­tut de recherche de psy­cholo­gie infan­tile de l’U­ni­ver­sité nor­male de Pékin. Elle assur­ait le com­man­de­ment en chef du quarti­er général chargé de la défense de Tian’an­men et se trou­vait sur la place au moment où les mil­i­taires ont investi les lieux. Son témoignage a été recueil­li sur une cas­sette sor­tie clan­des­tine­ment de Chine par Hong Kong.

Nous l’avons traduit d’après la ver­sion don­née dans : Tian’an­men yi jiu ba jiu [Tian’an­men, 1989], recueil de textes com­pilés par la rédac­tion du Lian­he bao [jour­nal union], Lian­jing, Taipei, août 1989.

A. Pino — I. Rabut)]

Nous sommes le 8 juin 1989. Il est 4 heures de l’après-midi. Je suis Chai Ling, com­man­dant en chef du quarti­er général de la place Tian’an­men. Je suis tou­jours vivante.

S’agis­sant des événe­ments qui se sont réelle­ment pro­duits sur la place entre le 2 et le 4 juin, je pense être le com­men­ta­teur le mieux qual­i­fié. Il est aus­si de mon devoir de révéler à tout le monde, à chaque com­pa­tri­ote, à chaque citoyen, la vérité sur les événements.

Le 2 juin, vers 10 heures du soir, le pre­mier signe : une voiture de police a ren­ver­sé qua­tre per­son­nes inno­centes, tuant trois d’en­tre elles. À ce moment-là, un deux­ième signe a suivi : des sol­dats ont aban­don­né leurs véhicules, qui con­te­naient des fusils et des uni­formes, ain­si que d’autres matériels, aux civils et à mes cama­rades qui blo­quaient le con­voi. Devant cette réac­tion, mes cama­rades sont restés très vig­i­lants. Ils ont rassem­blé toutes ces choses sur le champ et les ont remis­es au bureau de la sécu­rité publique. Nous pos­sé­dons des reçus qui en attes­tent. Le troisième signe : au cours de l’après-midi du 3 juin, le même jour, à 2 heures 10, d’im­por­tantes unités de la police mil­i­taire, par­ties au même moment de Liubuk­ou et de Xin­hua­men, ont frap­pé mes cama­rades et les citadins. À ce moment-là, mes cama­rades ont grim­pé sur un camion et ont crié au méga­phone : « La police pop­u­laire aime le peu­ple ! la police pop­u­laire ne frappe pas le peu­ple ! ». Au moment où un de mes cama­rades venait de crier la pre­mière phrase, un sol­dat s’est approché de lui en courant et lui a envoyé un coup de pied dans le ven­tre en lui dis­ant : « Qui est-ce qui t’aime toi ! Mon cul ! », puis il lui a assené un coup de matraque sur la tête. Le garçon s’est alors écroulé.

Un mot sur notre posi­tion. J’é­tais le com­man­dant en chef. À ce moment-là, sur la place était établie une sta­tion de radio. Cette sta­tion de radio était celle du groupe des grévistes de la faim. Je m’y tenais en per­ma­nence, dirigeant par radio tous les actions des cama­rades de la place. Bien sûr, au quarti­er général, il y avait aus­si d’autres cama­rades, comme Li Lu [[Li Lu a réus­si à s’en­fuir de Chine et vit désor­mais aux États-Unis.]] ou Feng Con­gde. Nous rece­vions sans cesse, et de toutes parts, des deman­des de sec­ours d’ur­gence. Sans cesse des infor­ma­tions nous par­ve­naient à pro­pos de cama­rades ou de citadins bat­tus, blessés ou tués.

Ce soir-là, entre 8 heures ou 9 heures et 10 heures, la sit­u­a­tion a encore empiré. On nous a trans­mis des infor­ma­tions de ce genre pas moins de dix fois. Ce soir-là, vers 7 heures ou 8 heures, dans notre quarti­er général, s’est tenue une con­férence de presse des­tinée à informer les jour­nal­istes chi­nois et les jour­nal­istes étrangers présents sur la place de ce que nous savions réelle­ment. Il y avait très peu de jour­nal­istes étrangers : quelques grands hôtels, les hôtels où rési­dent les étrangers, étaient occupés par des mil­i­taires et les cham­bres des jour­nal­istes avaient déjà été fouil­lées. Seuls un ou deux d’en­tre eux avaient pu venir sur la place.

Le quarti­er général a pub­lié une déc­la­ra­tion dont le mot d’or­dre unique était : « À bas le gou­verne­ment illégitime de Li Peng ! »

À 9 heures, tous les cama­rades de la place Tian’an­men se sont mis debout et, lev­ant la main droite, ils ont prêté ser­ment : « Je jure, pour con­tribuer à faire pro­gress­er le cours de la démoc­ra­tie dans notre patrie, pour la prospérité réelle de notre patrie, pour la grandeur de notre patrie, pour empêch­er qu’une petite poignée de con­jurés ne la détru­ise, pour éviter qu’un mil­liard cent mil­lions d’hommes ne meurent dans une ter­reur blanche, je jure de défendre au prix de ma jeune vie la place Tian’an­men et de défendre la République. Nos têtes peu­vent bien tomber, notre sang peut bien couler, il ne faut pas per­dre la Place du peu­ple. Nous la défendrons au prix de notre jeune vie, jusqu’au dernier d’en­tre nous. »

À 10 heures, l’U­ni­ver­sité de la démoc­ra­tie a offi­cielle­ment été ouverte sur la place. C’est le vice-com­man­dant en chef, Zhang Boli, qui s’est vu chargé de la prési­dence de l’U­ni­ver­sité de la démoc­ra­tie. Des per­son­nal­ités de tous bor­ds ont salué chaleureuse­ment l’ou­ver­ture de l’U­ni­ver­sité démoc­ra­tique. D’un côté, il y avait le quarti­er général qui rece­vait de partout des appels de détresse, et la sit­u­a­tion était extrême­ment ten­due ; de l’autre, au nord de la place, on entendait le ton­nerre des accla­ma­tions salu­ant l’ou­ver­ture de l’U­ni­ver­sité de la démoc­ra­tie. L’U­ni­ver­sité de la démoc­ra­tie était instal­lée tout près de la stat­ue de la déesse de la lib­erté. Pen­dant ce temps, à l’est et à l’ouest de l’av­enue Chang’an, le sang coulait à flots. Les bour­reaux — les sol­dats de la 27e armée —, armés de tanks, des fusils d’as­saut, des baïon­nettes (on n’en était plus au gaz lacry­mogène), au moin­dre slo­gan crié, à la moin­dre brique lancée, pour­suiv­aient les gens avec leurs fusils d’as­saut. Tous les cadavres qui gisaient sur l’av­enue Chang’an avaient la poitrine ensanglan­tée. Nos cama­rades qui arrivaient, en courant, au Quarti­er général avaient du sang sur les mains, la poitrine ou les jambes : c’é­taient leurs com­pa­tri­otes… la dernière goutte de leur sang… ils les avaient portés dans leurs bras.

Depuis le mois d’avril, au moment où les étu­di­ants for­maient le corps prin­ci­pal du mou­ve­ment patri­ote et démoc­ra­tique, et même après le mois de mai, où il s’est trans­for­mé en mou­ve­ment de tout le peu­ple, notre principe a tou­jours été de revendi­quer paci­fique­ment. Le principe de notre lutte était la paix. Beau­coup de cama­rades, d’ou­vri­ers, de citadins, sont venus à notre quarti­er général pour dire que, au point où nous en étions arrivés, il fal­lait pren­dre les armes. Les garçons étaient très agités et nous, les cama­rades du quarti­er général, nous leur avons dit : nous sommes pour des reven­di­ca­tions paci­fiques et le principe suprême du paci­fisme, c’est le sacrifice.

Alors, bras dessus, bras dessous, épaule con­tre épaule, nous sommes sor­tis un à un des tentes en chan­tant l’In­ter­na­tionale. Bras dessus, bras dessous, nous avons pris place sur les côtés nord, ouest et sud du Mon­u­ment aux héros du peu­ple. Nous nous sommes assis en silence et nous avons atten­du pais­i­ble­ment la lame des bourreaux.

C’é­tait une guerre entre l’amour et la haine et non pas une guerre entre deux forces armées. Car nous savions que comme notre mou­ve­ment patri­ote et démoc­ra­tique avait pour principe suprême le paci­fisme cela voulait dire que si les cama­rades affrontaient avec des bâtons, des cok­tails Molo­tov, et d’autres armes qui n’en sont pas, ces sol­dats armés de fusils d’as­saut et de tanks, et qui avaient déjà per­du la rai­son, alors ce serait la pire des tragédies pour tout notre mou­ve­ment démocratique.

Ain­si, les cama­rades sont tran­quille­ment restés assis ou couchés, atten­dant le sac­ri­fice. À ce moment-là, depuis la tente du quarti­er général, équipée de micros aux qua­tre coins et de hauts-par­leurs à l’ex­térieur, nous avons dif­fusé les Descen­dants du Drag­on [[Il s’ag­it d’une chan­son de Hou Dejian, auteur-com­pos­i­teur-inter­prète tai­wanais, lequel se trou­vait sur les lieux à ce moment-là. Les Descen­dants du drag­on était un « tube » à l’époque.]]. Les cama­rades ont enton­né la chan­son, les larmes aux yeux. Nous nous étreignions, nous nous tenions par la main, car nous savions que notre dernière heure était arrivée et que le moment de nous sac­ri­fi­er pour le peu­ple était venu.

Un jeune cama­rade, du nom de Wang Li, âgé de quinze ans seule­ment, avait écrit une let­tre d’adieu. Je ne me sou­viens plus exacte­ment de son con­tenu. Je me sou­viens seule­ment d’une phrase qu’il m’a dite : ce moment est étrange, ce qui est dom­mage c’est qu’on n’ait pas le temps. Il dis­ait que, par­fois, quand il voy­ait un petit insecte ram­per, il lev­ait le pied pour l’écras­er et que, en un rien de temps, l’in­secte ces­sait de bouger. Il n’avait que quinze ans mais déjà il réfléchis­sait à ce qu’est la mort. République, il faut que tu te sou­vi­ennes de ces enfants qui ont com­bat­tu pour toi !

Vers 2 heures ou 3 heures du matin, le quarti­er général a dû aban­don­ner la sta­tion de radio instal­lée au pied du mon­u­ment aux héros du peu­ple. Il a fal­lu la déman­tel­er. En tant que com­man­dant en chef, avec les cama­rades du quarti­er général, j’ai fait le tour du mon­u­ment pour mobilis­er une dernière fois nos cama­rades. Ils étaient assis en silence. Ils dis­aient : nous res­terons assis comme cela ; nous qui sommes au pre­mier rang, nous sommes les plus déter­minés. Et ceux qui se trou­vaient der­rière dis­aient aus­si : même si les cama­rades du pre­mier rang sont tués ou frap­pés, nous res­terons tran­quille­ment assis, sans bouger, et nous ne tuerons personne.

Je leur ai adressé quelques mots. Je leur ai racon­té une vieille his­toire, celle de la four­mil­ière où vivent un mil­liard cent mil­lions de four­mis : « Un jour, le feu éclate sur la butte, les four­mis doivent vite descen­dre en bas de la butte pour échap­per à la mort. Elles for­ment alors une boule qui roule jusqu’en bas. Les four­mis qui se trou­vent à l’ex­térieur sont brûlées, mais la majorité survit. Cama­rades, nous qui sommes sur cette place, nous sommes la couche extérieure du peu­ple, car nous savons très bien que seul notre sac­ri­fice peut per­me­t­tre la renais­sance de la République ».

Les cama­rades ont chan­té plusieurs fois de suite l’In­ter­na­tionale, en se ten­ant pas les bras. À la fin, qua­tre de nos com­pa­tri­otes qui fai­saient la grève de la faim, dont Hou Dejian, Liu Xiabo et Zhou Duo [[Le 2 juin, qua­tre per­son­nal­ités ont décidé d’en­tamer une grève de la faim de 72 heures, en sou­tien aux étu­di­ants. Il s’agis­sait de Hou Dejian, le chanteur tai­wanais, Liu Xiaobo, un enseignant de la sec­tion d’é­tude de la lit­téra­ture chi­noise de l’É­cole nor­male supérieure, Zhou Duo, respon­s­able du plan de la com­pag­nie Stone, et Gao Xin, rédac­teur en chef de l’heb­do­madaire de l’É­cole nor­male supérieure. Les grévistes ont rédigé à cette occa­sion un man­i­feste, le « Man­i­feste du 2 juin », dont la revue parisi­enne Com­men­taire a don­né la tra­duc­tion dans sa livrai­son d’au­tomne 1989, n°47 (d’après la ver­sion anglaise repro­duite dans The Inde­pen­dant de Lon­dres le 10 juin 1989). Arrêtés à l’is­sue de la nuit trag­ique, ils ont dû pass­er des aveux abon­dant dans le sens de la thèse offi­cielle, aux­quels le régime de Pékin a fait une large pub­lic­ité (cf. Bei­jing infor­ma­tion, Pékin, n°43, 23 octo­bre 1989 ; voir aus­si : Chronique de la répres­sion en Chine, Paris, n°14, 15 sep­tem­bre 1989, et n°19, 30 novem­bre 1989).]], n’en pou­vant sup­port­er davan­tage, nous ont dit : « Enfants, il ne faut pas con­tin­uer de vous sacrifier. »

Nous étions tous à bout de forces. Ils sont par­tis négoci­er avec l’ar­mée. Ils sont allés trou­ver un offici­er du quarti­er général pré­ten­du­ment chargé d’im­pos­er la loi mar­tiale et lui ont dit : « Nous allons évac­uer la place mais nous aime­ri­ons que vous garan­tissiez la sécu­rité de nos cama­rades. Nous évac­uerons paci­fique­ment. » Pen­dant ce temps, le quarti­er général de la place con­sul­tait tous les cama­rades sur la ques­tion de savoir s’il fal­lait se retir­er ou rester. Et l’on a décidé d’é­vac­uer tous les étu­di­ants. Mais cette bande de bour­reaux n’a pas tenu ses promess­es : au moment où les cama­rades se reti­raient, les sol­dats casqués et armés de fusils d’as­saut sont mon­tés à l’as­saut du troisième palier du mon­u­ment. Sans atten­dre que le quarti­er général de la place ait infor­mé tout le monde de le déci­sion de bat­tre en retraite, ils ont pul­vérisé nos haut-par­leurs instal­lés sur le mon­u­ment. Le mon­u­ment du peu­ple ! Le mon­u­ment aux héros du peu­ple ! Ils ont osé ouvrir le feu sur le mon­u­ment. Le reste des étu­di­ants est descen­du du mon­u­ment. Tous se reti­raient en pleurant.

Des citadins nous ont dit de ne pas pleur­er. Les cama­rades ont répon­du : « Nous revien­drons parce que cette place est la place du peu­ple ! » Mais nous avons appris par la suite que cer­tains cama­rades con­tin­u­aient à croire dans ce gou­verne­ment et dans cette Armée pop­u­laire de libéra­tion. Ils s’imag­i­naient, qu’au pire, l’ar­mée les expulserait de force. Exténués, ils dor­maient pro­fondé­ment sous les tentes lorsque les tanks ont roulé sur eux, les aplatis­sant comme des crêpes. On a dit que plus de 200 étu­di­ants étaient morts, on a dit aus­si qu’il y avait eu plus de 4.000 vic­times sur la place. Le chiffre exact, main­tenant encore, je ne le con­nais pas. Mais les mem­bres de l’U­nion autonome des ouvri­ers qui se trou­vaient autour de la place sont tous morts, et ils étaient au moins 20 ou 30.

Il paraît que, au moment où les cama­rades ont décidé de se retir­er, les sol­dats des tanks et des blind­és ont arrosé d’essence les tentes et les vête­ments ouatés, et les ont brûlés en même temps que les cadavres des cama­rades. Puis, ils ont lavé la place à grande eau pour qu’il ne sub­siste aucune trace. Les tanks ont égale­ment roulé sur le sym­bole de notre mou­ve­ment démoc­ra­tique, la déesse de la démoc­ra­tie, et l’ont réduite en miettes.

En nous ten­ant par la main, nous nous sommes dirigés vers le côté ouest de la place, en con­tour­nant le mau­solée de Mao Zedong par le sud. Alors, au sud du mau­solée, nous avons vu une masse com­pacte de plus de 10.000 sol­dats casqués, assis par terre. Les cama­rades leur ont crié : « Chiens ! Fas­cistes ! ». Tan­dis que nous nous retiri­ons vers l’ouest, nous avons vu des rangs de sol­dats se diriger au pas de course vers la place. Les citadins et les cama­rades leur cri­aient, en ser­rant les dents : « Fas­cistes ! Chiens ! Brutes ! » Mais eux, ont con­tin­ué leur course rapi­de sans un regard. Quand nous sommes passés à Liubuk­ou, tous les mem­bres du quarti­er général au com­plet mar­chaient en tête. C’est à Liubuk­ou, pré­cisé­ment, dans l’après-midi du 3 juin, qu’avait eu lieu le pre­mier affron­te­ment sanglant. Le sol était jonché de briques et de tuiles, de poubelles brûlées et écrasées. De Liubuk­ou, nous nous sommes dirigés vers l’av­enue Chang’an. Nous avons vu des voitures brûlées, des briques et des tuiles cou­vrant le sol. On com­pre­nait qu’il avait dû y avoir une bataille acharnée. Pour­tant, il n’y avait pas un seul cadavre. C’est seule­ment après que nous avons appris que cette bande de fas­cistes avait tué les gens à coups de mitrailleuses et que les sol­dats de l’ar­rière-garde avaient entassé les cadavres dans des auto­bus et sur des tri­cy­cles : cer­tains n’é­taient pas morts et res­pi­raient encore, et ils sont morts étouf­fés. Cette bande de fas­cistes a fait dis­paraître ain­si toute trace des crimes qu’elle a per­pétrés en plein jour.

Dans un sur­saut d’én­ergie, nous avons décidé de retourn­er en cortège sur la place. Les citadins, tous, nous en ont dis­suadés en nous dis­ant : « Enfants, savez-vous qu’ils ont instal­lé des mitrailleuses en bat­terie ? Arrêtez le sac­ri­fice ! ». Alors, nous avons dû regag­n­er, par Xidan, le quarti­er ouest de la ville [[Par­tie de Pékin où sont instal­lées les uni­ver­sités.]]. En chemin, j’ai vu une mère qui pous­sait des cris déchi­rants : son enfant était mort. J’ai vu qua­tre cadavres, les cadavres de citadins. À mesure que nous avons été vers le nord et que nous nous sommes rap­prochés des cam­pus, nous avons ren­con­tré des citadins qui avaient les larmes aux yeux.

Des gens ont dit : « Nous avons acheté des bons du Tré­sor. Était-ce pour qu’ils s’en ser­vent pour acheter des balles des­tinées à tuer le peu­ple inno­cent ? À tuer nos enfants inno­cents ? » Ensuite, des nou­velles nous sont par­v­enues de tous côtés, des cama­rades ou des citadins : cette bande de fas­cistes tuaient réelle­ment ! Ils lançaient des roquettes sur les quartiers d’habi­ta­tion qui bor­dent les deux côtés de l’av­enue Chang’an. Des vieil­lards, des enfants, péris­saient sous leurs fusils. Quelle faute avaient-ils com­mise ? Ils n’avaient même pas crié de slo­gans ! Un ami m’a dit que, à 2 heures du matin, comme il se trou­vait sur l’av­enue Chang’an pour ten­ter de blo­quer les chars, il avait vu de ses pro­pres yeux une fil­lette, pas très grande, faire un signe de la main droite, debout devant un char. Le char lui avait passé sur le corps et l’avait aplati comme une crêpe. Le cama­rade que ce cama­rade tenait par la main droite a été abat­tu par une balle. Et celui qu’il tenait par la main gauche a été abat­tu ensuite. Il m’a dit : « Je l’ai vrai­ment échap­pé belle ! ». Sur le chemin du retour, nous avons vu une mère qui cher­chait son enfant. Elle nous a dit com­ment il s’ap­pelait. Elle nous a dit que la veille il était encore là et elle se demandait s’il était tou­jours en vie. Des femmes cher­chaient leur mari, des pro­fesseurs cher­chaient leurs étu­di­ants… Sur les bâti­ments admin­is­trat­ifs alen­tour, des ban­deroles étaient sus­pendues por­tant le slo­gan : « Soutenons la déci­sion cor­recte du Comité cen­tral du Parti. »

Les cama­rades, de colère, ont arraché ces ban­deroles et les ont brûlées. La radio cla­mait encore : L’ar­mée est entrée dans Pékin pour réprimer les menées d’une bande d’émeu­tiers et pour main­tenir l’or­dre dans la capitale..

Je pense que je suis la mieux qual­i­fiée pour dire si, nous autres les étu­di­ants, nous sommes oui ou non des émeu­tiers. Que tous les Chi­nois pourvus d’une con­science posent la main sur leur cœur et qu’ils réfléchissent un moment : ces enfants qui se tenaient par la main et qui, assis, épaule con­tre épaule, au pied du mon­u­ment aux héros du peu­ple, attendaient la lame des bour­reaux, les yeux rivés sur elle, étaient-ils des émeu­tiers ? S’ils avaient été des émeu­tiers, seraient-ils restés assis là tran­quille­ment ? Où les fas­cistes en sont-ils arrivés pour pou­voir ain­si, sans ver­gogne, et au mépris de toute con­science, profér­er des men­songes aus­si mon­strueux ! Et si on traite de bêtes sauvages et de brutes les sol­dats qui ont tué avec leurs fusils d’as­saut d’in­no­cents citadins, alors de quel nom doit-on appel­er ceux qui mentent devant les écrans de la télévi­sion et les caméras ? Au moment où nous quit­tions la place, main dans la main, un tank a chargé dans notre direc­tion et a lancé sur les cama­rades des gaz lacry­mogènes. Ils ont roulé sur les corps des étu­di­ants, sur leurs jambes, sur leurs nuques. Beau­coup de cadavres n’ont pas été retrou­vés entiers… De quel côté sont les émeutiers ?

C’est ain­si que nous avons con­tin­ué de marcher, nous les cama­rades, à la même allure. Les cama­rades avaient mis leurs masques. Les gaz lacry­mogènes nous brûlaient et nous asséchaient la gorge. Nos cama­rades qui ont sac­ri­fié leur vie, qu’est-ce qui pour­ra un jour les ramen­er à la vie ? Il sont restés pour tou­jours, pour tou­jours, sur l’av­enue Chang’an.

Notre troupe, de retour de la place Tian’an­men, a fait son entrée lente­ment sur le cam­pus de Bei­da (Uni­ver­sité de Pékin). Comme il y avait beau­coup de cama­rades venus de l’ex­térieur, l’U­ni­ver­sité avait prévu des lits pour les héberg­er. Mais nous étions ter­ri­ble­ment, ter­ri­ble­ment tristes. Nous étions tou­jours en vie mais ceux qui étaient restés sur la place, sur l’av­enue Chang’an, étaient bien plus nom­breux. Et eux ne revien­dront jamais, jamais ils ne revien­dront ! Par­mi eux, cer­tains étaient très jeunes, très jeunes, et ils ne revien­dront jamais… Notre retrait de la place et notre retour à Bei­da ont mar­qué la fin, sous la con­trainte, d’un mou­ve­ment reven­di­catif paci­fique com­mencé, le 13 mai, par une grève de la faim, et pour­suivi par un sit-in paci­fique. Par la suite, nous avons reçu des infor­ma­tions selon lesquelles le 3 juin, à 10 heures du soir, Li Peng avait don­né trois ordres : 1) les sol­dats avaient le droit d’ou­vrir le feu ; 2) les véhicules mil­i­taires devaient avancer le plus vite pos­si­ble, de façon à récupér­er entière­ment la place avant le 4 au matin ; 3) les organ­isa­teurs et les dirigeants du mou­ve­ment devaient être tués sur le champ et sans sommation.

Com­pa­tri­otes, voilà le gou­verne­ment illégitime et sans scrupules qui con­tin­ue de faire venir ses troupes et de gou­vern­er l’e­space de la Chine. Les mas­sacres con­tin­u­ent à Pékin et les mas­sacres ont com­mencé, peu à peu, dans tout le pays et se pour­suiv­ent actuelle­ment. Mais, com­pa­tri­otes, plus les temps sont obscurs et plus vite vient l’au­rore, plus les fas­cistes répri­ment sans scrupules et plus vite nous ver­rons l’avène­ment d’une république démoc­ra­tique appar­tenant véri­ta­ble­ment au peu­ple. Le moment de vie ou de mort est arrivé pour la survie de notre peu­ple. Com­pa­tri­otes, citoyens doués de con­science, Chi­nois, réveillez-vous. La vic­toire finale vous revien­dra. Le Comité cen­tral illégitime, avec à sa tête Yang Shangkun, Li Peng, Wang Zhen et Bo Yibo, ver­ra bien­tôt arriv­er sa fin !

À bas le fascisme !

À bas le gou­verne­ment des militaires ! 

Le peu­ple vaincra !

Vive la République !

Chai Ling

[Traduit du chi­nois par Angel Pino et Isabelle Rabut.]