La Presse Anarchiste

De l’autre rive

Réno­va­teur de la vie, annon­ci­a­teur d’une nou­velle exis­tence, esprit de la destruc­tion, esprit créa­teur, nous te salu­ons ! À tra­vers l’image som­bre d’un présent avorté, nous sen­tons la chaude haleine du lende­main, nous, acca­blés de la malé­dic­tion des siè­cles et dont le désir ardent ronge les cœurs comme une flamme incandescente.

Des tem­pêtes d’hiver le précèderont, froides tem­pêtes d’hiver, pour libér­er les esprits des décom­bres et de la boue des tra­di­tions serviles et des con­cep­tions engour­dies qui enchaî­nent nos volon­tés et étran­g­lent l’acte de délivrance dans un filet de tours d’adresse dialectique.

On nous a appris à con­cevoir et à com­pren­dre « his­torique­ment » les dif­férentes phas­es de notre esclavage et, depuis, nous hale­tons sous le fardeau du passé et, dans une révérence muette nous admirons le lacet voilé qui nous attache aux formes serviles du mil­lé­naire passé. Nous ne sommes plus des utopistes, nous savons dis­tinguer entre le pos­si­ble et l’impossible ; nous con­nais­sons très bien les fron­tières où la don­née pra­tique se perd dans des con­cep­tions fan­tas­tiques et des idées sans bord. Nous avons criblé et mesuré sci­en­tifique­ment chaque éten­due de l’esclavage humain et nous nous réjouis­sons d’avoir si bien réus­si. Nous avons mis de l’ordre dans nos rela­tions avec le passé, notre avenir en succomberait-il ?

Une chan­son loin­taine par­tie d’une île mys­térieuse dans la mer incon­nue qu’aucun nav­i­ga­teur n’a encore vue, reten­tit pleine d’espérance dans quelques-uns de nous. On les nomme les derniers reje­tons de la race du noble cheva­lier de la Man­cha, des gar­di­ens de Graal de l’Idéal, des rêveurs qui ont quit­té le ter­rain de la réal­ité pra­tique pour, avec leurs esprits, plan­er au-dessus des nuages. Ils furent tou­jours des crim­inels pour les neuf fois sages du « bon sens humain », parce qu’ils méprisèrent les vieilles tra­di­tions révéren­cieuses et l’ordre imposé par la loi.

Ils por­tent le signe de Caïn de la Lib­erté sur le front ; une poussée qui fer­mente, une obsti­na­tion de révolte se cachent dans leurs cœurs ; leur chemin va au-dessus des abîmes, car ils évi­tent à des­sein les routes tracées de la banale vul­gar­ité. Plusieurs d’entr’eux tombent dans les pro­fondeurs béantes, mais ils ne se sen­tent jamais des vic­times, et le par­fum d’encens, du mar­tyr leur sem­ble fade et futile. Ils agis­sent tou­jours d’une poussée intérieure et agis­sent ain­si parce qu’ils ne sauraient agir autrement. 

L’extraordinaire et l’étrange les attire : il leur faut l’utopie pour vivre, car leur âme est altérée de nou­velles sources et de mir­a­cles incon­nus. Ils sont des éclaireurs de l’avenir, des porte-dra­peaux de la sci­ence ; des affir­ma­teurs de la vie. Leur regard est pur, leur pas alerte, car leur esprit n’est pas chargé des tra­di­tions de la ser­vil­ité qui nous attachent aux faits de la don­née historique.

Salut à vous, êtres au pas alerte, dont l’âme abrite la poussée de destruc­tion et la joie créa­trice pour faire naître de nou­veaux mondes.

[|* * * *|]

Tra­di­tion de la Ser­vil­ité ! C’est l’épidémie sournoise qui écrase notre force, absorbe notre volon­té, c’est le fardeau éter­nel qui nous oppresse et qui étouffe notre désir ardent dans la vase des vieilles habi­tudes avant qu’ils ne soient en flo­rai­son. Tout le poids de l’histoire humaine pèse sur nous, cepen­dant nous n’osons pas nous débar­rass­er du fardeau de peur de tomber dans le néant. En gémis­sant, nous chancelons avec notre bagage his­torique dans les ruelles de la vie et char­geons déjà l’avenir avec les hypothèques du passé. Tout l’énorme fatras de vieilles for­mules et d’idées désuètes, dans lesquelles l’étincelle de la réal­ité vivante s’est éteinte il y a longtemps, nous oppresse et pousse notre esprit dans l’abîme. Un esprit s’est une fois abrité dans ces vieilles enveloppes et on enten­dit les bat­te­ments de cœur de la vie, mais cette époque est très éloignée et il ne nous reste que des scories sans valeur et l’éclat terne d’une grandeur passée jette une lueur trompeuse, comme le vil mica jaune sur la roche muette.

Notre cerveau ressem­ble à une cham­bre de curiosités où s’abritent des fan­tômes ; partout des momies, des « vérités » embaumées, des sanc­tu­aires car­iés sur lesquels l’haleine d’aucun dieu ne souf­fle plus. Le som­bre reflet du passé scin­tille mys­térieuse­ment sur de vieux écrins et autels d’où s’exhale l’odeur des temps passés. Rien que la tra­di­tion de la ser­vil­ité et du respect pour tous les masques gri­maçants du passé, der­rière lesquels il n’y a plus aucune vie réelle, nous attache à ce monde de fan­tômes et d’images mortes. Mais ce monde de pâles fan­tômes et d’illusions divines est entre nous et la réal­ité des choses et nous mon­tre toutes les appari­tions de la vie sous une forme défig­urée. Nous ne voyons la véri­ta­ble exis­tence qu’à tra­vers la som­bre atmo­sphère de tra­di­tions abstraites et, lorsque nous croyons avoir saisi la nature des choses, ce ne sont que les ombres chi­nois­es qui se reflè­tent sur la réal­ité matérielle de ces choses.

Nous ne voyons la réal­ité que par la per­spec­tive du passé ou, mieux dit, nous ne voyons que l’apparence des choses et non les choses comme elles sont véri­ta­ble­ment. Mais cette apparence des choses, cette illu­sion de la réal­ité nous appa­raît comme l’existence par­faite, comme la réal­ité supérieure, à laque­lle nous sac­ri­fions con­stam­ment notre exis­tence pro­pre. Nous nour­ris­sons les chimères de nos idées abstraites avec notre sang artériel (dernière goutte de sang) et, ain­si, nous sommes les vic­times d’une illu­sion d’optique qui nous fait appa­raître la réal­ité vivante comme quelque chose d’irréel, comme un fan­tôme. C’est l’ombre des choses qui nous rend empressées à faire des sac­ri­fices, qui nous oblige à nous age­nouiller. Peter Schlemill, auquel « l’Homme au Man­teau gris » acheta l’ombre, fut plongé dans le dés­espoir lorsqu’il vit qu’il avait en même temps per­du son ado­ra­tion et son respect.

L’homme créa Dieu d’après son image, mais il le fit instinc­tive­ment, avec toute la puéril­ité d’un enfant auquel le sens des choses n’est pas encore révélé. Il regar­da dans le miroir mag­ique de la nature toute puis­sante qui reflé­ta son image agrandie. Et il s’agenouilla dans une piété crain­tive devant l’image qu’il appela Dieu et qui fut pour lui une réal­ité absolue à laque­lle il avait immolé sa pro­pre existence.

Ain­si le créa­teur fut l’esclave de sa pro­pre créa­tion, la chimère fut réal­ité. Plus grand et plus puis­sant. Dieu apparut à l’homme et plus grand fut le sen­ti­ment de la nul­lité du créa­teur lui-même. Au pro­duit de son imag­i­na­tion, l’homme don­na toutes les qual­ités prodigieuses, et dans l’apparence de gloire de cette divinité, tout ce qui était humain devait lui appa­raître mis­érable et vain.

Tant que la croy­ance divine des peu­ples fut entourée de la poésie naïve de la pre­mière jeunesse, les hommes ne se rendirent pas compte de la grande tragédie de leur faute. Mais plus tard, lorsque la croy­ance puérile de jadis se fut engour­die en for­mules mortes des dogmes théologiques et que la com­mu­nauté des croy­ants se fut trans­for­mée en église, l’abaissement des hommes fut un principe divin et la pierre angu­laire de toutes les reli­gions révélées.

Dieu fut tout, l’homme rien.

Comme un men­di­ant, le fils de la terre s’accroupit devant sa pro­pre image et lui deman­da pro­tec­tion et béné­dic­tion. Aus­si la terre lui fut une val­lée de larmes et la vie une malé­dic­tion. Pour sauver l’âme divine, il mor­ti­fia le corps et les désirs sen­suels. Dans la même mesure que le fan­tôme-Dieu gran­dis­sait et fut un géant, l’homme se rétré­cis­sait et ne fut qu’un mis­érable Lil­liput qui n’osait plus s’approcher de l’ombre morte de son pro­pre « moi » que dans une soumis­sion crain­tive et par l’intermédiaire des élus : Dieu tout, l’homme rien.

« Je suis le Seigneur, ton Dieu ! » Le cri reten­tit à tra­vers les mil­lé­naires de l’histoire humaine et des mil­lions et encore des mil­lions d’hommes ont incliné et incli­nent encore la tête devant l’idole qui est sor­tie de leur pro­pre imag­i­na­tion et ne doit son exis­tence qu’à la folie de leur croyance.

Les formes de la croy­ance ont changé au cours des siè­cles, mais ses racines sont tou­jours restées les mêmes, qu’il s’agisse du fétiche du sauvage ou du Dieu abstrait des monothéistes. C’est tou­jours le même change­ment mys­tique des rôles : apparence devient réal­ité, la chose créée seigneur et maître de son créa­teur. Le nom­bre de dieux tombés est légion, mais Dieu lui-même n’est jamais tombé et il nous gri­mace tou­jours sous des masques nou­veaux. Même si l’homme ren­verse une vieille idole de son piédestal, ce n’est que pour s’humilier dans la pous­sière devant une autre divinité.

Au nom de Dieu, l’homme sup­por­t­ait le fardeau de toute tyran­nie, il sanc­ti­fi­ait chaque crime que les prêtres louèrent comme étant l’expression de la volon­té divine, il se sac­ri­fi­ait con­stam­ment lui-même pour être assuré de l’aide de son idole : Ce n’est pas le hasard qui fait que presque toutes les reli­gions sont basées sur l’idée de sac­ri­fice, car Dieu se nour­rit du sang de l’homme, de la sève vivante de l’existence matérielle de l’homme.

Partout où un prêtre prêche la parole de Dieu, où des croy­ants avides de sac­ri­fices se jet­tent dans la pous­sière, sai­sis d’une peur sacrée devant un être supérieur, c’est un Gol­go­tha où l’homme est cru­ci­fié. Proud­hon avait bien conçu la racine intime de la tragédie humaine en dis­ant : « Dieu, c’est la lâcheté et la bêtise ; Dieu, c’est l’hypocrisie et le men­songe ; Dieu c’est la tyran­nie et la mis­ère ; Dieu c’est le mal ! »

Mais Dieu n’est pas chez lui que dans les églis­es des croy­ants et dans les livres sacrés des théolo­giens, il s’est instal­lé dans tous les domaines de la vie humaine et il hante les coins les plus cachés de notre cerveau.

Chaque créa­tion d’État n’est qu’une tra­duc­tion poli­tique du principe d’autorité divine et ce que nous appelons tout sim­ple­ment « poli­tique » n’a jamais été autre chose que la théolo­gie de l’État : Ce n’est pas inutile­ment qu’ils se dis­ent « roi par la grâce de Dieu » car le pou­voir de la Roy­auté et de l’État en général, est issue de la même source que la toute-puis­sance de Dieu. De Maistre, le grand apôtre de la réac­tion, affirme dans ses écrits, que tonte forme de gou­verne­ment est en elle-même théocra­tique et que toute con­sti­tu­tion vient de Dieu.

Tout Pou­voir, est dans sa nature la plus intime, d’origine divine ; car enfin ce n est pas la force bru­tale qui fait vivre un sys­tème poli­tique, mais la croy­ance sacrée à sa néces­sité absolue, la tra­di­tion de la ser­vil­ité qui tou­jours pousse l’homme à sac­ri­fi­er la réal­ité vivante de l’existence à une ombre morte. Comme tout Pou­voir, de sa nature même, est divin, il est par con­séquent absolu, même quand il essaie de cacher sa faib­lesse sous l’apparence d’une mod­este jus­tice par­lemen­taire. Qu’il s’agisse de la forme fétichiste de l’État, où le principe du pou­voir trou­ve son expres­sion immé­di­ate dans la per­son­ne du monar­que, de l’abstraite « république, une et indi­vis­i­ble », des Jacobins, ou, encore mieux, de la fameuse « dic­tature du Pro­lé­tari­at » des Lénine et Trot­sky, c’est de min­ime impor­tance : Ces États ne dif­fèrent que par la forme, la nature même des choses n’est point changée.

Le sec Bonald, indi­geste pédant et intrépi­de défenseur du principe d’Autorité avait bien pénétré cette vérité lorsqu’il écriv­it ces mots ter­ri­bles : « Dieu est le pou­voir sou­verain de tout être ; l’Homme-Dieu est le Pou­voir sur toute l’humanité, le Chef d’État est le Pou­voir sur tous ses sujets, le Chef de Famille est le Pou­voir dans sa mai­son. Comme tout Pou­voir est créé à l’image de Dieu et est de prove­nance divine, tout Pou­voir est absolu. »

Seule­ment Bonald n’avait pas com­pris une chose, il n’avait pas pu la com­pren­dre. Il com­prit bien que la divinité est à l’origine de tout pou­voir, mais il ne com­prit pas l’origine de la divinité qu’il croy­ait avoir existé depuis tou­jours. Il ne se ren­dit jamais compte de la grande tragédie humaine et il réu­nis­sait dans la même per­son­ne et le trompé et le trompeur.

Ain­si que Dieu ne sus­tente son exis­tence nébuleuse que dans l’imagination de l’homme et ne lui fait sen­tir son pou­voir divin que par l’activité inces­sante des prêtres et des élus, la con­cep­tion de l’État n’est, elle aus­si qu’une créa­tion abstraite dont le pou­voir matériel n’est révélé que par la force de ses représen­tants et de sa bureau­cratie hiérarchique.

Le croy­ant attend tout bien de Dieu, car sa pro­pre force lui sem­ble vaine. Pour la même rai­son, le sujet cré­d­ule attend tout de l’État, le con­sid­érant comme la prov­i­dence terrestre.

Il ne conçoit pas que l’État devrait lui ren­dre ce qu’il a volé sous forme d impôts ; il ne conçoit pas non plus que les sac­ri­fices qu’il fait jour­nelle­ment à l’État ne ser­vent jamais ses pro­pres intérêts, mais ceux de l’État et de ses représen­tants, que au sur­plus ceux-ci le soient par la « grâce de Dieu » ou par « la volon­té du peu­ple » selon l’affirmation des ten­dances les plus avancées de la théolo­gie poli­tique : Vox Pop­uli, vox Dei !

De même que, dans la reli­gion, Dieu est tout, l’homme rien, de même, dans la poli­tique, l’État est tout, le sujet rien. Ces deux maximes d’autorité céleste et ter­restre : le « Je suis le Seigneur, ton Dieu » et le « sois le sujet de l’autorité » sont, depuis l’origine, unis comme frères siamois.

En glo­ri­fi­ant en Dieu l’ensemble de la per­fec­tion absolue, l’homme lui-même, le créa­teur de Dieu, ne fut qu’un mis­érable « ver de terre », qu’une incar­na­tion vivante de toute van­ité et faib­lesse ter­restre. Les théolo­giens et les scribes ne cessèrent de lui assur­er qu’il était « un pêcheur dès la nais­sance » et qu’il ne pour­rait être sauvé de l’enfer que par la révéla­tion et l’application des com­man­de­ments sacrés de Dieu. En attribuant à l’État toute la per­fec­tion ter­restre, le sujet se dégra­da lui-même jusqu’à devenir une car­i­ca­ture d’impuissance spir­ituelle, et les hommes de loi et les théolo­giens d’État ne se fatiguèrent point de lui répéter que, dans sa nature intime, il avait tous les som­bres instincts du crim­inel-né et qu’il ne pour­rait trou­ver le chemin de la ver­tu offi­cielle­ment recon­nue que par les lois de l’État.

Le divin « tu devras » et le « tu es obligé » de l’État, se com­plè­tent récipro­que­ment comme le marteau et l’enclume entre lesquels l’homme est aplati. Les com­man­de­ments de Dieu et les lois de l’État ne sont que des expres­sions dif­férentes du même principe d’Autorité.

L’image de Dieu et la croy­ance des hommes ont revê­tu des formes dif­férentes au cours du temps ; la con­for­ma­tion extérieure de l’État et la croy­ance gou­verne­men­tale des hon­nêtes sujets, ont été soumis­es égale­ment à la trans­for­ma­tion du temps. Mais la nature même de la chose n’est pas changée, puisque, sous l’enveloppe nou­velle, il s’agissait tou­jours du même principe d’Autorité.

De même que le cen­tre des rival­ités entre les écoles théologiques dif­férentes était la ques­tion de « la meilleure reli­gion », de même l’esprit du politi­cien plana tou­jours autour de la ques­tion du « meilleur gouvernement. »,

Comme dans le domaine de la reli­gion, il y a des juifs, des islamistes, des catholiques, des protes­tants ou des mor­mons, il y a dans le domaine poli­tique des monar­chistes, des con­sti­tu­tion­nels, des répub­li­cains, des démoc­rates ou des bolchevistes, qui tous s’entredévorent, mais qui néan­moins — con­sciem­ment ou incon­sciem­ment — pour­suiv­ent le même but : gou­vern­er, domin­er, être les Maîtres.

Les par­tis ne sont en réal­ité que des églis­es poli­tiques qui, cha­cune de sa façon par­ti­c­ulière sert l’État, et, de la même façon, comme toute église de n’importe quelle reli­gion, ils prêchent la gloire de leur Dieu en obser­vant sévère­ment le rit­uel. Partout c’est la même volon­té de sac­ri­fice des cré­d­ules et le même désir de pou­voir des « élus » qui traî­nent l’existence vivante à l’autel pour la don­ner à une ombre morte.

Même dans un domaine aus­si con­cret que celui de la vie économique des hommes, le fan­tôme Dieu est présent et demande par l’intermédiaire de ses prêtres, son trib­ut antropophag­ique. « Le droit de pro­priété » n’est-il pas une sim­ple trans­po­si­tion de l’idée de Dieu dans le domaine économique ? Et toute l’économie poli­tique bour­geoise a‑t-elle jamais été autre chose que la théolo­gie de la propriété ?

Les scribes du droit de pro­priété procè­dent tout à fait de la même façon que les théolo­giens de l’Église et de l’État : ceux-ci con­sid­èrent comme leur tâche prin­ci­pale de con­va­in­cre la horde de cré­d­ules et sujets de leur nul­lité absolue, ceux-là s’efforcent de sug­gér­er à la masse des pro­duc­teurs et des laboureurs le sen­ti­ment de leur dépen­dance fatale pour pou­voir les forg­er plus facile­ment dans les chaînes de leurs idol­es. Et comme la théolo­gie de l’Église et de l’État cherchent à cacher l’origine et la nature de leur Dieu dans les régions nébuleuses du mys­tère, de même leurs représen­tants dans la vie économique ne ratent aucun moyen pour faire dis­paraître la véri­ta­ble nature de la pro­priété der­rière les voiles épaiss­es d’une méta­physique étrange.

La pro­priété est divine et tout ce qui est divin est mys­tère. Dans cet esprit, toutes les con­sti­tu­tions poli­tiques des hommes — qu’il s’agisse des règle­ments de Dalaï-Lama au Tibet ou de la fameuse lég­is­la­tion de 1793 — ont entouré la pro­priété d’une gloire de saint et lui ont don­né la prin­ci­pale place dans leur législation :

Il n’y a aucun doute : la pro­priété est sacrée. Elle est une des mul­ti­ples méta­mor­phoses de l’idée de Dieu, qui sont sor­ties de l’imagination de l’homme et qui ne peu­vent vivre que dans les régions d’ombres de la plus obscure imag­i­na­tion. Ici encore l’apparence devient réal­ité, la réal­ité vivante meurt d’une chimère.

Ain­si que le fétiche appa­raît aux sauvages comme la demeure d’un revenant, ain­si nous sen­tons, dans chaque objet que nos yeux voient et que nos mains touchent, le fan­tôme qui s’y abrite. Der­rière les choses vis­i­bles de l’existence réelle, le fan­tôme de la pro­priété fait son appari­tion et même le pro­duit du tra­vail de nos mains nous devient un fétiche dans lequel un démon s’est retiré.

Hélas ! nous vivons encore à l’époque du fétichisme, mal­gré toute instruc­tion, mal­gré toute science.

À cette chimère non seule­ment nous sac­ri­fions la plus grande part de notre tra­vail, mais nous offrons encore des corps vivants en pâture et nous nous enivrons dans le sen­ti­ment de notre hon­nêteté bourgeoise.

Le désir de vivre du brave sujet est forte­ment excité lorsque, l’estomac grog­nant, il passe devant les vit­rines des mag­a­sins de la grande ville, et pour­tant il n’ose pas ten­dre la main pour saisir ces belles choses, même si la faim hurle dans ses intestins, car il n’est pas en état de pay­er l’impôt de sac­ri­fice à la pro­priété. Des mil­liers d’êtres humains vivent toute leur vie dans la plus grande mis­ère au milieu d’une opu­lence crim­inelle qui, jour­nelle­ment, passe avec inso­lence devant leurs yeux avides. Et pour­tant, ils gar­dent encore plus fidèle­ment les com­man­de­ments du soi-dis­ant « droit de pro­priété » que les cré­d­ules ne gar­dent les com­man­de­ments de Dieu.

[|* * * *|]

Illu­sions ! Partout des illu­sions ! Dans­es de fan­tômes à Gol­go­tha et une vie tres­sail­lante sur des autels tout fumants.

En étant con­stam­ment en rela­tions avec le monde fan­toma­tique des dieux, nous sommes devenus nous-mêmes presque des fan­tômes. Il y a quelque chose de som­bre, de lourd en nous qui charge notre esprit et qui l’attire vers le mys­tère des autels. La tra­di­tion de la ser­vil­ité est dans notre sang, comme un poi­son caché qui ronge inces­sam­ment nos forces vitales et nous fait appa­raître le monde comme à tra­vers une ivresse d’opium. Ibsen avait trou­vé le point faible de notre esprit lorsqu’il mit ces paroles dans la bouche de Mme Alo­ing : « Non seule­ment ce que nous avons hérité de notre père et mère nous hante. Ce sont toutes les vieilles idées mortes imag­in­ables et toute sorte de croy­ances mortes, etc.

« Elles ne vivent pas en nous, mais elles sont mal­gré cela dans notre sang et nous, ne pou­vons nous en débar­rass­er. Lorsque j’ai un jour­nal à la main et que j’y lis, il me sem­ble voir des fan­tômes qui se glis­sent entre les lignes. Il faut qu’il y ait des fan­tômes partout dans le pays. Il faut qu’ils soient aus­si nom­breux que les grains de sable au fond de la mer. Et puis nous craignons tous tant la lumière, l’un comme l’autre ! »

Oui, hélas ! le fan­tôme est en nous ; il nous fait crain­dre la lumière et nous rend lâch­es. Nous trem­blons devant notre pro­pre ombre et notre esprit invente les sys­tèmes les plus étranges pour jus­ti­fi­er notre faib­lesse et lui don­ner une apparence héroïque. Ain­si la ser­vil­ité est une ver­tu, la soumis­sion un principe. Toute notre vie est rem­plie des dures « néces­sités » que nous avons enfan­tées et nour­ries nous mêmes, jusqu’à ce qu’elles soient dev­enues comme notre pro­pre des­tinée. Elles nous pour­suiv­ent du berceau jusqu’à la tombe et empris­on­nent cha­cun de nos actes dans un corset de lois sacrées et de con­cep­tions tra­di­tion­nelles. Tout nous est une oblig­a­tion, immuable­ment. Aus­sitôt que nous nous sommes débar­rassés du vieux joug, nous cher­chons ardem­ment d’autres sanc­tu­aires pour leur mon­tr­er notre vénéra­tion. Le pre­mier jour de la révo­lu­tion, nous apercevons quelques éclairs du cré­pus­cule des dieux ; mais le deux­ième jour, nous sommes déjà prêts à nous age­nouiller devant de nou­veaux autels.

Et lorsque quelqu’un de la race des « Élus » vient au milieu de nous pour nous appren­dre les sen­ti­ments human­i­taires, ou nous le train­ons à l’échafaud ou nous l’appelons un saint. Les Phar­isiens firent cru­ci­fi­er un homme ; mais, trois jours après sa mort, l’erreur des cré­d­ules le ressus­ci­ta et en fit un Dieu. Quand vien­dra enfin le ven­dre­di saint de Dieu, appor­tant la résur­rec­tion de l’homme ?

[|* * * *|]

Enten­dez-vous le cri loin­tain de l’autre rive ? Il reten­tit ivre d’espérance, plein de vie, à tra­vers la nuit glacée, comme un mes­sager de l’avenir, le brouil­lard se dis­sipe. Un désir ardent tra­verse le monde comme un souf­fle de print­emps en mars. Ce sont les mes­sagers du cré­pus­cule des dieux qui nous annon­cent la fête de la résurrection.

Ger­mi­nal ! Enten­dez-vous le cri tres­sail­lir dans l’air, à minuit ?

Ger­mi­nal ! réno­va­teur de la vie, annon­ci­a­teur d’une nou­velle exis­tence, esprit de destruc­tion, esprit créa­teur, nous te saluons !

Ger­mi­nal ! Germinal !

[/Rudolf Rock­er./]


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