La Presse Anarchiste

Rollandisme ou Barbussisme ?

Si, dans sa longue chro­nique, L’autre moi­tié du devoir, Bar­busse n’eût mis en cause les anar­chistes, je me fus abs­te­nu de prendre part à cette contro­verse, ayant trou­vé dans les lettres à Romain Rol­land, parues dans l’Art libre, une réponse suf­fi­sante aux argu­ments de l’au­teur de Clar­té.

Cepen­dant les mises au point de Wul­lens et de Fabrice parues dans le Liber­taire lais­sant dans l’ombre de mul­tiples points de la dis­cus­sion, j’ai cru devoir pro­fi­ter de l’oc­ca­sion pour faire connaitre dans le détail l’o­pi­nion, sur ces ques­tions, d’un anar­chiste qui fut un paci­fiste de la pre­mière heure et exempt de tout sec­ta­risme. D’au­tant plus que les réponses de Wul­lens et de Fabrice, la seconde sur­tout, relèvent plu­tôt de la polé­mique que de la contro­verse, et que, per­son­nel­le­ment, je tiens à main­te­nir cette « conver­sa­tion » sur le ter­rain de l’ab­so­lue et libre courtoisie.

Bar­busse com­mence par décla­rer qu’il est « nor­mal » que les intel­lec­tuels soient, en majo­ri­té, conser­va­teurs. Cela n’est pas plus « nor­mal » que de consta­ter qu’il y a par­mi les bipèdes une consi­dé­rable majo­ri­té d’im­bé­ciles et de canailles. Cepen­dant les véri­tables esprits libres ne man­quèrent point dans l’his­toire humaine, et si Bar­busse veut bien dénom­brer avec moi tous les grands morts aux­quels nous devons peut-être le meilleur de notre pen­sée, il s’a­per­ce­vra que s’il existe trop de conser­va­teurs par­mi les « tra­vailleurs de l’es­prit » le pour­cen­tage des esclaves n’est pas plus grand chez les intel­lec­tuels que chez ceux qu’ab­sorbe telle ou telle branche de l’ac­ti­vi­té humaine. Il n’y a pas plus d’ar­tistes conser­va­teurs qu’il n’y a de patrons ou d’ou­vriers rétrogrades.

« L’Art a une ten­dance ins­tinc­tive à s’a­don­ner à la conser­va­tion », écrit Bar­busse. Dans cette phrase réside, en rac­cour­cie, le secret des erreurs de l’au­teur de Clar­té.

« L’Art » est une abs­trac­tion, un mot syn­thé­tique, com­mode parce qu’a­bré­via­tif ; en fait, il n’y a que des hommes et des œuvres. Ni les uns ni les autres n’ont de ten­dances géné­rales, les hommes et les œuvres sont divers, et des trois direc­tions du temps : Pas­sé, Pré­sent, Ave­nir, aucun n’est abso­lu­ment ceci ou cela en soi. Il y a dans le pas­sé bien des révo­lu­tions et dans l’a­ve­nir bien des régressions.

Il est cer­tain qu’au 2 août 1914, les écri­vains se sont en foule rués au ser­vice de la Rai­son d’É­tat meur­trière et men­son­gère. Mais en cela ils n’ont fait que suivre l’exemple de l’im­mense majo­ri­té de leurs conci­toyens. Tous, savants, artistes, employés, ouvriers, pay­sans, se sont sacri­fiés au dieu cruel et men­teur : la Patrie. Mais pour­quoi repro­cher plus âpre­ment son ser­vi­lisme à un embus­qué de la Mai­son de la Presse qu’à un tour­neur d’o­bus de chez Renault ? Les pro­lé­ta­riats ont trai­té la cause de la Paix tout comme les élites, et leur igno­rance n’est point une excuse, car tout homme, quelles que soient sa classe et sa culture, sait bien, au fond de lui-même, qu’il est stu­pide d’être tué, cruel de tuer.

* * * *

Bar­busse exo­nère les savants de cette tare et de l’ire qu’elle lui cause. Quelle erreur, là encore, est la sienne ! Est-ce que dans chaque clan bel­li­gé­rant on ne vit pas les hommes de science se faire les ser­vi­teurs de Bel­lone comme de simples pay­sans ? Avant la guerre même, on pût lire dans l’œuvre de l’un des plus grands savants modernes, Hen­ri Poin­ca­ré, cette phrase assez com­pa­tible avec l’es­prit cri­tique si béné­vo­le­ment prê­té aux « scien­ti­fiques » par Bar­busse : « Nous autres gens de l’Est nous n’a­vons pas oublié…» Et dans les Der­nières pen­sées, du même auteur, on peut trou­ver matière à de nom­breuses cita­tions patrio­tiques. Il en fut de même, hélas ! pour Le Dan­tec, Le Bon, Dastre, et en géné­ral pour la presque una­ni­mi­té du corps savant. Nico­laï et Ein­stein ne prouvent rien : une hiron­delle ne fait pas le printemps.

Je crois expli­quer cette sym­pa­thie de Bar­busse pour la science et les savants, en ce fait que la doc­trine à laquelle il adhère, avec toute l’ar­deur d’un néo­phyte, est une doc­trine à pré­ten­tions scien­ti­fiques. Et ce qu’il appelle la « géo­mé­trie révo­lu­tion­naire » infaillible enca­drée dans les prin­cipes géné­raux de Clar­té, ce n’est pas autre chose que le Mar­xisme plus ou moins ortho­doxe. Or, rien n’est plus aisé que d’ex­po­ser l’i­na­ni­té de la rigueur « scien­ti­fique » du dit Mar­xisme. Wil­fri­do Pare­to et Georges Sorel ont divul­gué déjà les nom­breuses igno­rances de Marx ain­si que la légè­re­té de quelques-unes de ses affir­ma­tions témé­raires. Qui ose­rait aujourd’­hui, par­mi les spé­cia­listes, endos­ser les idées de l’au­teur du Capi­tal sur la concen­tra­tion des capi­taux ? Et quel est l’his­to­rien qui se satis­fe­rait du « maté­ria­lisme his­to­rique?…» Un des esprits les plus lumi­neux de l’Eu­rope intel­lec­tuelle, l’I­ta­lien Bene­det­to Croce a défi­ni assez dure­ment le Capi­tal : « un mélange bizarre de théo­ries géné­rales, de polé­miques et de satires amères, d’illus­tra­tions et de digres­sions his­to­riques assez sou­vent inexactes. » Com­ment un tel ouvrage (Le Capi­tal), écrit en des cir­cons­tances don­nées, au moyen d’ob­ser­va­tions faites en Angle­terre, au début du déve­lop­pe­ment de l’in­dus­tria­lisme, a‑t-il pu ser­vir de Bible à une secte socio­lo­gique, com­ment les théo­ries Mar­xistes ont-elles triom­phé, dans les masses igno­rantes, plu­tôt que telle ou telle hypo­thèse sociale ? C’est là un de ces faits dont l’ex­pli­ca­tion com­plexe relève plu­tôt de la psy­cho­lo­gie des foules que de la science. La socio­lo­gie d’ailleurs est loin d’être une science exacte, et comme le dit jus­te­ment Romain Rol­land, la seule par­tie des mathé­ma­tiques qui puisse lui être appli­quée, c’est le cal­cul des probabilités.

C’est dans Marx encore (cir­cu­laire de l’In­ter­na­tio­nale du 21 juillet 1873) que l’on retrou­ve­rait l’o­ri­gine de la sus­pi­cion où Bar­busse tient les intel­lec­tuels. Mais Marx et Bar­busse ont-ils jamais été autre chose eux-mêmes que des intellectuels ?

C’est donc à bon droit que Rol­land sou­rit de cette « géo­mé­trie sociale» ; je fais de même, et mon sou­rire éclate en rire énorme lorsque je contemple les jeunes « bar­bus­sistes » outrant ces erreurs, les mul­ti­pliant par leur igno­rance pré­ten­tieuse et vou­lant nous faire prendre Gleizes pour un peintre et Cachin pour un prophète.

* * * *

La pre­mière appli­ca­tion que désire faire Bar­busse de sa géo­mé­trie sociale est l’empêchement des Guerres. D’ac­cord sur le but sinon sur les moyens ; je ne sau­rais me conten­ter comme rai­son de la guerre du mot Capi­tal qui, dans la bouche des socia­listes par trop sim­plistes, est une expli­ca­tion totale et défi­ni­tive des massacres.

D’a­près Marx lui-même le Capi­tal et le Pro­lé­ta­riat sont essen­tiel­le­ment modernes, ils n’exis­taient point dans l’an­ti­qui­té ; (c’est là d’ailleurs une par­tielle erreur) or, l’his­toire de ces époques anté­rieures est pleine de guerres ter­ribles… On s’est bat­tu pour toutes sortes de causes : dieux, femmes ou inté­rêts mer­can­tiles, et demain des conflits pour­ront sur­gir entre « Répu­bliques com­mu­nistes », entre conti­nents « socia­li­sés », jus­qu’à ce que la pla­nète soit uni­fiée ; mais cela sans doute deman­de­ra des siècles, car l’homme n’a­mé­nage que len­te­ment sa demeure… la route monte en lacets.

Quelle que soit la per­fec­tion « scien­ti­fique » des socié­tés futures, bien des pos­si­bi­li­tés guer­rières sub­sis­te­ront tant que l’es­prit de guerre n’au­ra pas été arra­ché des cer­veaux humains. Quand les agi­ta­tions en sur­face auront ces­sé sur la terre, vien­dront sans doute des agi­ta­tions en pro­fon­deur… La Répu­blique était belle sous l’Em­pire ; le Com­mu­nisme est beau sous la Répu­blique bourgeoise !…

« Les mora­listes purs sont impuis­sants contre la guerre et le mal. » Ayant consta­té cela, Bar­busse voit dans le Com­mu­nisme une force suf­fi­sante contre les enne­mis de son cœur et de sa rai­son. À l’é­preuve de la guerre, l’In­ter­na­tio­nale socia­liste a fon­du comme plomb et feu. La IIIe Inter­na­tio­nale n’a point encore été éprou­vée, mais sa valeur paci­fiste actuelle est illu­soire tant qu’un conflit, si minime soit-il, n’au­ra pas été évi­té par ses soins. La paix actuelle, si rela­tive et si pré­caire, tient bien plus à la las­si­tude des hommes et à l’hor­reur des désastres accu­mu­lés qu’au vou­loir paci­fique des pro­lé­ta­riats ; fussent-ils embri­ga­dés sous la rouge ban­nière du Parti…

Qu’il faille « révo­lu­tion­ner le milieu, tout en édu­quant l’in­di­vi­du », qui le nie ? Ce n’est pas nous certes, et Bar­busse ignore-t-il cette for­mule essen­tiel­le­ment anarchiste ?

* * * *

S’ap­puyant sur Auguste Comte, Bar­busse, dési­reux de rem­pla­cer ce qu’il faut détruire, nous offre l’é­di­fice miri­fique de l’i­déo­lo­gie socia­liste. On pour­rait à cela objec­ter tout d’a­bord qu’en matière sociale rien ne se détruit qui ne soit auto­ma­ti­que­ment rem­pla­cé. Les socié­tés sont comme cer­tains insectes dont les membres arra­chés repoussent d’eux-mêmes. Mais il s’a­git ici, évi­dem­ment, de rem­pla­cer en modi­fiant, dans un sens don­né et c’est là qu’é­clate l’in­jus­tice de Bar­busse envers les anarchistes.

Tout autant que les socia­listes, les anar­chistes se sont pré­oc­cu­pés d’ap­por­ter à la suite de leurs néga­tions des théo­ries construc­tives. Mais plus humains, dépour­vus de ce pédan­tisme à pré­ten­tions scien­ti­fiques, trop fré­quent chez les mar­xistes, ils ont appor­té à la construc­tion des hypo­thèses sociales qu’ils vou­laient fécondes, une lar­geur de vues, une néces­saire impré­ci­sion logi­que­ment modeste, et un irré­duc­tible amour de la Liber­té qui font de leurs tra­vaux la par­tie la plus humai­ne­ment magni­fique des anti­ci­pa­tions sociales par les­quelles les hommes de bonne volon­té essaient d’é­bau­cher un ave­nir meilleur.

En 1902, parais­sait (chez Giard et Brière), la tra­duc­tion fran­çaise du livre de Paul Eltz­ba­cher, l’A­nar­chisme, et Tol­stoï écri­vait à pro­pos de cet œuvre : « L’a­nar­chie entre dans la phase dans laquelle le socia­lisme se trou­vait il y a trente ans : elle acquiert le droit de cité dans le monde des savants. » Que Bar­busse ouvre ce livre, il y trou­ve­ra expo­sées,. avec la froide méthode d’un pro­fes­seur de Droit, les socio­lo­gies de God­win, Prou­dhon, Stir­ner, Bakou­nine, Kro­pot­kine, Tucker et Tol­stoï et, s’il com­pare son ortho­doxie mar­xiste en sera peut-être ébranlée…

Que Bar­busse daigne, en outre jeter les yeux autour de lui, dans son Par­ti. Il y trou­ve­ra, comme dans tout par­ti poli­tique une foule d’ap­pé­tits plus ou moins bien mas­qués ; l’arrivisme sous toutes ses formes, la lutte âpre pour l’emploi ou la siné­cure, et consé­quem­ment les direc­tions pra­tiques tom­bant entre les mains des plus malins. Mais les apôtres où sont-ils?…

Le nombre impo­sant de postes avan­ta­geux exis­tant dans un Par­ti est une expli­ca­tion au moins par­tielle du suc­cès de celui-ci. Ain­si pour­rait, hélas ! se jus­ti­fier un grand nombre d’adhé­sions au socia­lisme, sur­tout par­mi celles des faux intel­lec­tuels qui consti­tuent les cadres de la pro­pa­gande, du jour­na­lisme et du par­le­men­ta­risme com­mu­nistes. L’a­nar­chie est sté­rile en « fro­mages » les rats l’é­vitent comme dan­ge­reux et sans pro­fit. Sa force appa­rente y perd, sa beau­té y gagne.

Le grand reproche fait aux théo­ries anar­chistes, que Bar­busse sous-entend et que ses amis for­maient volon­tiers, est celui d’être par­ti­cu­liè­re­ment chi­mé­riques. En fait elles ne le sont pas plus que le com­mu­nisme néo-mar­xiste — il me serait facile de le démon­trer mais cela dépas­se­rait le cadre de cet article. — Le fussent-elles, que l’on pour­rait répondre : Plus est éle­vé l’i­déal, plus les hommes sont obli­gés de lever la tête pour ne pas le perdre de vue.

La seule chose valable qui émane d’une socio­lo­gie est une direc­tive. Une théo­rie ne vaut qu’en ce qu’elle a de dyna­mique, seul le mou­ve­ment est néces­saire. Je sais un petit apo­logue arabe fort adé­quat à la ques­tion sociale : Un homme pos­sède un âne rétif ; vou­lant quand même trans­por­ter son far­deau, le cava­lier attache à un fil, pen­du à un bâton, une carotte. L’ap­pât pend devant le nez de la bête rétive qui avance pour sai­sir la proie qui tou­jours fuit… L’im­por­tant c’est que l’âne marche. Man­ge­ra-t-il la carotte ? C’est une autre ques­tion. Mais il mar­che­ra d’au­tant mieux que la carotte est plus belle.

* * * *

« Forces bri­santes éparses, plus nui­sibles par les consé­quences de leurs actes indi­vi­duels, qu’u­tiles par l’hé­roïsme de leur exemple. » C’est ain­si que Bar­busse qua­li­fie les anar­chistes ; cette défi­ni­tion péjo­ra­tive et injuste fait peine à lire sous la plume d’un homme qui fut un moment l’un des clairs ser­vi­teurs de la Véri­té, cette chose que nous aimons par-des­sus toutes les choses.

Le voi­ci donc enva­hit par l’esprit ecclé­sias­tique?… il épouse les vieilles ani­mo­si­tés socia­listes et par­tage les mépris poli­ti­ciens pour des hommes et des méthodes incon­tes­ta­ble­ment supé­rieurs, en pen­sée, et en action, à l’immense majo­ri­té de ses suiveurs.

Oppo­ser l’a­nar­chie au socia­lisme est une erreur, On peut s’é­ton­ner de voir Bar­busse y par­ti­ci­per. Tel n’é­tait point cepen­dant l’a­vis de Nietzche et il me sou­vient d’a­voir publié, dans le numé­ro 1 de Notre Voix, en face même d’un article de Bar­busse, un pas­sage de la Volon­té de Puis­sance qui est une magni­fique, brève et lumi­neuse syn­thèse du socia­lisme et de l’a­nar­chisme, pas­sage d’où je détache ces lignes :

« L’a­nar­chisme n’est de son côté, qu’un moyen d’a­gi­ta­tion du socia­lisme ; avec ses moyens il éveille la crainte, il com­mence à fas­ci­ner et à ter­ro­ri­ser : avant tout il attire de son côté les hommes cou­ra­geux et auda­cieux, même sur le domaine spi­ri­tuel 1F. Nietzche : La Volon­té de Puis­sance. — Tome II, Apho­rismes 337, page 125.»

Et Nietzche assigne comme but au socia­lisme : « rendre pos­sibles beau­coup d’individus ».

Je sais, en outre des socia­listes, quelques anar­chistes dont cette pen­sée auda­cieuse bou­le­ver­se­ra l’é­troit sec­ta­risme, mais cela n’im­porte pas plus que le pro­pos de ce « cama­rade élé­men­taire » qui m’af­fir­mait récem­ment que tout vrai com­mu­niste révo­lu­tion­naire doit croire aveu­glé­ment au Dogme-Pana­cée Révo­lu­tion et croire proche sa réa­li­sa­tion. Ce sont là pro­pos reli­gieux ; moins que reli­gieux, confes­sion­nels, et il convient de négli­ger cette naï­ve­té, le temps sau­ra chas­ser les nuées. Ain­si les pre­miers chré­tiens croyaient proche le royaume de Dieu. Ce fut Constan­tin qui vint et l’É­glise romaine…

Avant de son­ger à construire soli­de­ment, il convient de s’as­su­rer de la qua­li­té des maté­riaux ; qu’on le veuille ou non « ce n’est pas l’é­di­fice qui fait les pierres mais les pierres qui font l’é­di­fice », ain­si que le consta­tait Erme­non­ville dans le Jour­nal du peuple. Or, le par­ti com­mu­niste fran­çais ren­ferme, semble-t-il, assez peu d’élé­ments sus­cep­tibles de concou­rir à l’é­di­fi­ca­tion d’une socié­té har­mo­nieuse… Mais voyons ce qu’il s’a­git de construire.

* * * *

Bar­busse ayant inti­tu­lé sa chro­nique L’Autre moi­tié du devoir, pré­tend rap­pe­ler aux « rol­lan­distes » que cette seconde moi­tié s’ap­pelle action et qu’il ne suf­fit pas de pen­ser et d’écrire.

Cette action c’est l’a­che­mi­ne­ment vers l’É­tat com­mu­niste et la Dic­ta­ture, non du pro­lé­ta­riat mais du Par­ti qui pré­tend le repré­sen­ter. Nous pen­sons, nous, que l’État, quel qu’il soit, est l’ennemi irré­duc­tible du peuple, que toute dic­ta­ture est mau­vaise parce que le Pou­voir cor­rompt fata­le­ment ceux qui l’exercent, et que, par­tant, la véri­table « autre moi­tié du devoir » consiste à abattre défi­ni­ti­ve­ment l’É­tat et à ins­tau­rer une véri­table socié­té d’hommes libres. À notre tour nous convions ami­ca­le­ment Bar­busse à ce devoir révolutionnaire.

Le rayon­ne­ment fal­la­cieux de la Révo­lu­tion russe a conduit les socia­listes fran­çais à la ser­vile admi­ra­tion de tout ce qui est russe. Que n’ont-ils plu­tôt écou­té les paroles de Kro­pot­kine lors­qu’il disait de la dic­ta­ture bol­che­viste : « Ils sont en train de nous apprendre com­ment le com­mu­niste ne doit pas être intro­duit ». Les évé­ne­ments lui ont don­né rai­son, puisque, après avoir détruit tout le pas­sé, après avoir ten­té le plus rude saut dans l’ab­so­lu qu’ait jamais ten­té socié­té humaine, les chefs de l’É­tat russe actuel se voient contraints de reve­nir à un pro­ces­sus plus, modé­ré, et même à des conces­sions de doctrine.

Que les États bour­geois se soient misé­ra­ble­ment com­por­tés envers la Rus­sie, cela est cer­tain ; mais si l’on veut être véri­dique, il ne faut pas reje­ter exclu­si­ve­ment sur le blo­cus la res­pon­sa­bi­li­té de l’é­chec du com­mu­nisme slave. Je dis échec car les pay­sans Russes, Cosaques, Tatars, Kir­ghizes, Cir­cas­siens, Tché­ré­misses ou autres se char­ge­ront, en un pro­chain ave­nir, de rame­ner les rêves de com­mu­nisme-mar­xiste « scien­ti­fique » à la taille de leurs dési­rs ter­riens étroi­te­ment réa­listes, sans trop de sou­ci des anti­no­mies à peu près inso­lubles qui se pré­sentent à tout réfor­ma­teur social. L’empirisme une fois de plus vain­cra le plan pré­éta­bli, lequel pour­tant n’au­ra pas été com­plè­te­ment inutile, mais qui l’eût été moins encore, exempt, de cette fausse rigueur pseudo-scientifique.

* * * *

Joindre en un même ostra­cisme, bour­geois et anar­chistes, cela était indigne de Bar­busse et je veux croire que le rap­pro­che­ment de ces deux vocables fut, sous sa plume, tout for­tuit, sinon je devrais être plus dur encore pour cette Église com­mu­niste où se déforment les esprits, où s’é­touffent les liber­tés, où de fal­la­cieux pavillons couvrent de louches mar­chan­dises, où des pen­sées libres et pures comme celle de l’au­teur du Feu risquent d’être influen­cées par les sophistes et les rhé­teurs… et je devrais ces­ser de m’é­ton­ner que la Tché­ka sor­tit tout armée du bol­che­visme comme l’In­qui­si­tion sor­tit tout armée de l’É­glise catho­lique. Tout révo­lu­tion­naire qui ne pos­sède pas au-dedans de lui l’a­mour de la Liber­té et de la Véri­té, ces vieilles enti­tés tou­jours jeunes, est un homme dan­ge­reux pour le véri­table pro­grès humain.

La recherche de la Véri­té est une chose dif­fi­cile, et pour la vou­loir abso­lu­ment, il ne faut pas croire la pos­sé­der exclu­si­ve­ment. Le fana­tisme est une vieille chose, et tou­jours ceux qui en furent affli­gés crurent par­ler et agir pour le bien public.

Nous ne savons quand vien­dra la Révo­lu­tion, ni même si elle vien­dra. Être révo­lu­tion­naire ne signi­fie pas croire naï­ve­ment au « Grand Soir » non plus qu’a­voir dans sa poche un plan de la Socié­té future. Tout ce bric-à-brac est péri­mé. La Révo­lu­tion comme toute chose humaine est en per­pé­tuel deve­nir, et c’est en nous qu’il faut d’a­bord la pos­sé­der afin que son rayon­ne­ment illu­mine la route. Romain Rol­land dit qu’il y a des bour­geois par­mi les anar­chistes et aus­si par­mi les com­mu­nistes. Certes, mais il y a sur­tout trop de sui­veurs, trop peu d’in­di­vi­dus et c’est de cela plu­tôt que de sa fai­blesse numé­rique qu’est faite la débi­li­té du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire en ce pays.

Au len­de­main de la guerre, il y avait une pos­si­bi­li­té d’u­nion des forces sub­ver­sives. Per­sonne ne semble avoir com­pris la haute néces­si­té de cette union pré­co­ni­sée pour­tant par Sébas­tien Faure. On a pré­fé­ré ânon­ner les lita­nies mos­co­vites, s’hyp­no­ti­ser sur un mou­ve­ment trop loin­tain et obs­cur pour être un phase, et voi­ci que main­te­nant les cha­pelles s’ex­com­mu­nient mutuel­le­ment, les bou­tiques se dis­putent la clien­tèle, et si par hasard un homme libre et dés­in­té­res­sé cherche, au-des­sus et en dehors des orga­ni­sa­tions à pro­mul­guer ce qu’il croit être l’hu­maine véri­té voi­ci que les sectes sur­gissent, rivales, mais prêtes cette fois à s’en­tendre pour le reje­ter dans les ténèbres exté­rieures. Ain­si en est-il pour Romain Rol­land et quelques esprits libres avec lui.

Mais au fond cela importe peu, et le sage n’en sera pas pour cela plus prêt à se jeter dans le pes­si­misme néga­tif, qu’il n’ac­cepte les yeux clos l’op­ti­misme niais des prêtres, qu’ils soient rouges ou noirs.

Génold

P.-S. — il y aurait beau­coup d’autres chose à dire au sujet de la contro­verse Rol­land-Bar­busse, qui est plu­tôt la confron­ta­tion de deux phi­lo­so­phies, qu’une simple dis­cus­sion socio­lo­gique. Le temps et l’es­pace m’é­tant mesu­rés, je n’ai fait qu’ef­fleu­rer les som­mets. Mais pour peu que la conver­sa­tion se pour­suive, je me réserve de com­men­ter ici les argu­ments échan­gés, je le ferai en amou­reux pas­sion­né de la Liber­té et de la Véri­té avant tonies choses et sur­tout en homme dépour­vu d’illu­sions sociales.

Lil­lu­li est bien morte.

G.

  • 1
    F. Nietzche : La Volon­té de Puis­sance. — Tome II, Apho­rismes 337, page 125.

Dans le même numéro :


Thèmes


Si vous avez des corrections à apporter, n’hésitez pas à les signaler (problème d’orthographe, de mise en page, de liens défectueux…

Veuillez activer JavaScript dans votre navigateur pour remplir ce formulaire.
Nom

La Presse Anarchiste