La Presse Anarchiste

« Le mineur est un esclave avec une âme d’enfant… »

dans le bon sens, mais, en tous cas, d’une renom­mée dont peu d’autres groupes soci­aux peu­vent se tar­guer. Il a, entre autres, été reproché aux mineurs de ne pas avoir par­ticipé à la Révo­lu­tion, et en revanche d’être venus, à trois repris­es, à Bucarest pour faire de l’or­dre. Est-il exact qu’ils n’ont pas par­ticipé à la Révolution ?

— D’abord, je voudrais vous dire qu’il faut bien com­pren­dre les mineurs. Les mineurs sont des gens sim­ples, faciles à influ­encer. Risquant chaque jour leur vie, ils mérit­eraient d’être un peu mieux com­pris. Par ailleurs, il est faux de dire que les mineurs n’ont pas par­ticipé à la Révo­lu­tion. J’ai été moi-même l’or­gan­isa­teur du groupe de la mine de Rod­na-Bistri­ta, qui a par­ticipé active­ment à la Révo­lu­tion : nous nous trou­vions pré­cisé­ment sur la place des Avi­a­teurs et à la Télévision…

— Quand ?

— Nous sommes arrivés à Bucarest le 23 décem­bre à 3 h 30 du matin.

— Donc aus­sitôt après le 22…

— Oui : nous sommes par­tis à 4 heures de l’après-midi, le 22.

— Y a‑t-il eu aus­si des mineurs d’autres régions ?

— Dans la zone où je me trou­vais, c’est-à-dire la Télévi­sion, il y avait aus­si qua­tre chauf­feurs du bassin de Motru.

— Autrement dit, seuls les mineurs de Rod­na ont lutté ?

— Je ne peux pas vous le garan­tir. Bucarest est une grande ville. Peut-être qu’il y en a eu d’autres, ailleurs… En tous cas, il est cer­tain que les mineurs de Rod­na ont été là. Eux, au moins.

— Qu’avez-vous fait là-bas ? De quelle mis­sion de com­bat ou de garde avez-vous été chargés ?

— Ça, c’est un peu plus dif­fi­cile à dire. Mais par­lons con­crète­ment. Nous tenions des bar­rages, on nous a indiqué ce que nous avions à faire. Il était ques­tion de voitures volées par des ter­ror­istes. On nous a don­né divers­es séries de numéros de carte d’i­den­tité ; je peux men­tion­ner UX et BX, délivrés en 1980–1981, plus aisés à dépis­ter dans la masse des gens por­teurs de cartes d’i­den­tité. Nous avons par­ticipé, avec les officiers de l’ar­mée, aux com­man­dos de liq­ui­da­tion des « nids de guêpes ». [légion­naires].

— Vous a‑t-on don­né des armes ?

— Dans les com­man­dos, oui.

— Donc, vous avez vu des ter­ror­istes ; vous en avez arrêtés ; prob­a­ble­ment, vous en avez aus­si tué quelques-uns…

— C’est plus dif­fi­cile à dire. J’en ai vu. J’en ai arrêté. Je ne peux pas en dire plus. 

— Donc, les ter­ror­istes ont bien existé ?

— C’est évident.

— Alors, com­ment expliquez-vous le fait qu’au­jour­d’hui per­son­ne ne sait plus rien d’eux ? Le prési­dent Ili­es­cu lui-même ne sait plus rien, d’après ce que j’ai lu dans une inter­view don­née à Româ­nia lit­er­ara, alors qu’en décem­bre, il nous met­tait en garde, à la télévi­sion, con­tre leur exis­tence et leur habileté…

— Sur ces ter­ror­istes-là ? Ayant par­ticipé à divers com­man­dos — sans vouloir me van­ter — j’en sais quelque chose. Par exem­ple, que les vrais ter­ror­istes se rendaient dif­fi­cile­ment. Cer­tains avaient déjà com­mis beau­coup de crimes et ne voulaient pas être pris vivants. D’autres étaient exter­minés, d’autres encore s’enfuyaient.

— Bien, mais en avez-vous attrapé au moins un ?

— J’en ai arrêté et remis quatre.

— Savez-vous ce qu’ils sont devenus ?

— Non, je les ai livrés dans le métro, au commandement.

— Pourquoi les avez-vous livrés à l’armée ?

— À l’ar­mée et aux civils, parce que l’ar­mée tra­vail­lait en col­lab­o­ra­tion avec les civils. Je crois que je peux vous don­ner quelques noms. Il y avait un cer­tain Tod­i­ca dans le métro de la place des Avi­a­teurs, un homme d’une quar­an­taine d’an­nées, avec mous­tach­es. Il y avait aus­si Roman Alexan­dru, le chef de la sta­tion de métro, qui assur­ait pra­tique­ment le lien entre ceux de l’ex­térieur comme nous, qui pre­nions les ter­ror­istes, et ceux de l’ar­mée, qui les pre­naient en charge.

— Si nous nous adres­sions à ces per­son­nes, peut-être appren­dri­ons-nous quelque chose…

— Qu’est-ce que j’en sais ? Nous, nous leur en avons livré qua­tre, plus quelques mal­fai­teurs por­teurs d’ob­jets volés, et beau­coup de gens de l’an­ci­enne nomen­klatu­ra. Nous en avons pris aus­si, de ceux-là. Par exem­ple Verdet, je ne sais pas si je vous l’avais dit. Nous l’avons remis à l’ar­mée, à la Télévi­sion, dans une voiture blindée.

— Donc, Verdet, celui qui avait con­sti­tué un gou­verne­ment qui a duré vingt minutes ?

— Plus exacte­ment vingt-deux minutes.

— Vous avez donc arrêté Verdet, mais nous ne l’avons pas vu par­mi les arrêtés, ni par­mi ceux qui ont été jugés.

— Ça aus­si, c’est une curiosité. Le 13 jan­vi­er, j’ai lu dans la presse — peut-être dans Ade­varul ou dans Banat­ul — que le « jugé » était libre et qu’il pou­vait recon­stituer un par­ti communiste.

— Ça ne vous sem­ble pas bizarre ? Il a pris part, avec tous les autres, aux séances du Comité exé­cu­tif, donc à la pire des déci­sions répres­sives et, main­tenant, il est libre. À la dif­férence des autres. Qu’est-ce que vous en dites ?

— Cette his­toire avec Verdet est très impor­tante pour nous, les mineurs. Nous avons un compte à régler avec lui. En 1977, il a été, d’une cer­taine manière, celui qui nous a men­ti le plus. C’est pourquoi il était ter­ror­isé quand nous l’avons pris, il nous regar­dait avec des yeux… Il nous a men­ti grossière­ment en 1977, quand il était Pre­mier min­istre et que nous l’avons enfer­mé dans la val­lée de Jiu. Il nous a fait de grandes promess­es, mais ensuite il nous a tourné le dos, pour ne pas dire pire.

— Donc, vous l’avez pris, vous l’avez remis, mais aujour­d’hui, il a même voulu recréer le Par­ti communiste.

— Oui. Il faut que chaque mineur com­prenne que c’est une ques­tion com­plexe. […] Mais Verdet nous a men­ti. Il doit être jugé et con­damné. C’est un tyran, il nous a men­ti en 1977.

— Avez-vous demandé au gou­verne­ment ou à M. Ili­es­cu le juge­ment de Verdet ?

— Non. Dans la sit­u­a­tion d’alors, per­son­ne ne savait où était Ili­es­cu. Nous, nous l’avons remis à l’ar­mée. Les mineurs ont voulu lui don­ner une leçon, le bat­tre « à la manière des mineurs », mais j’ai calmé les choses et je l’ai livré. C’é­tait le 24 décem­bre. La sit­u­a­tion était dra­ma­tique, à ce moment-là à la Télévi­sion. Aux alen­tours de la place des Avi­a­teurs, il y avait une cen­taine de civils. Ils étaient pour­chas­sés par une dizaine de ter­ror­istes, postés dans des lieux stratégiques, qui som­maient la Télévi­sion de se ren­dre. Ça a été quelque chose de ter­ri­ble. C’est alors que j’ai livré Verdet.

— Com­ment se fait-il que la télévi­sion a été attaquée plusieurs fois sans que jamais les ter­ror­istes ne songent, par exem­ple, à détru­ire l’antenne ?

— Je ne sais pas. Je n’y ai pas pen­sé sur le coup. J’é­tais trop préoc­cupé, trop trou­blé. Plus tard, cette idée m’est venue, j’ai lu des choses. C’est vrai que c’est très bizarre. Ils avaient toutes sortes d’armes, il ne leur aurait pas été dif­fi­cile de détru­ire l’antenne.

— Bon. Revenons à l’ar­resta­tion de Verdet. Vous ne saviez pas où était Ili­es­cu. Mais, plus tard, vous n’avez pas pen­sé à deman­der un jugement ?

— Nous sommes une minorité de 3.000 mineurs. Il en existe plus de 200.000 dans le pays, dont 100.000 au moins dans la val­lée de Jiu. Nous ne pou­vons pas deman­der cela à nous seuls, ce serait une manière de nous glo­ri­fi­er nous-mêmes, et ça, c’est une chose que les mineurs n’ai­ment pas. Il faudrait que tous les mineurs s’in­téressent à cette ques­tion, au cas Verdet.

— Avez-vous eu des pertes ?

— Non. Seule­ment un garçon blessé au pied, mais ce n’est pas ce qu’on appelle une perte.

— Cela aurait aus­si bien pu arriv­er dans la mine ?

— Bien sûr. C’est ça, la mine : plus per­son­ne n’est impres­sion­né par le fait que quelqu’un meure. Il n’y a pas de mineur de fond qui ne passe, ne serait-ce qu’une fois par an, tout près de la mort. C’est là quelque chose de banal.

— Donc, vous avez par­ticipé aux luttes de décem­bre et cela fut quelque peu passé sous silence. Mais, par la suite, vous êtes inter­venus à plusieurs repris­es à Bucarest, ce qui a don­né lieu à des inter­pré­ta­tions divers­es. Les jour­naux du Front vous ont adressé des louanges, mais beau­coup d’autres, roumains et étrangers, ont con­damné les inter­ven­tions en dis­ant que ce n’é­tait pas aux mineurs de s’oc­cu­per de l’or­dre pub­lic. Qu’en pensez-vous ?

— Les mineurs tra­vail­lent dur, mais pour autant, ils ne représen­tent pas le pays. On a prof­ité de leur bon­té et de leur naïveté, en se ser­vant de slo­gans gra­tu­its du genre « Mer­ci aux mineurs » ou « Bra­vo les mineurs ». Les mineurs doivent com­pren­dre une chose : aus­si dif­fi­cile que soit notre vie au fond de la mine, nous ne pou­vons en aucun cas, ni d’au­cune manière, nous met­tre à diriger le pays. Ni nous sépar­er des intel­lectuels. C’est seule­ment l’u­nité, la vraie, à la roumaine — parce que nous sommes tous roumains — que nous soyons mineurs, ouvri­ers, étu­di­ants ou intel­lectuels. Cette divi­sion, cette scis­sion, entre ouvri­ers et intel­lectuels, ne peut con­duire qu’au malheur.

— D’ac­cord. D’ailleurs, les intel­lectuels, après vous avoir quelque peu injuriés, se sont ren­du compte que ce n’é­taient pas vous les coupables mais ceux qui ont semé la dis­corde. Aujour­d’hui ils savent qu’il faut chercher à se rap­procher de vous. C’est peut-être même la rai­son pour laque­lle nous avons cet entre­tien aujour­d’hui. Mais je voudrais con­naître quelques points de détail. Quand êtes-vous revenu pour la pre­mière fois à Bucarest après décem­bre ? Et comment ?

— Je suis revenu le 26 jan­vi­er, de nou­veau avec mon groupe, en enten­dant des slo­gans comme : « Dans chaque mai­son, un mort sur la table ! » ou « Chef, nous allons te venger ! » Alors nous sommes venus. De nous-mêmes, sans être appelés par per­son­ne, comme en décembre.

— Mais le 29 janvier ?

— Nous, nous sommes repar­tis le 27 à Rod­na. Ce qui s’est passé le 29 me dépasse. Il y a eu des mineurs d’autres régions. Nous, per­son­ne ne nous a appelés.

— Et le 18 février ?

— Le 19. Le 18, le siège du gou­verne­ment avait été attaqué. Nous, nous sommes venus le 19 février.

— Qui vous a appelés, alors ? Je vous demande cela car on dit qu’il aurait existé un « trio » au Front, com­posé de Caz­imir lones­cu, Gelu Voican Voicules­cu et Dan Iosif, qui se serait occupé des « mou­ve­ments de troupes minières ». Est-ce vrai ?

— Que vous dire ? Les mineurs ont un faible pour M. Voican. Étant ingénieur géo­logue, il a su établir un lien entre les mineurs et lui. Et puis, le fait qu’il a été empris­on­né, qu’il a été une vic­time (ou une soi-dis­ant vic­time, comme l’écrivent cer­tains jour­naux) du com­mu­nisme… Les mineurs étant des gens sim­ples, tu les touch­es facile­ment si tu sais jouer de la corde sen­ti­men­tale, et, c’est le cas, il les tient bien en main.

— Si je com­prends bien, c’est M. Voican qui vous a appelés ?

— Oui.

— Com­ment ? Par télé­phone ? Est-il venu personnellement ?

— Non. C’est bien plus com­pliqué. Par des hommes à lui, je crois.

— Il a des hommes dans tous les bassins miniers ?

— Com­ment le saurais-je ? J’en suis sûr seule­ment pour Rod­na, pas pour tous les bassins !

— Alors, à Rod­na, com­ment ça c’est passé ?

— Bon, bon, je ne veux pas avoir l’air de défendre M. Voican. J’ai dis­cuté deux fois avec lui. C’est sûr que c’est lui qui donne le sig­nal. Mais, pra­tique­ment, le tra­vail se fait par l’in­ter­mé­di­aire des entre­pris­es, de leurs directeurs. Dans notre cas, chez nous, c’est M. Dicu, l’an­cien min­istre, qui a fait la liai­son avec le directeur Bauer.

— Oui, mais c’est quand même curieux, non ? Les entre­pris­es ont été dépoli­tisées, non ? Les FSN d’en­tre­prise ont été dis­sous, et pour­tant vous avez été appelés par les directions…

— Mais la direc­tion fait par­tie de la mine !

— Elle en fait par­tie, oui, au moins en principe. Dans toutes les entre­pris­es, il existe des syn­di­cats ouvri­ers et des con­seils d’ad­min­is­tra­tion ou de direc­tion. Chez vous, il n’en est pas ainsi ?

— Nous, nous avons eu de très grandes dif­fi­cultés à con­stituer des syn­di­cats. Moi, et le groupe avec lequel je suis allé à Bucarest, nous avons beau­coup lut­té pour avoir un syn­di­cat. Mais les forces locales nous ont dis­crédités. Ils ont dit de moi que je suis mol­dave, que je veux devenir maire ou leader syn­di­cal. Ils ont dit que je suis ingénieur et que je veux devenir directeur, bien que je n’aie fait que le lycée. Finale­ment, nous avons réus­si à des­tituer le directeur et le chef compt­able, des délin­quants de droit com­mun, en fait, qui, pen­dant des années, ont com­mis de très graves infrac­tions. Mais les choses ne sont pas tou­jours en ordre dans l’en­tre­prise, aujour­d’hui. Donc, on a util­isé des moyens mal­hon­nêtes pour empêch­er la for­ma­tion du syn­di­cat. Chez nous, le syn­di­cat a été créé tout juste en mai. C’est une honte. Moi, finale­ment, je me suis mis de côté, pour qu’on ne dise pas qu’un Mol­dave met de l’or­dre chez eux. Des enfantillages.

— Donc, le 19 févri­er ; vous êtes venus sur la demande de M. Vol­can. Et la fois d’après, quand était-ce ?

— Ben, les gens dis­ent que ce fut le 14, le 14 juin.

— Et com­ment ça c’est passé, alors ?

— Que voulez-vous que je vous dise ! Sim­ple­ment, comme tout le monde le sait. 

— Qui vous a appelés ?

— Les mêmes… M. Gelu Voican.

— On sait que le 13 juin M. lli­es­cu a fait appel aux ouvri­ers de Bucarest, mais qu’ils ne sont pas venus.

— C’est un men­songe. Ils n’ont pas refusé. Ils étaient aux côtés des mineurs, ils nous don­naient à manger et nous encour­ageaient. Ça, ça a gon­flé la tête des mineurs, ça leur a fait croire qu’ils accom­plis­saient une tâche grandiose, et on en est arrivé au pas­sage à tabac des intel­lectuels, des étu­di­ants, des per­son­nal­ités poli­tiques. Parce que… peut-être, dans les groupes de mineurs, s’é­taient infil­trées d’autres per­son­nes, avec la claire inten­tion de les exciter. Mais l’ap­pro­ba­tion man­i­festée par les ouvri­ers bucarestois a poussé les mineurs à se mon­tr­er plus cruels.

— Quand avez-vous été appelés à Bucarest ?

— Nous sommes arrivés le 14.

— Mais quand avez-vous été appelés ?

— Dans la nuit du 13. Le fac­teur déter­mi­nant a été l’ap­pel lancé par M. Ili­es­cu. Puis les appels lancés par la télévi­sion. Le fait que, par la suite, on ait tra­vail­lé par d’autres voies, ça, c’est autre chose.

— Donc, vous êtes arrivés le matin du 14, à 4 heures…

— Nous, à 6 heures. Les autres étaient arrivés à 4 heures.

— Et vous avez ren­con­tré M. Ili­es­cu ce matin-là ?

— Nous, non. Quand nous sommes arrivés à la gare, quelqu’un nous a con­duits sur la place de la Vic­toire, dans un bâti­ment où on nous a don­né à manger. Nous avons mangé, puis on nous a dit que la con­signe était « sans vio­lence », et sans vic­times. Le but, c’é­tait de neu­tralis­er ceux qui se rendaient coupables d’infractions.

— Coupables d’in­frac­tions ? Mais les mem­bres du Par­ti paysan, les libéraux, les étu­di­ants, les intel­lectuels, les jour­nal­istes des pub­li­ca­tions indépen­dantes, c’est quand même beau­coup pour un pays ?

— Cha­cun a com­pris la notion d’in­frac­tion comme il a pu. Vous voyez. Nous, nous avons soulevé le prob­lème des étu­di­ants dès le début. Les mineurs n’ont rien con­tre les étu­di­ants. Beau­coup d’é­tu­di­ants sont fils de mineurs, neveux ou frères de mineurs. Les coupables, ce sont ceux qui nous ont mon­tés con­tre eux et qui nous ont mis dans cette sit­u­a­tion déplorable.

— On vous a dit « sans vio­lence », mais il y a eu au moins trois morts et des cen­taines de blessés. Com­ment cela a‑t-il pu arriver ?

— Ben, com­ment ça c’est passé ? Vous avez vu tout ce qui est arrivé le 13. La télévi­sion a été un fac­teur très impor­tant d’inci­ta­tion à la violence.

— Donc, la télévi­sion a incité d la violence ?

— Sans aucun doute. Il y a incon­testable­ment eu des vio­lences le 13, à la télévi­sion et au min­istère de l’In­térieur, mais, nous, ils nous ont fait venir quand le calme était déjà revenu dans la cap­i­tale. Ça, nous l’avons appris par la suite. Je crois que le fac­teur qui a incité à la vio­lence, ça a été la télévi­sion, parce qu’elle a aus­si eu un effet sur les gens de Bucarest. Les mineurs ont com­mencé à com­pren­dre la vérité…

— Et dans les sièges des par­tis, vous avez trou­vé quelque chose ?

— Nous, notre groupe, nous sommes allés à Ferentari et à Raho­va. Mais les autres ont dit qu’ils ont trou­vé beau­coup de choses dans les locaux des par­tis. Je ne sais pas si cela a été une mise en scène, mais ils ont trou­vé des machines à fab­ri­quer de la fausse mon­naie, des devis­es, de la drogue, des appareils sophis­tiqués, des armes…

— Des armes… Pour­tant, après avoir annon­cé tout cela à la télévi­sion — en allant jusqu’à dire qu’il s’y attendait —, le gou­verne­ment l’a nié. Et il a égale­ment per­mis à l’op­po­si­tion de le nier. N’est-ce pas ?

— Là, je crois qu’ils ont per­du les mineurs. On nous a embobinés, notam­ment au sujet de MM. Ratiu et Câm­peanu. À la fin des événe­ments, lorsque les mineurs ont eu une ren­con­tre avec M. Ili­es­cu, ils lui ont sim­ple­ment dit : « Mon­sieur Ili­es­cu, tu nous as demandé des preuves et nous te les avons apportées. » Mais, qu’on n’en­tende plus par­ler de lui, pour que l’or­dre règne enfin. Cela étant, je crois que M. Ili­es­cu a com­mis une erreur. Car s’ils sont coupables d’in­frac­tions, alors il faut les met­tre en prison ou les expulser. Sinon, pourquoi avons-nous été appelés ? Là-dessus, il nous a per­du, nous les mineurs, à qui on a con­stam­ment men­ti, soit quand on nous a appelés à venir soit quand on nous a ren­voyé chez nous.

— Croyez-vous que les preuves étaient « arrangées » ou réelles ? Pourquoi y a‑t-on renoncé ?

— Vous deman­dez trop à un mineur. Nous ne voulons pas nous impli­quer dans la poli­tique, nous voulons beau­coup moins, nous voulons le calme. On s’est servi de nous, c’est clair, ils ont comp­té sur notre sim­plic­ité, mais là, ils ont com­mis une erreur : car on ne joue pas comme ça avec les mineurs. Le mineur est un esclave qui a une âme d’en­fant. Il est dan­gereux de lui mentir.

Il ne peut y avoir de démoc­ra­tie sans une oppo­si­tion puis­sante, vivante. Mais ce que nous avons chez nous, c’est plutôt une mas­ca­rade. Chez nous, l’op­po­si­tion a été dén­i­grée par tous les moyens médi­a­tiques ; on l’a empêchée de devenir puis­sante. De plus, elle est trop divisée, il y a trop de par­tis. S’il n’y en avait que quelques-uns, mais puis­sants, ce serait mieux. Nous nous sommes ren­con­trés entre nous, nous avons dis­cuté de cela, et nous en sommes arrivés à cette con­vic­tion : il ne peut pas y avoir de démoc­ra­tie sans une opposition.

— Vos col­lègues aus­si le croient ?

— Oui, pas mal d’en­tre eux. Quand à ceux qui ne le pensent pas, je les prie de se sou­venir de ce que voulait dire le total­i­tarisme com­mu­niste. On n’a pas besoin d’une autre expéri­ence, celle-là suf­fit. Qu’ils se rap­pel­lent ce qui s’est passé avec un seul par­ti qui a fait de nous ce qu’il a voulu.

— Si vous réfléchissez à ce que vous avez fait les 14 et 15 juin, pas vous per­son­nelle­ment mais vos pairs, ne croyez-vous pas qu’il s’agis­sait d’é­tran­gler l’opposition ?

— Eh oui. C’est à peu près ça. Mais l’op­po­si­tion devrait tir­er prof­it de l’événe­ment et se ren­forcer, s’u­nir. Pas par la vio­lence, mais à tra­vers la presse, ou par des rassem­ble­ments paci­fiques. Comme les étu­di­ants l’ont fait pour Mar­i­an Munteanu.

— Com­ment avez-vous procédé, le 14 juin ?

— Notre groupe s’est ren­du à Ferentari et à Raho­va. Chaque groupe avait son commandant…

— Mineur ?

— Oui. Dans d’autres groupes, ça a été par­fois dif­férent. Avec ceux de la val­lée de Jiu, il y avait aus­si des gens de l’an­ci­enne Secu­ri­tate, comme Camare­ses­cu, pour don­ner un exem­ple, mais il y en avait d’autres. Ils étaient eux aus­si habil­lés en mineurs.

— Le soir du 14, à la gare du Nord, j’ai vu un camion de mineurs qui était guidé par une voiture Dacia, avec qua­tre civils à l’in­térieur. Qui étaient ces gens ?

— Des gens de la police, ce n’est pas la peine d’en reparler.

— Si la police était sur place, avec les mineurs, pourquoi a‑t-on eu besoin de ces derniers ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Qui le sait ? 

— Quel rôle jouaient les policiers ?

— Il fal­lait que nous arrê­tions des délin­quants de droit com­mun que la police n’avait pas pu arrêter, parce qu’elle n’avait pas pu pénétr­er là. Et des Tziganes…

— Les avez-vous arrêtés ? Les avez-vous livrés à la police ?

— Oui, bien sûr !

— Vous les avez d’abord battus ?

— Eh, c’est arrivé… Ces Tzi­ganes-là, quand on les arrê­tait, étaient vio­lents, ils nous attaquaient avec tout ce qui leur tombait sous la main. On m’a même jeté un enfant à la tête ! Ils oppo­saient une résis­tance farouche à leur arresta­tion, et alors, il fal­lait bien les « amol­lir » un peu, n’est-ce pas ?

— Mais, tout de même… Vous avez été vio­lents avec eux parce qu’ils étaient Tzi­ganes ou sim­ple­ment en rai­son de leur comportement ?

— À cause de leur com­porte­ment. C’é­taient des trafi­quants, des voleurs, des ivrognes. Nous ne les avons pas bat­tus parce qu’ils étaient Tzi­ganes, car à la mine aus­si il y a des Tzi­ganes et des Hongrois.

— Qu’est-ce que vous savez sur ce qui s’est passé à l’U­ni­ver­sité, dans les sièges des par­tis, à la rédac­tion de « Roma­nia libera » ?

— D’abord, l’U­ni­ver­sité. Dès le début, j’é­tais con­tre. Nous n’avons rien à faire avec les étu­di­ants. Avec ce qui s’est passé à l’U­ni­ver­sité, on a creusé encore plus le gouf­fre entre les mineurs et les étu­di­ants, entre les mineurs et les intel­lectuels. Il ne fal­lait pas faire cela mais, mal­heureuse­ment, ça a été fait. Quant à Mar­i­an Munteanu — pour autant que je le con­naisse, d’après ce que j’ai lu sur lui —, s’il a com­mis une infrac­tion de droit com­mun, qu’il soit con­damné pour cela, mais pas pour ses con­vic­tions poli­tiques. Si le gou­verne­ment s’est trompé, s’il n’a pas de preuve sur sa cul­pa­bil­ité, c’est une très grande faute de ne pas le libér­er. Il se pour­rait qu’il soit quelqu’un qui veuille vrai­ment le bien du pays. N’ou­blions pas qu’il a d’abord été un ouvri­er, qu’il con­naît les ouvri­ers, mais qu’à vingt-huit ans il est étu­di­ant. Peut-être qu’il y en a qui ont peur de lui. Quelqu’un qui a été ouvri­er dans le métro, c’est-à-dire à peu près comme un mineur, qui est devenu un bon étu­di­ant et que ses cama­rades ont élu comme leur chef, n’est pas n’im­porte qui. Si ce sont les mineurs qui l’ont arrêté, alors qu’il soit jugé par les mineurs. Parce que ce sont des hommes justes… Ils sont durs peut-être, mais honnêtes.

— Mais ça, c’est un prob­lème. Si les mineurs le jugeaient, ce serait encore un abus, de même que son arresta­tion par les mineurs. Ne serait-il pas plus sim­ple que les mineurs récla­ment la libéra­tion de M. Munteanu ?

— Les mineurs ne peu­vent pas faire cela. Ils ont arrêté des gens dont on leur a dit qu’ils étaient coupables. Per­son­ne ne leur a offert une preuve de cette cul­pa­bil­ité, mais c’est seule­ment main­tenant que les mineurs com­men­cent à com­pren­dre. Il faut encore un peu de temps. Cer­tains croient encore qu’ils ont bien fait d’a­gir comme ils ont agi, qu’ils ont fait pour le pays quelque chose de mag­nifique. Main­tenant, ils com­men­cent à com­pren­dre que, en fait, ils n’ont pas été les sauveurs de la patrie, mais une sorte de vic­times. Le procès de Mar­i­an Munteanu pour­rait bien les réveiller tous. Ils auraient les preuves qu’il n’é­tait pas coupable… Au moins, que l’on retrans­mette le procès à la télévi­sion, mais hon­nête­ment. Que ce soit un procès cor­rect, un procès hon­nête, retrans­mis hon­nête­ment. À qui la vérité fait-elle peur ?

— D’après l’é­cho inter­na­tion­al des événe­ments des 13, 14 et 15 juin, les mineurs n’ap­pa­rais­saient pas pré­cisé­ment comme des sauveurs de la patrie. Nous avons per­du le renou­velle­ment de la clause de la nation la plus favorisée, nous avons per­du d’autres aides. Vous avez été une sorte de calamité pour la patrie…

— Non, non, non. Il ne faut pas pren­dre les choses dans ces ter­mes. Nous avons été, nous aus­si, des vic­times. Les mineurs doivent être regardés et jugés juste­ment, en fonc­tion de la sim­plic­ité de leur cœur. Ils ne mentent pas et c’est pour cela qu’on peut les tromper facile­ment. Je vous le dit : ils ont un très bon fond, mais il est mal cul­tivé. Parce que, si, effec­tive­ment, la télévi­sion est celle du gou­verne­ment — et elle l’est, n’en par­lons plus — et infeste l’opin­ion publique avec toutes sortes d’idées — qui sont, au fond, com­mu­nistes —, alors, la presse, les jour­naux — et il y a tant de jour­naux indépen­dants — devraient faire quelque chose, arriv­er à touch­er le cœur de ces gens, faire en sorte que s’opère un rap­proche­ment entre les ouvri­ers et les intel­lectuels, parce que les ouvri­ers, cela ne veut pas dire seule­ment les mineurs.

— Je veux vous deman­der quelque chose : les mineurs ont-ils crié « Mort aux intellectuels » ?

— Absol­u­ment pas.

— Alors qui a crié cela ? Parce que cela a été bel et bien crié…

— Ce n’est pas à moi de vous appren­dre à faire votre méti­er. C’est très sim­ple. Il se pou­vait très bien qu’il y ait eu une sta­tion d’am­pli­fi­ca­tion. Parce que, pour ma part, je n’ai pas vu ceux qui cri­aient mais, pour ce qui est des cris, ça oui, je les ai entendus…

— J’ai pen­sé à cela, mais je voulais que quelqu’un qui avait été au cœur des événe­ments le confirme.

— Main­tenant, je ne vous cer­ti­fie rien, je ne veux pas vous vol­er votre méti­er… Qui tra­vaillerait encore à la mine ?

— Mais cela vous est donc passé par la tête ?

— Oui, bien sûr, et beau­coup d’en­tre nous se sont posé la ques­tion. On ne voy­ait pas ceux qui criaient.

— O.K. ! J’ai encore une ques­tion con­cer­nant les mineurs. Je ne com­prend pas com­ment ces mineurs, qui se sont soulevés en 1977, ont pu faire aujour­d’hui une chose pareille ?

— Je vais vous répon­dre par une plaisan­terie : beau­coup de ceux de 1977 sont arrivés à la retraite.

— Donc, vous avez beau­coup de mineurs « type nouveau » ?

— Non. J’ai plaisan­té. Cela étant, il est vrai que, par­mi ceux qui s’é­taient soulevés en 1977, beau­coup sont aujour­d’hui à la retraite, mais ce n’est pas la ques­tion. On a mis dans la tête des mineurs qu’ils sauvaient le pays, que per­son­ne n’é­tait comme eux.

— Vous ne croyez pas qu’il y a aus­si autre chose ? Ne croyez-vous pas que les mineurs ont été cor­rom­pus par le dou­ble­ment de leurs salaires ?

— Vous vous trompez. On n’a don­né aux mineurs que très peu par rap­port à leur tra­vail. Qui racon­te que leur salaire a doublé ?

— Je l’ai lu dans la presse…

— C’est une erreur, un men­songe. Je peux vous le prouver.

— Vous, par exem­ple. Quel était votre salaire avant le 22 décembre ?

— Bien, pas­sons aux choses con­crètes : j’avais 227 lei, mul­ti­plié par 20 jours, ça fait à peu près 6.000 lei par moi. Aujour­d’hui, je reçois à peu près 7.000 lei. Donc, mon salaire de mineur « spé­cial­iste » a été aug­men­té de 15%, c’est tout. On nous a encore accordé quelques aug­men­ta­tions qui nous avaient été retirées en 1983. Nous atten­dons la deux­ième étape d’aug­men­ta­tion à par­tir du 1er juil­let, comme nous l’a promis M. Petre Roman. Cela fera une aug­men­ta­tion de 33%. Il y a aus­si la retraite, après vingt ans de tra­vail au fond de la mine. Voilà les prob­lèmes qui préoc­cu­pent actuelle­ment les mineurs et qui doivent être résolus.

— Croyez-vous que de telles promess­es ont été faites aux mineurs afin qu’ils répon­dent aus­si « prompte­ment » à cer­taine sol­lic­i­ta­tions dans des domaines qui ne les regar­daient pas ?

— Non, je vous l’ai dit : s’ils ont réa­gi si prompte­ment, c’est parce qu’on leur a fait croire qu’ils étaient les sauveurs de la patrie.

— Parce qu’on les a flattés ?

— Oui, c’est exacte­ment cela.

— Revenons aux événe­ments des 13, 14 et 15 juin, c’est-à-dire à ces journées de ter­reur à Bucarest. Une ter­reur provo­quée d’abord par des forces encore incon­nues, puis par vos col­lègues. En fin de compte, à ces opéra­tions plus qu’é­tranges pour un État qui se pré­tend démoc­ra­tique, M. Ili­es­cu vous a remercié…

— C’é­tait nor­mal. Quand quelqu’un vient de si loin et risque sa vie, on doit le remercier.

— Pour­tant vos col­lègues se sont livrés à des destruc­tions, à des atroc­ités. Il est curieux que le chef de l’É­tat vous en remercie ?

— Je n’ai pas à juger M. Ili­es­cu, je ne suis pas en mesure de le faire. Mais je crois qu’il a aggravé encore la scis­sion entre ouvri­ers et intel­lectuels par les pro­pos qu’il nous a tenus alors, à nous, les mineurs. Et puis, il a com­mis une autre erreur : il nous a demandé des preuves sur MM. Ratiu et Câm­peanu. Que ces preuves soient vraies ou fauss­es, cela ne compte pas. Nous les avons mis­es à sa dis­po­si­tion, à la suite de quoi, il devait pren­dre des mesures. Il a promis de met­tre les choses en ordre et il ne l’a pas fait. Au con­traire, nous l’avons vu ser­rer la main à M. Câm­peanu pen­dant au moins une minute. Je suis resté à regarder cela et je me suis demandé : « Qui est le coupable ? »

— Oui, qui ?

— Eh bien ! tous les mineurs et tous les Roumains ont le devoir de se pos­er cette ques­tion et de voir quelle sera la réponse. Jusqu’à présent, c’est Mar­i­an Munteanu. Mais, quand deux per­son­nes se bat­tent, c’est la troisième qui gagne, si on peut par­ler de vic­toire quand il s’ag­it d’être en prison pour rien.

— Et si une autre crise poli­tique se pro­dui­sait et que quelqu’un fai­sait appel aux mineurs, est-ce que ceux-ci reviendraient faire régn­er l’or­dre à Bucarest ?

— On peut tou­jours essay­er : ils ne revien­dront plus jamais. À par­tir du moment où on les a trompés sur Câm­peanu, Ratiu et les autres, ils ne revien­dront plus. Aujour­d’hui, même les mineurs se posent claire­ment le prob­lème : où sont les ter­ror­istes ? C’est cela qu’il faut percer à jour, c’est là le point de jonc­tion entre les ouvri­ers, les étu­di­ants et les intel­lectuels. Les ter­ror­istes, les ter­ror­istes véri­ta­bles, ont créé cette sépa­ra­tion entre ouvri­ers, étu­di­ants et intel­lectuels. C’est eux qui ont tiré dans la foule. Sans faire de dis­tinc­tion. Que s’est-il pro­duit ? Exacte­ment ce qui se pro­duit aujour­d’hui. Je ne voudrais pas que les gens croient que les mineurs ont été des terroristes !

— Oui. Il y a beau­coup de ques­tions à pro­pos desquelles nous atten­dons tous une réponse. Si les élec­tions s’é­taient tenues après les événe­ments de juin, croyez-vous qu’elles auraient eu les mêmes résultats ?

— Ça aurait été à peu près pareil. Pour les élec­tions, on a joué de la même manière sur la naïveté des gens. Le Roumain n’a pas encore saisi ce que c’est que la démoc­ra­tie. Le Roumain, le sim­ple Roumain, c’est-à-dire la majorité. Si vous, les intel­lectuels, vous n’avez pas tous tiré cela au clair, alors com­ment voulez-vous l’ex­iger de l’homme sim­ple, de l’ou­vri­er, du paysan… Il ne sait pra­tique­ment rien de ce que veut dire la démoc­ra­tie, tout le monde n’a pas la pos­si­bil­ité de se ren­dre à l’é­tranger et de voir ce que c’est, tout le monde n’est pas capa­ble de se l’imaginer.

— A Iasi j’ai ren­con­tré des ouvri­ers qui, au lieu de venir à 6 h 15, arrivaient à l’u­sine à 8 heures. Si leur chef leur en fai­sait la remar­que, ils répondaient : « Désor­mais, c’est la démoc­ra­tie, désor­mais c’est la lib­erté. » Est-ce normal ?

— Non, non. Et cela devrait être claire­ment établi. Chaque ouvri­er devrait avoir con­science qu’il ne peut en être ain­si. Il faudrait forcer la pri­vati­sa­tion, pour que l’ou­vri­er soit directe­ment intéressé à tra­vailler. À mon avis, il faudrait se diriger vers la trans­for­ma­tion des entre­pris­es en sociétés par actions, cha­cun étant action­naire, c’est-à-dire par­tielle­ment pro­prié­taire. Alors, plus per­son­ne ne se con­tenterait de ne rien faire. Je peux vous cer­ti­fi­er que, chez nous, près de 20% des gens sont là pour rien, et l’ar­gent qu’on leur donne est un cadeau. Et c’est vrai non seule­ment des mines mais aus­si de toutes les entre­pris­es. Si on fait des sociétés par actions, ça ne se passera pas pareil. Le terme ne m’est pas très clair, mais j’ai com­pris que l’on procédera à une éval­u­a­tion, et que l’on répar­ti­ra les actions entre les ouvri­ers, ou on les ven­dra. Alors, si tu n’ac­com­plis pas ta tâche, on te prend par le bras et on te met à la porte.

— Cha­cun a intérêt à gag­n­er, non ?

— Bien sûr. Sinon, cha­cun cherche à se fau­fil­er. Je me réfère aus­si à la ques­tion de la ges­tion. Il y a quelque chose que je ne com­prend pas : je n’ai rien con­tre le fait que l’en­tre­prise donne un salaire de base. Mais d’où ? Mais, si elle n’a pas de quoi, que fait-elle ? Tu leur donnes leur salaire de base, mais eux, ils ne vien­nent et ne tra­vail­lent qu’à 10%. Est-ce que le sac ne finit pas par se vider ? L’ar­gent doit bien venir de quelque part, il doit bien venir de la production ?

— Croyez-vous qu’il existe un lien entre la démoc­ra­tie économique — par le change­ment de statut de la pro­priété et l’in­tro­duc­tion des mécan­ismes du marché — et la démoc­ra­tie politique ?

— Elles marchent main dans la main. L’une n’est pas pos­si­ble sans l’autre. Si la lib­erté et la démoc­ra­tie n’ex­is­tent pas, il ne peut y avoir ni pro­duc­tion ni prospérité. Le gou­verne­ment doit faire quelque chose. Il doit élim­in­er les entre­pris­es en fail­lite. Il vaut mieux pay­er pen­dant plusieurs mois des aides aux chômeurs, jusqu’à ce que l’on réus­sisse à plac­er les gens dans d’autres endroits, que de pro­duire à perte. L’in­dus­trie a beau­coup de branch­es, nous ne devons pro­duire que ce qui cor­re­spond à un besoin, ici ou à l’é­tranger. C’est ce qu’il faudrait faire : ne plus pro­duire bête­ment et pour rien.

— Du temps de Ceaus­es­cu, nous avions pour ambi­tion de pro­duire de tout et nous pro­dui­sions en général des choses de piètre qualité…

— Il n’y a pas de grande dif­férence avec aujour­d’hui. Aujour­d’hui, c’est pareil, même pire : nous pro­duisons moins.

— Vous avez rai­son. Mais le pro­gramme de réforme n’a pas encore démar­ré. C’est pos­si­ble, ça ?

— Je regarde tout le temps, surtout à la télévi­sion, ce qui se fait dans ce domaine. Mais ce n’est pas avec une vague gar­gotte et deux cuites que l’on va faire la pri­vati­sa­tion. Il faut démar­rer sérieuse­ment et tra­vailler sérieuse­ment. Que faire ? On nous mon­tre à la télévi­sion qu’un tel a créé un bistrot avec 3 lei et 25 bani ? Qu’il aille au dia­ble ! On se moque de nous. Le gou­verne­ment se perd et nous mène tous à notre perte. Nous nous enfonçons nous-mêmes.

— Mais, st le pro­gramme du gou­verne­ment était appliqué, seriez-vous optimistes ?

— Je suis roumain et je me dois donc d’être opti­miste car chaque Roumain doit lut­ter, cha­cun à sa manière, dans son domaine, et tra­vailler. En décem­bre, per­son­ne ne nous a appelés, nous avons agi selon notre con­science. C’est comme ça qu’il faut faire aujour­d’hui aus­si. Nous n’avons pas pen­sé alors que nous risquions de mourir. Mais est-ce qu’on en meurt, de tra­vailler ? Je crois qu’il faut essay­er tout ce qui est humaine­ment pos­si­ble, je crois que c’est un moment décisif pour notre pays. Aujour­d’hui, il n’y a pas d’autre voie : il faut absol­u­ment que nous soyons unis si nous voulons que les choses marchent. Il faut ren­dre con­scients les mineurs —je par­le des mineurs parce que je suis mineur depuis quinze ans — et tous les ouvri­ers, du fait que jusqu’à présent on s’est servi d’eux, on s’est servi de nous comme de sim­ples instru­ments. Nous sommes, nous aus­si, des hommes. Qu’on ne nous fasse pas pren­dre des vessies pour des lanternes. Que ce ne soit pas seule­ment de la poudre aux yeux. C’est clair, mais il faut le soulign­er. On dit que, à Con­stan­ta, il y a de la viande, et à Bucarest, aus­si. Je suis allé à Bucarest et je m’en suis ren­du compte. Mais le pays ce n’est pas seule­ment Bucarest. Il n’y a pas grande dif­férence entre aujour­d’hui et hier. Je vous dis, la main sur le cœur, chez nous, c’est même pire. Avant, pour nous empêch­er d’ex­plos­er, on nous don­nait un peu plus qu’ailleurs ; main­tenant, on ne trou­ve plus grand-chose.

— Faudrait-il faire quelque chose avec l’approvisionnement ?

— Pas parce que nous sommes mineurs, mais parce que nous faisons un tra­vail dur. Il nous faut à manger, sinon, nous mourons. C’est comme ça que l’on meurt dans des acci­dents, par mal­adie pro­fes­sion­nelle. Quand on attrape la sil­i­cose, c’est foutu.

— Êtes-vous sat­is­fait de notre discussion ?

— Je voudrais que cette dis­cus­sion touche le cœur des ouvri­ers, le cœur des intel­lectuels. Qu’ils com­pren­nent qu’il ne faut en aucun cas le chaos, que cha­cun doit lut­ter pour jeter un pont. Nous avons besoin de tran­quil­lité. Que nous soyons d’abord tous roumains, et seule­ment après, ouvri­ers ou intel­lectuels, d’un par­ti ou d’un autre, de telle ou telle reli­gion. Don­nons tous un coup d’é­paule pour ce pau­vre pays, qui est le nôtre. Il faut que nous nous y met­tions tous, pour le bien, pour la vérité, pour la lib­erté. Il faut aller dans les entre­pris­es, il faut par­ler aux ouvri­ers. Et puis, les étu­di­ants, surtout ceux des cours du soir, et qui tra­vail­lent en usine, ils auraient beau­coup à dire, eux aus­si. Il faut faire quelque chose. Sinon, qu’est-ce qui va arriv­er ? On va aller chercher des épaves en RFA et on va dire que nous aus­si, nous avons des voitures alle­man­des ! Et comme ça, eux, ils seront débar­rassés de leurs vieilles carcasses !

[/Entretien réal­isé par Liviu Antonesei

(Opinia stu­den­teas­ca, n°33–34, août 1990)

[Traduit du roumain par Anne Planche]./]— À la suite des divers événe­ments qui se sont pro­duits depuis jan­vi­er, les mineurs sont entrés au pre­mier plan de notre vie publique ; ils jouis­sent d’une grande renom­mée, pas forcément