La Presse Anarchiste

Sur la faillite de l’ordre bureaucratique, l’opposition et l’avenir de la Chine

[(Sino­logue, coau­teur de Révo. cul dans la Chine pop. (« Bib­lio­thèque asi­a­tique », UGE, 10/18, Paris, 1974), cotra­duc­teur du Nou­veau Con­te d’hiv­er et du Con­te de print­emps (Chris­t­ian Bour­go­is édi­teur, Paris, 1982 et 1984) – deux romans de Yu Luo­jin – Guil­hem Fab­re vient de pub­li­er : Genèse du pou­voir et de l’op­po­si­tion en Chine : le Print­emps de Yan’an, 1942 (L’Har­mat­tan, Paris, 1990). L’en­tre­tien qu’il nous a accordé a été réal­isé à Paris, à la j7n de la pre­mière quin­zaine du mois de décem­bre 1990.)]

Nous aime­ri­ons cen­tr­er cet entre­tien autour de deux points : nous souhai­te­ri­ons, d’une part, revenir sur les événe­ments de la place Tian’an­men, les événe­ment qui se sont déroulés en juin 1989, et, d’autre part, évo­quer les per­spec­tives qui se dessi­nent à moyen comme à long terme pour la Chine. Mais, aupar­a­vant, pour­rais-tu nous rap­pel­er en quelques mots les orig­ines socio-économiques du mou­ve­ment de Tian’an­men, et nous entretenir notam­ment de cette fameuse « spécu­la­tion man­dari­nale » que dénonçaient les man­i­fes­tants alors ?

Si l’oc­cu­pa­tion de Tian’an­men a con­sti­tué le prin­ci­pal défi du mou­ve­ment, il ne faut pas oubli­er son car­ac­tère nation­al et spon­tané. Dès la fin avril 89, il y a eu des émeutes à Xi’an et à Chang­sha, et le 4 mai, des man­i­fes­ta­tions se sont déroulées dans la plu­part des grandes villes. On a assisté à une con­jonc­tion de la con­tes­ta­tion étu­di­ante et du mécon­tente­ment ouvri­er. Le pou­voir s’at­tendait à une explo­sion sociale puisqu’il avait dépêché à l’au­tomne 88 en Europe de l’Est le respon­s­able de la Sécu­rité, Qiao Shi, afin de s’ini­ti­er aux tech­niques anti-émeutes. En effet, cette année-là, le pays est tra­ver­sé par une vague d’in­fla­tion qui s’ac­célère brusque­ment à par­tir de l’été à l’an­nonce de la libéral­i­sa­tion de cer­tains prix. Le taux annuel d’in­fla­tion est alors proche de 50% dans les grandes villes, mais les salaires ne sont pas indexés sur ces hauss­es. Les béné­fices de plusieurs années de réformes se trou­vent men­acés et le niveau de l’ensem­ble de la pop­u­la­tion, urbaine et rurale, régresse.

Plus grave encore, le déra­page des prix s’ac­com­pa­gne d’une cor­rup­tion général­isée de l’ap­pareil d’É­tat. L’in­fla­tion et la cor­rup­tion sont en fait les deux facettes d’un même phénomène, comme je l’avais écrit dans un arti­cle quelques mois avant le soulève­ment paci­fique de 89 [« L’É­conomie chi­noise en proie au mal d’in­fla­tion », Le Monde diplo­ma­tique, Paris, mai 1989]. Pour sché­ma­tis­er, les réformes de Deng Xiaop­ing ont éten­du con­sid­érable­ment la sphère du marché dans l’é­conomie. La société a retrou­vé une part de ses prérog­a­tives qui avaient été paralysées dans le sys­tème admin­istré, c’est ce qui explique le dynamisme économique du pays dans les années 80. Mais ce nou­veau dynamisme reste canal­isé par l’ap­pareil qui main­tient son con­trôle sur les cir­cuits d’al­lo­ca­tion des ressources et de dis­tri­b­u­tion. Dans ce sys­tème hybride ou coex­is­tent des prix plan­i­fiés rel­a­tive­ment bas et des prix de marché très élevés, la Nomen­klatu­ra utilise son pou­voir de déci­sion en matière d’in­vestisse­ments ou de com­merce pour capter à son prof­it les plus-val­ues qui sont dégagées : rien de plus facile en effet que d’é­couler au prix du marché une tonne de char­bon qui a été acquise au prix du plan, ou d’in­ve­stir dans un hôtel de luxe inter­na­tion­al au prof­it assuré, plutôt que dans une cen­trale élec­trique qui per­me­t­tra de remédi­er aux coupures de courant mais qui ne rap­portera rien à l’in­vestis­seur. À ce petit jeu, les pro­duc­teurs sont per­dants parce que les aug­men­ta­tions de prix ne se traduisent pas par une hausse de leurs prof­its et de leurs revenus, les con­som­ma­teurs sont per­dants parce que l’aug­men­ta­tion des coûts de pro­duc­tion est réper­cutée sur eux, en aval, et les grands gag­nants sont les décideurs et les inter­mé­di­aires de l’appareil.

L’émer­gence de ce nou­veau marché bureau­cra­tique, mar­qué par l’in­fla­tion et la cor­rup­tion, est aux orig­ines du soulève­ment paci­fique de 89. On est d’ailleurs frap­pé par la ressem­blance entre la dynamique chi­noise d’in­fla­tion spécu­la­tive et celle qui existe à l’heure actuelle en URSS. Ces deux crises trou­vent leurs sources dans des phénomènes de com­mer­cial­i­sa­tion du pou­voir qui ont ali­men­té un fort mécon­tente­ment populaire.

Il y avait aus­si des raisons plus morales à cette con­damna­tion de la « spécu­la­tion mandarinale »…

Tout dépend de ce que tu veux dire par « raisons morales ». S’il s’ag­it de la pour­suite d’un idéal con­fucéen de fru­gal­ité publique qui serait trans­gressé par les maîtres de l’heure, je pense que ce n’est pas le cas. S’il s’ag­it de la colère ou l’indig­na­tion devant l’hypocrisie d’un pou­voir à la fois plouto­crate et don­neur de leçons idéologiques dans la bonne veine marx­iste-lénin­iste, je crois que ça l’est cer­taine­ment. Et je suis même per­suadé que le mas­sacre de Tian’an­men a trans­for­mé cette colère, exprimée paci­fique­ment, en une haine tenace. Ce qu’il advien­dra de cette haine, nul ne le sait, mais il lui fau­dra cer­taine­ment un exu­toire, sous forme de procès pub­lic des respon­s­ables du mas­sacre, de nou­velle explo­sion sociale ou sous toute autre forme.

Venons-en main­tenant à la portée his­torique des événe­ments de Tian’an­men. Com­ment situer le mou­ve­ment du print­emps 1989 par rap­port aux autres mou­ve­ments de con­tes­ta­tion qui l’ont précédé, et, en par­ti­c­uli­er, le pre­mier « Print­emps de Pékin » » ? Tian’an­men est-il l’héri­ti­er du mou­ve­ment du « Mur de Xidan » ? Présente-t-il quelque chose de nouveau ?

La portée his­torique des événe­ments de Tian’an­men est évidem­ment con­sid­érable. Il s’ag­it du plus impor­tant mou­ve­ment de masse spon­tané depuis 1949 et son issue sanglante ren­voie aux mas­sacres per­pétrés par les Japon­ais à Nankin en 1937–38. Les com­mu­nistes n’en sont pas bien sûr à leur pre­mier mas­sacre, tout comme avant 1949 le Guo­min­dang ou les Seigneurs de la guerre. Avant 1949, on avait ten­dance à mas­sacr­er les com­mu­nistes. Après 1949, les com­mu­nistes ont mas­sacré des mil­lions de pro­prié­taires fonciers, puis des gardes rouges ou des ouvri­ers rebelles par dizaines de mil­liers. D’un point de vue humain, cela est hor­ri­ble : fal­lait-il, par exem­ple, enter­rer vivants en 49 des pro­prié­taires fonciers en Mand­chourie, dont les ter­res étaient déjà redis­tribuées ? Les autorités com­mu­nistes, respon­s­ables de ces agisse­ments, ont con­clu à une réponse néga­tive en attribuant après coup ces pra­tiques à des « excès gauchistes » — non sans avoir préal­able­ment con­damné à la réforme par le tra­vail un écrivain comme Xiao Jun, qui les avait dénon­cées. Mais si l’on se replace dans une per­spec­tive his­torique — l’his­toire n’est pas sou­vent morale —, en se livrant à une com­para­i­son un peu mor­bide entre le mas­sacre de Pékin et ceux qui l’ont précédé, les moti­va­tions et l’im­pact de ces actes appa­rais­sent tout à fait dif­férents. Dans le cas de la réforme agraire, le recours à la force brute s’ex­erce dans le con­texte de for­ma­tion d’un nou­v­el ordre, il exprime la déter­mi­na­tion des autorités de ne pas revenir en arrière ; dans le cas de la « Révo­lu­tion cul­turelle », il s’ag­it le plus sou­vent d’ini­tia­tives meur­trières des appareils politi­co-mil­i­taires locaux en butte à la con­tes­ta­tion organ­isée des ultra-gauchistes ; dans le cas de Tian’an­men, il s’ag­it de la réac­tion d’un pou­voir qui se sent men­acé dans son cœur même par un mou­ve­ment d’une ampleur sans précé­dent. À preuve l’in­ef­fi­cac­ité de la loi mar­tiale instau­rée le 20 mai 1989, les flot­te­ments dans la police et dans l’ar­mée. En refu­sant de négoci­er, en envoy­ant ses chars, ce pou­voir a épuisé ses dernières réserves de légitim­ité, il ne peut plus sur­vivre qu’en faisant la guerre à la société.

Il existe bien enten­du une fil­i­a­tion entre le « Print­emps de Pékin » de 1978–79 et Tian’an­men. Le « Print­emps de Pékin », au moins dans sa frange la plus rad­i­cale représen­tée par Wei Jing­sheng, avait posé le lien entre la mod­erni­sa­tion et la démoc­ra­tie. Ces idées sem­blaient alors icon­o­clastes, au sor­tir de trente ans de maoïsme, de repli du pays et de cam­pagnes idéologiques inces­santes. Elles étaient soutenues par une frange de la jeunesse urbaine et par cer­tains exclus soci­aux. La pra­tique des réformes dans les années 80, leur détourne­ment pro­gres­sif au prof­it de l’ap­pareil du Par­ti-État, ont con­duit une bonne part de la société urbaine à les repren­dre à leur compte. La nou­veauté du mou­ve­ment de 89, c’est donc son ampleur, ses méth­odes non vio­lentes — ce qui est loin d’être évi­dent à cette échelle — mais aus­si son issue sanglante, sans doute lourde de conséquences.

À con­sid­ér­er tous les mou­ve­ments d’op­po­si­tion en Chine — mou­ve­ments spo­radiques, faut-il le soulign­er ? —, peut-on décel­er une avancée ? Sont-ce des mou­ve­ments isolés ou bien existe-t-il, entre eux, un fil rouge, une exi­gence qui se recon­duirait de mou­ve­ment en mou­ve­ment ? En d’autres ter­mes les explo­sions sociales ont-elles été des mou­ve­ments isolés ou les phas­es d’un mou­ve­ment général ?

On peut décel­er une avancée, une sorte de fil con­duc­teur entre les mou­ve­ments d’op­po­si­tion en Chine, qui reposeraient sur une aspi­ra­tion dif­fuse à la démoc­ra­tie, depuis les « Cent fleurs » de 1957 jusqu’à Tian’an­men, en pas­sant par l’au­tonomi­sa­tion de cer­tains groupes de gardes rouges en 1967–68 et le « Print­emps de Pékin » de 1978–79. La récur­rence des thèmes de con­tes­ta­tion ne sig­ni­fie pas pour autant qu’ils se soient traduits par des per­cées poli­tiques ou insti­tu­tion­nelles réelles. Ain­si, un mou­ve­ment comme celui du 4 mai 1919, porté par des aspi­ra­tions à l’indépen­dance nationale, à la démoc­ra­tie et à la sci­ence a finale­ment accouché du Par­ti com­mu­niste, qui n’a réal­isé que le pre­mier point du pro­gramme. Il faut donc se garder d’un déter­min­isme démoc­ra­tique qui serait à l’œu­vre tout au long de l’his­toire de ce siè­cle. Néan­moins, le fait même que le PCC ait dû repren­dre à son compte, au moins formelle­ment, les idées démoc­ra­tiques, soutenues par Mao en 1940 dans sa plate-forme poli­tique La Nou­velle Démoc­ra­tie, prou­ve que ces aspi­ra­tions exis­tent, et que le pou­voir, quel qu’il soit, doit en tenir compte.

Plus pro­fondé­ment, on peut s’in­ter­roger sur la rela­tion qui existe entre mod­erni­sa­tion et démoc­ra­tie. L’ex­péri­ence total­i­taire, puis autori­taire, de ces quar­ante dernières années, ne s’est pas traduite par une per­cée économique de la Chine. Les pro­grès qui ont été réal­isés ont eu un coût humain et un coût économique — en terme d’in­vestisse­ment — con­sid­érables. La plu­part des intel­lectuels et des savants chi­nois soulig­nent aujour­d’hui à l’en­vi les obsta­cles sys­témiques à la mod­erni­sa­tion, l’ex­is­tence d’une bureau­cratie aus­si autori­taire et pléthorique qu’in­com­pé­tente, blo­quant ou détour­nant à son prof­it l’ini­tia­tive sociale. Cer­tains experts ont soutenu de leur côté l’idée d’une mod­erni­sa­tion autori­taire, guidée par un État fort, comme dans l’Alle­magne du xixe siè­cle, le Japon d’a­vant la guerre du Paci­fique ou les nou­veaux pays indus­tri­al­isés d’Ex­trême-Ori­ent. Il me sem­ble que ce « néo-autori­tarisme », comme il s’in­ti­t­ule, n’est qu’une fuite en avant, une manière de cau­tion­ner la recon­ver­sion d’un appareil pléthorique dans le cadre d’un pseu­do-marché, comme l’ex­péri­ence de ces dix dernières années nous l’a montré.

Peut-on situer Tian’an­men dans une dynamique his­torique plus longue ? Tu viens de pub­li­er un livre sur la péri­ode de Yan’an où tu mon­tres que Yan’an mar­que la fon­da­tion sym­bol­ique du sys­tème en tant qu’ensem­ble de valeurs régis­sant la vie sociale. Com­ment s’in­scrit Tian’an­men dans cette per­spec­tive ? Est-on fondé à voir dans Tian’an­men une destruc­tion sym­bol­ique de ce sys­tème ? Et si oui, est-ce que cette destruc­tion sym­bol­ique est en même temps por­teuse d’un nou­v­el ordre, et de quel ordre ?

Dans le livre que j’ai con­sacré à la péri­ode de Yan’an, Genèse du pou­voir et de l’op­po­si­tion en Chine, j’ai analysé le mou­ve­ment de rec­ti­fi­ca­tion de 1942 qui con­stitue le pro­to­type des cam­pagnes ultérieures du par­ti. À l’époque, il s’agis­sait pour Mao et les siens de met­tre au pas la dis­si­dence intel­lectuelle, de s’ad­juger le mou­ve­ment d’une époque au nom des impérat­ifs de défense nationale et d’une idéolo­gie cul­turelle stal­in­i­enne. Ce qui s’est passé alors dans le lab­o­ra­toire des bases rouges n’a été que la pre­mière d’un théâtre de la répéti­tion. Le pou­voir a réus­si à uni­fi­er la société de Yan’an, puis plus tard l’ensem­ble du pays autour des valeurs de dis­ci­pline et d’ab­né­ga­tion qu’il défendait, avec comme clé de voûte l’indépen­dance nationale, mais il a été par la suite vic­time de ses suc­cès. Ses capac­ités de con­trôle et de mobil­i­sa­tion idéologique ont brisé peu à peu l’ini­tia­tive sociale et retardé la mod­erni­sa­tion du pays. Les réformes de Deng Xiaop­ing visaient pré­cisé­ment à résoudre cette con­tra­dic­tion à l’aube des années 80, mais elles ont favorisé la réémer­gence d’une société civile mul­ti­forme qui s’ac­com­modait de moins en moins des lita­nies idéologiques, des priv­ilèges et de l’au­tori­tarisme de l’ap­pareil. Tian’an­men a été la tra­duc­tion poli­tique de cette nou­velle con­tra­dic­tion, et son issue sanglante a révélé dans toute son ampleur la crise de l’État.

Vu sous cet angle, le mou­ve­ment de 89 con­stitue l’acte de nais­sance poli­tique d’une société civile qui se cherche, il mar­que la con­struc­tion sym­bol­ique d’un nou­v­el ordre autour de valeurs démoc­ra­tiques. La destruc­tion sym­bol­ique de l’or­dre ancien a été plus l’œu­vre du pou­voir que du mou­ve­ment. Après tout, il avait la pos­si­bil­ité de négoci­er — c’é­tait l’op­tion choisie par Zhao Ziyang — mais en envoy­ant ses chars, il s’est auto-liq­uidé sym­bol­ique­ment. Ses moyens de per­sua­sion idéologique, sa légitim­ité, se sont évanouis. Il ne reste plus que la force brute, le sabre sans le goupillon.

On sait de quelle manière les autorités chi­nois­es ont résolu le prob­lème de Tian’an­men dans les semaines qui ont suivi les mas­sacres de Pékin : arresta­tions, exé­cu­tions, etc. Qu’en est-il main­tenant de la répression ?

Dans les semaines qui ont suivi Tian’an­men, on a surtout exé­cuté des ouvri­ers et des jeunes chômeurs, qual­i­fiés très sérieuse­ment de « hooli­gans » parce qu’ils s’é­taient opposés aux assauts meur­tri­ers de la sol­datesque. Ces exé­cu­tions sont restées secrètes la plu­part du temps. Alors que le pou­voir chi­nois annonçait à grands ren­forts de médias inter­na­tionaux qua­tre con­damna­tions à mort à Pékin, le Ming­bao de Hong Kong, indépen­dant du PCC comme de Taïwan, esti­mait à par­tir d’une source con­fi­den­tielle, c’est-à-dire proche des respon­s­ables chi­nois, que plus de 400 émeu­tiers avaient été passé par les armes. Des rafles et des arresta­tions se sont déroulées dans tout le pays, suiv­ies de lour­des peines de prison, qui vont jusqu’à quinze ans. Ces con­damna­tions se pour­suiv­ent à l’heure actuelle, nous en avons des exem­ples pré­cis, comme à Wuhan où plusieurs étu­di­ants ont pris qua­tre ans.

À par­tir de l’été 89, on a lancé une nou­velle cam­pagne con­tre la délin­quance qu’on a croisé avec les trou­bles du print­emps, ce qui a per­mis d’élargir la répres­sion. Nous ignorons le nom­bre exact de per­son­nes arrêtées et con­damnées mais nous avons des listes de noms pub­liés, plusieurs mil­liers d’é­tu­di­ants, d’in­tel­lectuels, d’ou­vri­ers. Ce qui est cer­tain, c’est que les pris­ons sont pleines et qu’on a impro­visé pen­dant l’été 89 de nou­veaux cen­tres de déten­tion. Plusieurs cen­taines d’é­tu­di­ants et d’in­tel­lectuels ont été libérés récem­ment, c’est la preuve d’un cer­tain assou­plisse­ment, mais il ne faut pas oubli­er que cette mesure a sans doute été liée aux pres­sions occi­den­tales et qu’elle ne con­cerne qu’une infime minorité des per­son­nes arrêtées.

À part cela, la con­duite des salariés a été soumise au peigne fin, dans le cadre de leurs unités de tra­vail. Les séances d’au­to-cri­tique ont été par­ti­c­ulière­ment soignées au sein des organes supérieurs de l’É­tat cen­tral pour dépis­ter les fonc­tion­naires ou les offi­ciels qui avaient fait preuve de com­plai­sance à l’é­gard du mou­ve­ment. Tout ceci ren­voie la pop­u­la­tion loin, très loin en arrière et l’on imag­ine facile­ment son ressen­ti­ment, qui s’ex­prime d’ailleurs ouverte­ment, comme à Pékin, fait nou­veau quand on con­naît la réserve et la patience des Chinois.

Et la résis­tance pop­u­laire ? En Chine même, bien sûr, mais aus­si à l’é­tranger. Où en sont les groupe­ments démoc­ra­tiques en exil ?

Dans les semaines et les mois qui ont suivi le mas­sacre, des réseaux se sont organ­isés pour faciliter la fuite hors de Chine des activistes recher­chés. De manière générale, les per­son­nes recher­chées pour leur par­tic­i­pa­tion au mou­ve­ment ont béné­fi­cié de l’ap­pui de la pop­u­la­tion, en ville comme à la cam­pagne. Cepen­dant, c’est la résis­tance pas­sive qui domine, qu’il s’agisse de rythmes de tra­vail plus lents, d’un allonge­ment sys­té­ma­tique des siestes quo­ti­di­ennes, ou, ce qui est plus dan­gereux pour le pou­voir cen­tral à court terme, d’une résis­tance affichée des autorités provin­ciales et locales aux ordres de Pékin, notam­ment à la poli­tique de recen­tral­i­sa­tion économique. Ce phénomène est par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble dans les régions côtières du Sud, au Guang­dong et au Fujian, où les offi­ciels ne se mon­trent pas très ten­dres à l’é­gard de la direc­tion péki­noise. Le pou­voir cen­tral appa­raît donc non seule­ment isolé par rap­port à la société, mais aus­si par rap­port à une frac­tion non nég­lige­able de l’ap­pareil, y com­pris de l’ap­pareil mil­i­taire, la moyenne hiérar­chie de l’ar­mée étant peu sûre selon les pro­pres analy­ses de Yang Shangkun, un des arti­sans de la répres­sion, actuelle­ment prési­dent de la République.

À l’ex­térieur de Chine, le fait nou­veau est l’or­gan­i­sa­tion de groupes d’op­po­si­tion en exil dont le plus impor­tant est la Fédéra­tion pour la démoc­ra­tie dirigée par des intel­lectuels de renom. L’an­née passée, la Fédéra­tion a priv­ilégié des actions d’é­clat à des­ti­na­tion de la Chine, comme l’opéra­tion « Fax­er pour le lib­erté », qui a été une réus­site. Le pro­jet de radio-pirate à bord du bateau « Déesse de la Démoc­ra­tie » a, par con­tre, été un échec, parce qu’il dépendait de trac­ta­tions avec Taïwan, qui a retiré son aval à la suite de pres­sions de Pékin. À mon sens, cette opéra­tion a été menée de façon un peu trop médi­a­tique, à grand ren­fort de pub­lic­ité, ce qui a nui à l’ef­fet de sur­prise qui aurait pu piéger Pékin. Cette expéri­ence mal­heureuse a aus­si souligné a con­trario la néces­sité d’une oppo­si­tion indépen­dante de tous les pou­voirs exis­tants. L’op­po­si­tion en exil béné­fi­cie d’un sou­tien non nég­lige­able de la dias­po­ra chi­noise, surtout à Hong Kong et aux États-Unis, mais ses pos­si­bil­ités d’ac­tion en Chine même restent trib­u­taires de l’évo­lu­tion intérieure du pays. Il ne faut donc pas exagér­er son rôle et la trans­former en une sorte de « gou­verne­ment en exil. comme cer­tains lead­ers du mou­ve­ment ont été ten­tés de le faire, une fois par­venus en Occident.

Si l’on garde à l’e­sprit ces réserves, l’ex­is­tence d’une oppo­si­tion organ­isée hors de Chine con­stitue un atout impor­tant pour l’avenir du pays. En effet, c’est la pre­mière fois depuis 1949 qu’un débat réel s’in­stau­re sur des alter­na­tives au régime com­mu­niste, dans le domaine poli­tique, économique, social, cul­turel, et que ce débat est mené par les intéressés, et non unique­ment par la dias­po­ra. Dans l’an­née qui a suivi Tian’an­men, ce débat a été cen­tré sur un bilan cri­tique du mou­ve­ment de 89 et sur une analyse des développe­ments en URSS et en Europe de l’Est, qui con­stituent un point de référence essen­tiel par rap­port à la sit­u­a­tion chi­noise. L’op­po­si­tion a réitéré son recours à la non-vio­lence, ce qui sem­ble posi­tif compte tenu du lourd pas­sif de la guerre civile.

Mais, à mon sens, le débat mérit­erait d’être appro­fon­di. L’in­stau­ra­tion d’un régime fédéral­iste, d’une démoc­ra­tie par­lemen­taire, le développe­ment d’une économie de marché ne con­stituent pas des panacées pour un pays-con­ti­nent de plus d’un mil­liard d’habi­tants. L’ex­péri­ence indi­enne nous le démon­tre depuis plus de quar­ante ans, sans par­ler de ce qui se passe à l’heure actuelle en URSS et en Europe de l’Est. Je crois qu’il faudrait élargir le débat sur des straté­gies alter­na­tives qui intè­grent pleine­ment l’ini­tia­tive sociale dans tous les domaines et qui tien­nent compte des spé­ci­ficités chi­nois­es. Si l’on se con­tente de pla­quer le mod­èle du marché inter­na­tion­al sur la Chine, les rich­es devien­dront plus rich­es, les pau­vres plus pau­vres, comme on le voit partout ailleurs, et la mis­ère morale, l’ab­sence de sens d’un monde réduit et régen­té par l’é­conomie, sera le lot le plus commun.

Tu évo­quais tout à l’heure les pres­sions occi­den­tales. Pour­rais-tu aus­si nous dire quelques mots sur l’in­ci­dence des sanc­tions décrétées par les États occi­den­taux après Juin 1989 ? La Com­mu­nauté Européenne a levé les sanc­tions économiques, notam­ment en rai­son de la « bonne con­duite » de celle-ci dans la crise du Golfe. Mais les courants d’af­faires avaient-ils effec­tive­ment cessé ? Selon les sta­tis­tiques chi­nois­es, en 1990 le mon­tant cumulé des investisse­ments étrangers accu­sait un retard de quelque 22% par rap­port à l’an précédent…

Les sanc­tions occi­den­tales ne con­cer­naient pas les flux com­mer­ci­aux qui con­stituent l’essen­tiel des rap­ports de la Chine avec l’é­tranger. Elles se sont cen­trées sur les prêts bilatéraux ou mul­ti­latéraux, du type Banque Mon­di­ale, dont la Chine n’avait pas un besoin urgent dans le cadre de sa poli­tique défla­tion­niste mar­quée par des coupes dras­tiques d’in­vestisse­ments en 89. Le besoin de prêts étrangers s’est fait surtout sen­tir en 90, une fois l’in­fla­tion con­trôlée. Et la crise du Golfe a été une belle aubaine pour la Chine, elle a ouvert la voie à de nou­velles trac­ta­tions qui ont rompu l’isole­ment diplo­ma­tique du pays, moyen­nant cer­taines con­ces­sions, qu’il s’agisse de la lev­ée très formelle de la loi mar­tiale à Pékin, de la libéra­tion de cer­tains opposants ou de l’ab­sence de veto chi­nois aux réso­lu­tions de l’ONU.

Les investisse­ments étrangers directs sont bien inférieurs aux prêts étrangers, leur mon­tant cumulé est de 15 mil­liards de dol­lars, con­tre 45 mil­liards de dol­lars pour la dette extérieure chi­noise. Ces investisse­ments dépen­dent beau­coup moins de l’at­ti­tude des gou­verne­ments que de celle des hommes d’af­faires qui sont par-dessus tout sen­si­bles aux « risques poli­tiques » liés à leurs place­ments. Les flux d’in­vestisse­ments ont donc eu ten­dance à se réduire en 89–90, excep­té pour les hommes d’af­faires de Taïwan qui ont prof­ité de l’isole­ment diplo­ma­tique de la Chine pour réalis­er une per­cée économique de l’autre côté du détroit, dans la province du Fujian, à des con­di­tions très avan­tageuses. Dans le con­texte actuel, mar­qué par des incer­ti­tudes poli­tiques de taille, il ne faut pas s’at­ten­dre à une reprise mas­sive des investisse­ments inter­na­tionaux en Chine, d’au­tant que la con­cur­rence se fait vive avec l’Eu­rope de l’Est. C’est plutôt l’at­ten­tisme qui domine, un atten­tisme qui ne com­pro­met pas le développe­ment des prêts ou des flux commerciaux.

Les pre­miers procès d’op­posants ont été annon­cés. Que peux-tu nous en dire ?

La déci­sion de traduire en jus­tice cer­taines fig­ures de proue du mou­ve­ment de 89, comme Wang Jun­tao, Chen Zimin, Liu Xiaobo, Wang Dan, etc., sem­ble avoir été prise, puis repoussée, à l’au­tomne 1989. À l’époque, on voulait aus­si impli­quer dans ce procès des vétérans du par­ti comme l’écrivain Wang Ruowang, qui a été heureuse­ment libéré depuis. Le fait même que ce procès ait été repoussé et qu’il soit tou­jours offi­cielle­ment dans sa phase d’in­struc­tion, au moins pour cer­tains accusés, mon­tre qu’il ne fait pas l’u­na­nim­ité au sein du pou­voir chi­nois. La grossièreté de cette mise en scène, ficelée par une bande de mas­sacreurs qui veu­lent regag­n­er la face, n’échap­pera pas à l’opinion.

L’avenir proche de la Chine. Les Chi­nois atten­dent main­tenant la mort des gérontes qui les gou­ver­nent. On racon­te que les choses seront dif­férentes selon que Deng Xiaop­ing ira rejoin­dre Mao avant Chen Yun ou pas. Quel est ton avis sur ce point, et quels scé­nar­ios de tran­si­tion peut-on, selon toi, logique­ment envisager ?

L’avenir proche de la Chine est tout aus­si imprévis­i­ble qu’a pu l’être son passé proche, mar­qué par la pas­sion et le déchaîne­ment de vio­lence meur­trière. Bien enten­du, les Chi­nois atten­dent la mort de Deng Xiaop­ing, comme ils ont longtemps atten­du celle de Mao. Mais nul ne peut tabler sur ces échéances : après tout, Pétain a pris le pou­voir en France en 1940, à l’âge de 85 ans ! Si Deng Xiaop­ing meurt avant Chen Yun, l’équili­bre de ce pou­voir mori­bond sera encore plus insta­ble, dans la mesure où Chen Yun ne dis­pose pas d’un con­trôle direct sur les dirigeants de l’ar­mée qui sont sous la houlette de Yang Shangkun. La crise de suc­ces­sion sera ouverte, avec tous les scé­nar­ios pos­si­bles, des réac­tions pop­u­laires imprévis­i­bles. La mort de Chen Yun avant celle de Deng Xiaop­ing n’au­rait pas les mêmes inci­dences, dans la mesure où ses hommes ori­en­tent déjà la poli­tique économique et qu’il gou­verne large­ment par procuration.

Au niveau cen­tral, l’ap­pareil est déjà divisé entre les par­ti­sans de Zhao Ziyang et ses adver­saires réso­lus, respon­s­ables du mas­sacre. Entre ces deux extrêmes, un marais qui se posi­tion­nera en fonc­tion de l’équili­bre des forces poli­tiques, et peut-être mil­i­taires, si les colonels de l’ar­mée veu­lent se faire enten­dre. Il faut aus­si tenir compte du puis­sant « par­ti des princes », de ces fils de la vieille garde à la tête des ban­ques et des grandes sociétés de com­merce, qui souhait­ent mod­erniser la Chine de façon autori­taire, en dévelop­pant une sorte de cap­i­tal­isme bureau­cra­tique assez proche de l’ex­em­ple taïwanais après 49. Il n’est pas exclu qu’une alliance se des­sine entre ces fils de géronte, des par­ti­sans de Zhao Ziyang et cer­taines unités de l’ar­mée pour arrêter Li Peng et sa bande et les traduire en jus­tice. Celui-ci a d’ailleurs le physique idéal de l’ac­cusé, et cela per­me­t­trait de met­tre sur le dos de cette mar­i­on­nette, qui n’a guère qu’un tal­ent d’exé­cu­tant, la respon­s­abil­ité du mas­sacre. Tous ces scé­nar­ios dépen­dent bien enten­du des réac­tions pop­u­laires qui déter­mineront le rap­port de force poli­tique. Il se peut qu’une très forte pres­sion s’ex­erce en faveur de la réha­bil­i­ta­tion des événe­ments de Tian’an­men, ce qui cor­re­spondrait d’ailleurs aux intérêts d’un nou­veau pou­voir désireux de réasseoir sa légitimité.

Mais tout dépen­dra aus­si des développe­ments au niveau local, qui sont décisifs. La décen­tral­i­sa­tion effec­tuée sous Deng Xiaop­ing a con­féré aux régions des nou­veaux pou­voirs économiques. Celles-ci sont d’ores et déjà en mesure de négoci­er les direc­tives et même les ori­en­ta­tions économiques du gou­verne­ment cen­tral parce qu’elles con­trô­lent directe­ment le sys­tème fis­cal et que la sit­u­a­tion des caiss­es de l’É­tat dépend de leur bon vouloir. Ce rap­port de force économique peut s’af­firmer dans le domaine poli­tique à l’oc­ca­sion d’une crise de suc­ces­sion. Il est clair, par exem­ple, que les dirigeants de la province du Guang­dong, la pre­mière région expor­ta­trice de Chine, qui regroupe à elle seule 60% des investisse­ments étrangers, résis­tent aux options poli­tiques et économiques décidées après Tian’an­men. La Chine étant loin d’être un ensem­ble uni­forme, les enjeux de la rela­tion entre le Cen­tre et les provinces seront décisifs dans un con­texte de suc­ces­sion. En l’ab­sence de nou­velles règles du jeu poli­tique, fédéral­istes ou autres, ces ten­dances cen­trifuges, attisées par la con­cur­rence iné­gale entre la côte et l’in­térieur, le Nord et le Sud, peu­vent con­duire à un nou­v­el éclate­ment du pays. Les émeutes indépen­dan­tistes du Xin­jiang cette année, celles du Tibet l’an dernier, ont souligné que ce risque était réel.

Voilà pour les élé­ments qui pèsent à mon avis sur la suc­ces­sion. Quant à con­stru­ire des scé­nar­ios sur la base de cet ensem­ble, c’est pour moi un exer­ci­ce peut-être ras­sur­ant mais cer­taine­ment dérisoire. Je me méfie comme de la peste de ces visions de l’e­sprit qui enten­dent domes­ti­quer l’im­prévis­i­ble, nier le hasard et avec lui le mou­ve­ment de la vie.

Les ten­dances longues, pour finir. Compte tenu des prob­lèmes qui se posent à elle — prob­lèmes économiques, démo­graphiques, écologiques, etc. —, compte tenu, aus­si, des per­spec­tives qu’of­frent pour le con­ti­nent un rap­proche­ment avec Taïwan, où va la Chine à long terme ?

Les ten­dances lour­des, qu’il s’agisse de la pres­sion démo­graphique, de ses con­séquences écologiques désas­treuses (recrude­s­cence des inon­da­tions et des sécher­ess­es), des dis­par­ités régionales et des iné­gal­ités sociales, n’in­vi­tent pas à l’op­ti­misme. Il y a un côté surhu­main dans la con­flu­ence de ces prob­lèmes et il fau­dra toute l’ingéniosité chi­noise pour les résoudre ou du moins les alléger dans le temps. Mais si l’on se replace dans une per­spec­tive his­torique, les atouts ne man­quent pas par rap­port à d’autres péri­odes, beau­coup plus trag­iques. La Chine n’est plus sous la houlette des Seigneurs de la guerre ou trib­u­taires des manœu­vres japon­ais­es ou occi­den­tales. Elle a retrou­vé son indépen­dance et dépassé l’in­fla­tion idéologique de la péri­ode maoïste pour renouer avec un prag­ma­tisme qui s’est avéré payant ces dix dernières années, au moins sur le plan économique. Le rap­proche­ment avec Taïwan ouvre par ailleurs de nou­velles per­spec­tives pour le développe­ment du pays, parce qu’il existe une indé­ni­able com­plé­men­tar­ité entre les deux sys­tèmes économiques. Taïwan pos­sède les deux­ièmes réserves de devis­es du monde (75 mil­liards de dol­lars) mais manque de ter­rain et de tra­vailleurs non qual­i­fiés, ce que la Chine peut lui offrir. L’im­mense majorité des Taïwanais ne veu­lent pas enten­dre par­ler de réu­ni­fi­ca­tion poli­tique avec le régime actuel de Pékin, ce qu’on com­prend fort bien. Mais, comme on l’a vu, la sit­u­a­tion peut évoluer en Chine même. Elle nous réservera en tout cas bien des surprises…