Le mois n’a pas mal commencé : dans leur chenil du boulevard Henri-IV, les deux escadrons de la garde républicaine attendaient, leur os à ronger, lorsque péremptoirement, le colonel vint leur annoncer qu’il allait falloir serrer leur ceinturon de buffle blanc, lui-même était privé de sa soupe grasse et de ses biscuits à la farine de viande ! Et, à sa vente affamée, il apprit comment le coffre du bureau de poste, rue de la Bastille, avait été indignement découpé, comme quoi trois cent mille francs en billets de banque avaient été empruntés et que, ― horrible détail ― sur celle somme, deux cent cinquante mille francs étaient destinés à la paye des gardes de la caserne des Célestins. « Mais,déclara le colonel en guise de proraison, ces voleurs seront, sur ma plainte, poursuivis en vertu de l’article 179 du décret du 20 Mai 1903 contre “les individus qui outragent les militaires de la gendarmerie”, et conformément à la loi Grammont « qui réprime les mauvais traitements envers les animaux. »
Subséquemment, les gardes adoucis firent coucouche et, réintégrèrent leurs niches individuelles.
Voler ainsi les bottes des gendarmes a toujours mis les rieurs du côté des voleurs, aussi, possédés par le démon de l’émulation, des noctambules inconnus, après avoir découpé le coffre d’une banque près de Montélimar, patrie du nougat, et de l’ex-président Loubet, ont prélevé deux cent trente mille autographes du caissier principal de la banque de France. Hé bien, ils en furent pour leur peine : cet argent n’était destiné ni aux gardes mobiles ni aux surveillants de prison.
C’est donc dans les bureaux de postes que ça se tient ? Et, sans désemparer, une autre équipe viole les PTT de St Sulpice sur Lèze, où ils ne trouvent que 4.450 francs ; au prix où sont les bouteilles d’oxygène et d’acétylène, c’est à jeter la pince après le chalumeau.
Et puis assez parlé des cambrioleurs, me direz-vous ? Soit, parlons alors de votre belle armée, tiens voici un entrefilet qui nous apprend négligemment que dans une chambre d’arrêt du camp d’Avord le jeune soldat, Jean Bernamont, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégé de physique, fait la grève de la faim depuis le trois décembre et n’acceptera de s’alimenter que si on le dispense du service militaire : encore un fruit des écoles sans dieu !
Où allons-nous si le poison de l’objection de conscience passe de virtuel au réel ? Heureusement que les journaux font là-dessus la conspiration du silence et puis si l’armée flanche, la police reste.
Vous dites ? L’affaire Léonie Cohen ? Mais c’est vieux d’un mois et la victime est définitivement condamnée ! Et puis, je vous le demande, ce juge d’instruction qui vient dévoiler, en pleine Cour d’Assises, que le chef de la Sûreté a caché une partie de la vérité, prouve surtout que c’est la magistrature qui est pourrie : ainsi, dans cette affaire, le substitut a osé dire à l’avocat : « votre cliente ! il faut que je la fasse crever en prison ». Et le procureur a dit sagement au juge : « votre avancement vous pourrez l’attendre ! » Ce qui fit sourire le président.
D’ailleurs la Police est trop honnête pour… il y a bien cette affaire des bandits marseillais dans laquelle on a vu l’énorme Grisoni (Pascal), chef de la Sûreté, s’injurier avec le sec commissaire Thoumieux à propos du « mystérieux inconnu » dont la consigne était de ne pas parler. Quant aux quarante mille francs on n’a jamais su lequel des deux larrons les avait… mis de côté à moins que ce ne soit le détective privé!?
En attendant, Grisoni (Pascal) et Thoumieux (François) ont été envoyés en pénitence.
Et Benoist (André)? Non il n’était pas encore sur cette liste ; à propos, j’ai lu que se trouvant dans son automobile, il aurait été heurté par un taxi… mais il n’y a eu que des dégâts matériels.
Tant pis !
Et, pour se consoler, les bandits marseillais ont, aussitôt offert une promenade en taxi à un encaisseur et, nous dit le Matin, « la voiture parcourut environ deux kilomètres ». Il en coûta soixante treize mille francs à l’établissement de Crédit auquel est attaché l’encaisseur… trente six mille flancs du kilomètre ! Bougre ! Marius, tu ezazères !
Au fait, c’est, excusable : la vie augmente tellement avec cette perspective des assurances sociales !
Seuls les prix Cognacq sont restés à vingt-cinq mille francs ; ainsi, le dix-neuf courant on a pu voir se répéter le spectacle comique des quarante chimpanzés de la Coupole, distribuant deux millions trois cent cinquante mille francs à quatre vingt dix lapins électeurs, à seule fin de pousser les français à l’acte génital ! Mais c’est de l’excitation à la débauche, tout simplement, et cela relève de la correctionnelle !
Hé bien pas du tout, tout le monde trouve cela très édifiant. Moi je trouve que c’est comique parce que je songe que ce vicieux de Cognacq, par la vieille entremetteuse du pont des Arts, achète le sperme des géniteurs stupides, grâce à la sueur des employés de la Samaritaine. Il est comique de voir, qu’à si bon compte, ces pères parcimonieux réussissent à faire pondre aux autres, les tonnes de matières organisées : chair à plaisir, chair à travail, chair à canon, dont leurs fils uniques auront besoin demain.
Et cependant la vie augmente ! À tel point qu’au Danemark on étudie le rétablissement de la peine de mort parce que, dit le journal : « On a calculé que chaque condamné aux travaux forcés à perpétuité coûte à l’Etat quatorze couronnes par jour ou 5000 couronnes par an, ce qui représente, pour les finances nationales, une formidable charge ».
Pourquoi les Danois ne font-ils pas comme dans notre beau pays ? Tenez, sans parler de ce pauvre Rigaudin n’y a‑t-il pas chaque mois des exemples du souci d’économie qui anime vos maîtres ? Voici quelques semaines, un flic de la P.J. abattait dans une cour de Belleville un indiscipliné qui se disputait avec un voisin ; ces jours-ci un brave agent abattait, rue Laferrière, un homme qui essayait de voler une auto.
Vraiment, à considérer ces exemples, la vie, la vie humaine, du moins, me parait assez bon marché, alors, pourquoi tout, ce bruit parce que l’ouvrier Clément, avait tué un flic ? Avec sagesse la cour d’Assises a jugé que la chose était négligeable : elle a renvoyé le communiste Clément à sa cellule et, Benoist à son cheptel.
Ha ! Mais, Ah ! Mais ! c’est comme ça ? se fâcha le Benoist directeur de la P.J., Hé bien tenez :
Et M. Amy, auréolé de science et, chargé d’un dossier de cent pages, apparut, dogmatique et solennel.
M. Amy en a bouché un coin aux plus expérimentés physiologistes qui réclament le secret de la Wassermann fantaisiste de prétendant au siège de feu M. Bayle…. À ce propos… si le petit père Bayle faisait ses expertises d’après semblables méthodes, n’y aurait-il pas là l’explication de sa mort, violente ?
Que le petit Amy y songe ! Sa mort laisserait M. Benoist inconsolable et M. Chiappe resterait encore deux jours sans manger, ha !
Heureusement, voici Noël qui va rassénérer nos esprits, bien que, d’Argentine, nous arrive l’écho des trois coups de feu que notre camarade Marivelli tira sur le président Irigoyen qui, celle fois-ci, en réchappe, excellente occasion pour assassiner sur le champ l’anarchiste, mais l’Anarchisme est toujours vivant.
Encore une mauvaise nouvelle : deux étudiants sont arrêtés comme ils allaient écouler des billets de banque, aussi parfaits que les originaux, une étudiante fabriquait pendant ce temps de la nitroglycérine ! Où allons-nous si notre jeunesse universitaire ne se contente plus de faire la « bombe » à Bullier ! Vous savez où cela conduisit la Russie ? Ha ! ces jeunes générations !
Et les anciennes s’en vont ! Après le père la Victoire qui, soit dit en passant, doit commencer à sentir ce qu’il a toujours été : la charogne, voici le petit père Loubet qui se fait enfouir dévotement avec des « requiem » et des pintes d’eau bénite. Quel accueil vont lui faire Combes et Waldeck-Rousseau et Clémenceau lorsqu’il les rejoindra par les « ombres myrteux » ?
Heureusement qu’il est encore des hommes qui font que l’on n’ose pas vomir indistinctement sur toute l’humanité : pendant que le grotesque petit bourgeois de Montélimar finissait comme j’ai dit, un homme : Louis Belleaud, en pleine jeunesse : vingt, et un ans, se libérait d’un coup de revolver, au moment où allaient l’arrêter les flics, sur lesquels il avait tiré ses premières balles. Lequel, du président de la République ou du cambrioleur a été un « homme » ? Et, tandis que ce lambeau d’épopée se déroulait au-dessus d’elle, la foule écoeurante, dégueulait par ses millions de bouches l’alcool de la grande fête chrétienne : à Montmartre les cyniques étaient ivres de champagne, à Belleville les inconscients étaient saouls de vin rouge. Dans l’aube triste les indigestions se répandaient sur les trottoirs.
Et malgré tout, en vérité, en vérité je vous le dis : le sang d’un homme a racheté toute sa race, et ce n’est pas celui dont vous célébrez la naissance, c’est le sang de Louis Belleaud.
Et voici les derniers échos de la « fête » : la rédaction des journaux « comme il faut » pleure parce qu’en Ukraine on a détruit ce qui restait des bondieuseries de toutes espèces et que des œuvres d’art ont péri… peut-être un jour, quelqu’un, sous prétexte d’anti-cléricalisme, faisant sauter la Ste-Chapelle, aura mis tant de coton poudre dans les sous-sols, que le palais de Justice évocation de la Grèce, les locaux de la P.J. de moyennageuse architecture, s’en écouleront, écrasant même, sous leurs décombres ; le président Warrain et M. Benoist. Ce serait épouvantable, je le crie bien fort, mais je me ferai tout de même une raison, et j’invite les clercs de M. Aynard à s’en faire une à propos des icônes et des curés russes. D’ailleurs il n’y a pas lieu de se plaindre chez nous : la soutane est très cotée : les journaux nous abassourdissent. de leurs hauts faits, le nouvel archevêque de Paris accapare autant de lignes que l’Aga Khan, on tient à nous apprendre comment Son Éminence porte le manipule « qui servait, autrefois, au prêtre pour essuyer sa sueur » — en ce temps-là les bêtes parlaient ! Nous savons également que la calotte vaut : 45 frs, le chapeau rouge à glands d’or : 250 frs et la mitre : 8.000 frs. En. vérité, Monseigneur, ou s’en fout de votre calotte, quant à votre gland. vous pouvez le… mettre on bon vous semblera, mais ne comptez pas sur moi pour tenir le « bougeoir, symbole de la dignité pontificale (prix : 3.000 francs)!» N’empêche, « qu’est-ce qu’y dirait, le trimardeur galiléen, si qu’y revenait » ? Lui qui défendait à ses disciples d’avoir de l’argent et des effets de rechange, et leur ordonnait d’imiter « les oiseaux du ciel et les lys des champs qui n’amassent ni ne filent ». Qu’est-ce qu’il dirait, Monseigneur, en vous voyant costumé en chienlit et riche et gras, lui qui se faisait gloire de ce que « les renards ont des tanières et que les oiseaux du ciel ont des nids, mais que le fils de l’homme n’a pas une pierre où reposer sa tête » ?
Ce n’est pas la dernière rigolade de l’année : le gros Léon nous revient, c’est tout dire…
A l’exemple du dictateur, chacun prépare ses cadeaux mais selon ses moyens : les conseillers municipaux ont offert. quatre cent quarante millions aux souteneurs de la Propriété, c’est peu si l’on songe à la ruée de mouches qui doivent trouver là-dessus leur subsistance, c’est beaucoup si l’on réfléchit que ces bons serviteurs, par amour du Devoir, se contenteraient de médailles et des coups de pieds au cul dont ils sont dignes, néanmoins la ville de Paris n’attache pas ses chiens avec des saucisses, comme le riche et anonyme seigneur qui avait, commandé, chez un bijoutier de la rue de Provence, une chaîne d’huissier en platine et brillants estimée 175.000 francs et qu’un amateur de passage a distraitement mis dans sa poche.
Mais ce sont les enfants, surtout, qui attendent des cadeau, un des agents de la « Liberté » constate avec joie que le goût de l’uniforme persiste, que nos enfants désirent plus que jamais des cannons, des soldats et des panoplies, avec émotion un chef de rayon de « grands magasins » lui a confié que son petit-fils avait longtemps hésité entre une « panoplie d’officier d’Etat Major et un attirail d’agent de la circulation dont le sifflet et le ballon blanc l’avaient subjugué ; hé bien, les épaulettes et les aiguillettes l’ont emporté » et ce joli papier s’achève par cette exclamation :
Ce gamin haut, comme trois pommes, voyez s’il se redresse tel un petit coq, sous le képi aux feuilles de chêne ; c’est tout de même désolant., saperlipopette, de penses que quinze ans plus tard il aura l’air d’une arsouille ! Et malgré lui, soyez-en persuadé !
Monsieur le ministre de la Guerre, offrez une jolie panoplie à nos chers soldats… pour l’amour de Dieu !
Pour « les enfants comme il faut » Citroën met en vante des « citroënnettes électriques » : « Le prix ? 3.500 francs. Et qu’on ne dise pas : « Ce n’est pas à la portée de tout le monde!»… C’est évident, et nous n’avons jamais prétendu le contraire. Mais, songez donc aux nombreuses occasions où vous dépensez 3.500 francs. En est-il de meilleure que les Étrennes ? Est-il de plaisir plus grand que faire naître de la joie au cœur de ses enfants ?
Nous n’en doutons pas.
Et cependant il y a des éducateurs qui en tiennent encore pour la méthode spartiate, tel est le cas de l’abbé Santol et des autorités du « Placement familial » dont Amoretti dans « l’Œuvre » vient de nous révéler le système : éducation chrétienne sur la paille où couchent les vaches et songe aux raves, pour la nourriture de l’esprit : le catéchisme. Il n’est plus question de citroënnettes mais quant on leur offrira une belle panoplie, à leur majorité, on espère qu’ils seront éblouis et reconnaissants.
Il est probable, en effet, que ces pauvres inconscients seront tout prêts, à nous tirer dessus ou à nous « passer à tabac », mais il y a d’étranges complexités dans une âme humaine et l’intelligence peut survivre même aux leçons de catéchisme à doses massives et du rang des esclaves que l’on prépare se lèvera demain, peut-être, un Spartacus….
Le Chien