La Presse Anarchiste

La vie artistique

Selon l’usage, les ama­teurs d’art — et les autres — se sont offert, cette année, une vis­ite au Salon d’Antomne.

Con­nais­seurs, sim­ples gens de goût ani­més d’on ne sait quels espoirs, artistes curieux, et snobs, ont donc pu con­tem­pler, des heures durant, les murs du Grand Palais. De haut en bas, de long en large, non sans timidité.

Les envois n’indi­quant point, hélas quels sont les chefs-d’œu­vres à admir­er, et les croûtes dont faire fi, les uns et les autres ont posé à leurs esprits des prob­lèmes d’un haut degré de cruauté.

Ils ont cher­ché la beauté, puis l’u­nité, les ten­dances, les écoles, un peu non­cha­la­m­ment, sans grande con­vic­tion, comme des enfants à qui l’on aurait soumis des rébus difficiles.

Puis, lassé, tout ce monde s’est écoulé au dehors, vers l’air frais, les yeux emplis d’im­ages obsé­dantes : de con­fi­tures bleues, de con­fi­tures rouges, de hachis aux. fines herbes, d’a­cadémies trem­pées dans les unes, puis roulées dans les autres.

— Le sys­tème du Doc­teur Goudron et du Pro­fesseur Plume !

Des con­va­in­cus, attardés, yeux fix­es, gestes larges, bran­dis­saient pour le badaud le néol­o­gisme d’art ; deux Messieurs secs s’as­som­maient récipro­que­ment à coup de « con­struc­tion » ou d’«architectonie », durant qu’un petit chien per­du s’ou­bli­ait jusqu’à faire pipi devant un couch­er de soleil.

Quelle mis­ère !

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Et cepen­dant il y a des efforts sincères vers un mieux autis­tique, vers plus de vérité. Je ne veux citer que Jean Marc­hand, dont (entre autres) une com­po­si­tion « La Femme allai­tant », mérite qu’on la remar­que — sans s’at­tarder toutefois.

Le pein­tre s’est dégagé des « gen­res », ne pré­tend a aucun vain sym­bol­isme, et peint ce qu’il voit avec des scrupules d’ob­jec­tif. Il des­sine juste, peint juste — trop juste peut-être, ou trop froide­ment — car il se dégage de son œuvre, une sorte de mélan­col­ie incompréhensible.

Jean Marc­hand n’est peut-être pas un col­oriste. Son œil ne me parait ni tout à fait bien voir, ni tout a fait bien com­pren­dre la nature, et, placés devant sa toile, nous devi­nons qu’il y avait là, dans son sujet, plus d’é­mo­tion qu’il n’en a traduit et que nos yeux n’en découvrent.

— Serait-il moins artiste que peintre ?

— Ailleurs, nous voyons les modes s’ac­cuser, la ten­dance à la con­struc­tion dom­i­nant. « Con­struc­tion » cela veut dire — en lan­gage aus­si pré­cis que pos­si­ble — que les sujets sont large­ment traités, solides, à bases fortes et mas­sives, en quelque sorte « archi­tec­turaux» ; mais où com­mence la con­struc­tion et où finit-elle ?

C’est, on le voit, une for­mule assez vague, et qui per­met à peine de dire qu’elle est une ten­dance per­cep­ti­ble de la pein­ture française moderne.

Les cri­tiques d’art, par amour du classe­ment, n’ont pas hésité à en faire l’«unité » du Salon — mais il m’est impos­si­ble, per­son­nelle­ment — de percevoir une pareille unité, du moins dans ce plan.

St l’on voulait, avec sa sim­ple âme d’artiste, se ques­tion­ner à ce sujet, on serait frap­pé par une « unité » plus forte, qui est bien, à mon avis, la seule et véritable.

Les Ottomans, les Flan­drin, les Lewit­s­ka, les Kon­rad-Kik­ert, les Fou­ji­ta, les Lhote, quoique s’ap­parentant par cer­taines simil­i­tudes de procédés, n’en sont pas moins très dif­férents, et ce n’est pas chez eux, en par­ti­c­uli­er, ni chez les arrière-gardes futur­istes, que nous trou­verons l’indi­ca­tion utile, celle qui frappe par son homogénéité et sa puis­sance de synthèse.

Non, la véri­ta­ble « unité », celle qui domine tout le con­ven­tion­nel des clas­si­fi­ca­tions et l’her­métisme des voca­bles, c’est l’e­sprit enc­los dans la mul­ti­plic­ité des œuvres, des banales comme des curieuses et des sym­bol­iques. J’ai nom­mé « le point de vue décoratif ».

C’est un désir étrange des pein­tres, que de se con­fin­er dans la beauté formelle, le con­traste, l’ar­chi­tec­ture, le cha­toiement de la couleur, et de pros­tituer ces « élé­ments » à l’œil et à l’œil seul.

Tous s’avèrent les esclaves char­més de la forme décorative.

De com­po­si­tion point, d’é­mo­tion point.

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Quelle évo­lu­tion curieuse ! Depuis longtemps, j’avais été frap­pé par cette unité de point de vue ; avant qu’elle m’ap­parût, à la fin, net­te­ment saisissable.

Devant les paysages, les por­traits, les nus, j’avais l’im­pres­sion obsé­dante — mal­gré que les formes en fussent par­faites, les lignes pures et la couleur idéale — que les artistes ne nous don­naient point ce que nous pou­vions atten­dre de leurs cerveaux.

Mais, que voient-ils donc, ou plutôt, que ne voient-ils pas, ces hommes, ces âmes floues, que sen­tent-ils, dans quelles natures inan­imées vont-ils rechercher leurs inspi­ra­tions, et quels étranges ver­res ont-ils posés sur leurs lunettes, qu’ils ne nous peignent plus que ces fig­ures muettes con­nue, des chiffres ?

Hélas ! Eux-mêmes le savent-ils ?

Leur pein­ture est morte, l’il­lu­sion pic­turale la pare sans l’animer, et la grande ani­ma­trice, l’é­mo­tion — la vraie — celle qui par­le à nos âmes de souf­frants le lan­gage tor­tu­rant ou charmeur, rauque ou apaisant de la douleur uni­verselle, mêlé au chant loin­tain des espoirs qui mon­tent ; cette émo­tion, dis-je, n’é­claire déjà plus les routes du Bois Sacré.

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L’œu­vre d’art — l’ont-ils oublié — doit être une pen­sée ten­due vers la beauté de la vie ; elle ne se suf­fit point en posant comme cela, au hasard, des prob­lèmes aux sens, par le truche­ment des har­monies physiques.

La couleur, la forme, le relief, la beauté toute matérielle des oppo­si­tions de tons ne sont rien par eux-mêmes, et l’art se meurt lorsque sa « matière plas­tique » s’é­tend en impor­tance jusqu’à abolir la « qual­ité » au prof­it d’une vaine action décorative.

Revenant déçu du Grand Palais, je mêlais ces pen­sées con­fus­es, essayant de les étrein­dre, et je vis, en deux images sym­bol­iques, un art muet, puis un art « pensant ».

L’œu­vre Grecque, sa pureté de ligne archi­tec­turale, la beauté de ses ath­lètes copiée dans la pierre, la Vénus de Milo, ray­on­nante de beauté froide.

Puis l’É­gypte flam­boy­ante et son sphinx géant, au regard inde­scriptible, gon­flé de pen­sée, chargé d’in­tel­li­gence et de large amour.

Et je pen­sai que d’un côté seule­ment, était un art complet.

N’y a‑t-il point là comme une parabole ?

L. Jul­liard